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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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MERCREDI 12 JUILLET 2006_ #375
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Fausse joie
Les premiers jours de juillet datent une dépression annuelle.
Des nerfs marinent jusqu'à la détente dans une paresse
sans gène. Une vidange du cerveau nettoie le trop plein de
sorties, de saluts à tour d'embrassades et de tous ces bavardages
actifs endurés pendant une saison. Les "qu'est ce
que tu fais pour les vacances ?" ne sont pas encore au
rendez-vous mais ils ne sauraient tarder. Le temps traîne
un corps lourd jusqu'à l'étouffer dans un coin du
néant. Voici une période où je ne veux plus
entendre la réalité des alentours. Où l'égarement
dans mes affaires intimes est mon mien fidèle. Clignez des
paupières. Le ralenti nous installe, mercredi, auprès
de Jean-René en terrasse de L'Escalier. Par coups
portés de drinks alcoolisés dans nos bouches,
nous délions les langues à tous sujets. Ainsi, l'inauguration,
à deux rues proches, de la façade d'une banque en
carton-béton ouvre une série de lamentations. L'antiquaire
rappelle que la standardisation de nos centre-villes est bien en
marche. Les rues marchandes lyonnaises sont envahies par les banques,
les supérettes et fringueurs internationaux. Ici est pareil
qu'ailleurs. Ailleurs est pareil qu'ici. "C'est aux politiques
de protéger le patrimoine commercial d'une ville. Certaines
devantures de boutiques devraient être classées comme
des monuments historiques. Les nouvelles enseignes mondiales devraient
se voir obliger de respecter l'histoire du lieu", avance-t-il
sans craindre d'être taxé de "vieux con".
Sans trop d'espoir face à ce futur uniforme, nous buvons
encore. Tout drunky, je colle aux lèvres de Bastien
avant de cligner des paupières. Jeudi, le rouleau rassembleur
écrasant nos quelques neurones encore en fonctionnement nous
plaque devant la demi-finale de la Coupe du Monde. En réception
dans leur appartement du cours Gambetta, Christophe Boum et Primabella
sont griffés d'un drapeau tricolore sur les joues et servent
un plateau-télé au raz de ce gazon cathodique "foulé
par vingt-deux milliardaires adulés par des millions de pauvres"
se moque Patrick P. Le patriotisme victorieux finit par
nous emporter dans les rues de la presqu'île bouchonnées
de voitures en furie. Nous devenons tous supporters. Nous exigeons
tous le droit d'exulter. Pour un match de football gagné.
Pour un espace de désordre autorisé. Les joies sur
visages en sueurs se confondent aux rages muselées : Place
des Terreaux, nous passons entre les bouteilles de verre lancées
sur des CRS Robocop. Patrick valide l'habituel effet provocateur
du show off policier : "À chaque fois que
ces connards sont là, il y a embrouilles." Clignez
des paupières. Samedi, nous curiositons le nouvel événement
municipal au Parc de la Tête d'Or. Aux Guinguettes
sur berges qui arrosaient le peuple par citernes de bière
à pisser dans le Rhône, Sous les Arbres caresse
les familles bobos dans le sens du politiquement écolo et
pas rigolo. En longeant les tristes chalets, Bastien clôt
la promenade : "Pour être à sa place ici, il
faudrait que je te fasse un enfant. Tu tiendrais la poussette pendant
que j'amuserais notre petit." Clignez des paupières.
Dimanche, nous retrouvons Christophe Boum et Primabella pour le
dernier match, celui qui aurait du nous sortir pour toute la nuit.
"Zidane, il va marquer" encourage Christophe. "La
France, elle a perdu" sera la sentence. Fermez les paupières,
le coeur pincé et le chauvinisme remisé aux vestiaires.
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MERCREDI 19 JUILLET 2006_ #376
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L'agilité parfaite des trois neurones
Je ne suis pas le seul à mariner
dans la chaleur excessive et la pollution à renifler sans
broncher. Ma faible charpente mal nourrie et traitée au tabac
froid indique des signes de faiblesses : tension basse, digestion
contrariée et bouche en dégoût. Je dois prendre
soin de moi. C'est l'un de ces conseils d'amis entendu à
chaque fois que mon physique va trop loin dans la négligence.
Ma stupidité m'encourage pourtant à ne jamais chercher
la bonne forme. À tord, j'exagère et confonds. Confonds
la simple évidence à ne pas trop pousser le corps
dans la souffrance avec la vision de ces idiots bien élevés,
en course contre la montre qu'on leur ôtera dans le linceul
et focalisant sur la santé, l'hygiène dite "de
vie" et la belle anatomie. Clignez des paupières avec
l'agilité parfaite des trois neurones. Mardi, nous anesthésions
nos restes de cerveau sur la terrasse de La Pie, nouveau
bar-restaurant à buller le long des berges du Rhône.
Fanfan Selenc perfuse des verres d'alcools à nos bras
mous. J'immerge dans la lecture des pages drôles de Voici
tout en laissant les invités à cette jolie inauguration
batailler près du buffet. Dj Poulet prétend
que son couple amoureux "a signé un bail de huit
ans. Et, à deux années de son terme, j'hésite
à le renouveler." Je lui suggère aussitôt
de se convertir à la zoophilie. "Il n'y a aucun animal
qui m'excite vraiment. Si, peut-être l'escargot",
joue-t-il conscient de la lenteur des préliminaires sexuels
avec le mollusque. Clignez des paupières. Jeudi, Fanfan date
son nouvel âge autour d'une tablée amicale à
L'Escalier. Sous une averse de drinks, Karine et Prousty
refusent la grande mode du camping pour favoriser un logis chic
et douillet au bord de l'Atlantique. Yves Caizergues ne se
souvient plus de son dernier coup de foudre : "Il y a trois
semaines... peut-être". Jean-René endosse
le rôle de la grande peste pour souffler des moqueries élégantes
tout en draguant Yves. à bougie soufflée sur l'anniversaire,
nous rampons au Café 203 où Bastien
m'empoumone une bouffée de baisers pendant que Cécile
Paris Chaffard se blottit contre son bel amant. Clignez des
paupières. Le fleuve est tranquille dans son lit noir et
la bande d'amis prend grillades et assiettes de frites. Vendredi,
une petite caravane disco mène le petit bal perdu au bout
du confluent, Chez Francis. Et les corps s'épongent
sur la zouk machine et chansons villageoises : Fabrice Arfi
et Mon Épouse accordent leurs tenues fleuries à
bras tendus vers un ciel sans artifice. Carla et Z2
vident des sceaux de vin. Bastien perd tête auprès
de Laconque puis cligne des paupières sur cet échauffement
nocturne magique. Tout s'accélère à la caserne
des pompiers. Dans la cour de La Madeleine, Claire Carthonnet
photoshoote le strip tease de deux mâles aux casques de fer.
Habitués de ce rendez-vous annuel immanquable, Françoise
Rey et Gilles Pastor ont pris quartier au coeur du système
à fantasmes. Et de confirmer l'addiction : "Nous
étions déjà là hier soir."
Cécile Paris ose la confrontation sur le dancefloor avec
cette nuée de poupettes blondes qui bondent leurs croupes
dans l'espoir de grimper au torse d'un homme en bleu. Une concurrente
harponne Bastien et le prie pour une photographie : "Tu
ressembles trop à Zizou". Nous rions, bien heureux
de notre ivresse en accéléré, tandis que la
colle amoureuse de Greg Duvernay au bras de sa girlfriend
nous fait fermer les paupières.
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MERCREDI 26 JUILLET 2006_ #377
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Dans l'ennui du manque d'envies
Les manques sont des intouchables qui bercent
les êtres par actions à reculs. Attendre ce qui ne
vient pas annule toutes envies distrayantes et instaure l'ennui
dans une réalité que l'on ne veut plus voir. Clignez
des paupières. Dans mon "estivation", en solitaire
amoureux enveloppé dans une peau en sommeil, des mots vagues
claquent aux tempes et incitent aux mouvements. Clignez lentement
les paupières. Rejoindre, au plus vite, Bastien dans
son chalet des Hautes Alpes. Faire l'amour sans relâche avec
le meilleur amant, et ami certain, de ma vie. Partout. Partout.
Ne pas considérer une histoire dans sa durée mais
dans ses enchaînements. Ainsi, polir jusqu'à disparition
mon raisonnement fatal : "Comme tout début a une
fin, toute joie est condamnée à muter en douleur.
Donc, ne rien tenter de positif qui puisse ensuite faire souffrir".
La mort est une fidèle amie qui a la chance de ne pas vieillir.
Alors, sans lui demander son avis, elle patientera. Clignez des
paupières. M'estimer et me respecter car je permanente mon
illégitimité à réussir un bel ouvrage
et à mériter reconnaissance. Je m'éfface à
l'excès dans un trop plein de lumières ou sous les
ombres nocturnes. Par manque de confiance en moi, me complais dans
la peur de ne jamais être à la hauteur. Clignez des
paupières. Faire cependant promotion de la primauté
des erreurs. Dans cette société d'expertise et de
surinformations, chaque phrase écrite ou prononcée
vaut vérité indiscutable. Je chéris les faiblesses
à douter et à pouvoir encore me tromper. Parce que
mon environnement change sans arrêt. Parce que je change.
Heureusement. Le lettrage au poinçon d'or sur marbre anthracite
est réservé à la veillée des cadavres.
Clignez des paupières. Profiter de l'été pour
rire bêtement. Favoriser les discussions surréalistes
au détriment d'échanges soi-valants cultivés
et analytiques. Préférer l'action aléatoire
à l'agitation cérébrale. À trop manipuler
les codes et références de mes fréquentations,
j'ai égaré l'éclat des heureuses surprises.
Clignez des paupières. Se repolitiser. Reconduire les neo-facho
hors des frontières. Broncher violemment lorsque la police
devient gestapo et raflent les gosses dans les écoles. Dresser
une oreille vigilante lorsque les prétendants au pouvoir
suprême usent des mots "ordre" et "valeurs"
comme promesses pour un futur paisible. Éliminer ceux-là
par l'engagement et les urnes. Fumer là où c'est interdit.
Plus encore, oeuvrer pour un certain désordre sanitaire.
Clignez des paupières. Apprendre à laisser libre l'homme
que j'aime. Inventer notre jeune couple sans le calquer sur un modèle
calamiteux. Ne pas nous griller dans un micro-monde. Ne jamais s'enfermer.
Surveiller et signaler les lassitudes possibles de chacun avant
de glisser lâchement vers la sortie définitive. Clignez
des paupières. Replanter mes racines familiales. Visiter
ma grand-mère dans un hospice du Périgord. M'asseoir
sur la tombe de ma mère et regarder le grand pré vert
s'ombrager derrière la muraille du cimetière. Rester
deux minutes debout face à celle de mon père. Me souvenir
que je ne peux plus rien pour ces morts. Traverser le Massif Central
dans un train au ralenti. Clignez des paupières. Me réveiller
avant Bastien. Imprimer son corps en sommeil. Lui embrasser l'épaule
tendue le long de sa joue. Caresser son dos large. Entendre son
"bonjour". Goûter sa langue et fermer les
paupières en silence.
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MERCREDI 30 AOÛT 2006_ #378
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Tempo ménager
Au milieu de la nuit, la route défend une maigre place le
long des hautes roches. Les monts, habillés de pics résineux,
dorment à la colle avec une voie laquée en noir et
mouchetée d'étoiles brillantes. Nous sommes minuscules
dans cette nature. Je serre la main de Bastien. Regarde ce
devant sauvage et indomptable. Clignez des paupières. Dans
les Hautes Alpes, en plein désert vert du Queyras, nos jours
d'été se suivent et se ressemblent. En nid perchés
dans un chalet, nous vivons seuls au monde. La fenêtre du
salon ouvre vue sur le temps qui ondoie, à fleur de montagnes,
des paysages lumineux et grandioses. L'air souffle du frais bien
trop pur. Du sommet de son rond d'or, le soleil cherche à
toucher le fond des vallées mais se cogne, sans arrêt,
dans les ombres d'une forêt. Les marmottes, grasses de farniente,
se postent aux balcons des terriers. Le foin, compacté en
cubes jaunes, sèche dans les champs et nous gratte le nez
de sa bonne odeur. Clignez des paupières. Je déteste
la campagne. Le temps de mon enfance, passée dans un village
du Périgord, m'a enseigné toutes les curiosités
mal placées, bassesses et méchancetés animales
dont sont capables les paysans-réunis. Une micro-société
hermétique faite de solitudes ennuyées et de lorgnettes
permanentes sur les voisins éternels. Ce quotidien bouseux
est tellement invariable que chacun cherche à savoir si la
vie de l'autre change plus que la sienne. L'anonymat est impossible,
interdit. Cette expérience du milieu rural m'a bétonné
dans la ville à l'excès (même si l'urbain n'est
qu'un conglomérat de petits villages sans place pour l'église).
Clignez des paupières. La nature, elle, est inhumaine et
dicte son rythme. Pour la supporter, il faut être tranquille.
Mes vingt jours de retraite en son coeur m'ont placé dans
un tempo ménager : se lever, caresser et embrasser l'homme
que j'aime, manger, regarder la couleur ciel, lire le journal, marcher
de petits moments, accepter de perdre l'heure. Accepter de ne rien
faire et de moins penser. Un vrai bonheur pour un nerveux agité.
Un dimanche, nous grimpons un pic pentu pour toucher les 2700 mètres.
Bastien se moque de mon craché de poumons avant d'immortaliser
mon exploit en un shooting photo. Un autre jour, nous roulons
dans le néant vaste et splendide de l'Italie sauvage. Les
vaches traînent sur la route. Un vieux berger fronce ses rides
pour nous saluer. Quelques randonneurs idiots s'échinent
dans les hauteurs rocailleuses. Je brille des yeux face à
toutes ces merveilles terrestres puis cligne des paupières.
À Lyon, le retour est doux. Les rencontres traînent
sur les terrasses de café dans des retrouvailles paisibles
: Fanfan Selenc retrace son périple barcelonais et
ses résolutions pour cette nouvelle rentrée. Gilles
Pastor voyage encore dans le Kent de Derek Jarman. Entre
Saint-Tropez et la Galice, Super Pénélope enferme
ses souvenirs heureux dans une jolie boîte. Déjà
suractif, Antoine S. présente son projet de créateur
de mode "made in France", Projet M. Les
autres s'arrêtent au croisement des rues et parlent lentement.
Il y a dans cette fin d'été comme un ralenti qui prête
à la confidence, à raconter de longues histoires.
Clignez des paupières. Pleinement heureux, au milieu de toutes
les complications matérielles étouffées dans
la boîte aux lettres pendant mon absence, je regarde le futur
avec envie. Les choses iront bien. Fermez les paupières.
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MERCREDI 06 SEPTEMBRE 2006_ #379
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La fausse marche des peuples
Toujours pas. Encore rien à sortir dans une ville en cessation
prolongée d'engagements. L'entrée dans le local actif
nous tirera hors de ce laissez-couler serein qu'à partir
du premier bond de la Biennale de la Danse adoubé aux vernissages
en série dans les galeries associées au Septembre
de la Photographie. De nuits, il faudra encore danser seul dans
son appartement ou partir pour les festivals Marsatac et
Name (respectivement à Marseille et Lille du 21 au
24 septembre) ou L'Ososphère (à Strasbourg
du 28 au 30). Car, ici, si le Bal Bollywood de la Biennale
(au Transbordeur, le 16) sera le premier grand acte mondain de la
saison, les dancefloors peineront à nous traîner ivres
morts jusqu'aux petits matins. Clignez des paupières. Dans
ce désert présent, je renifle l'air du temps. Quel
avenir nous proposera-t-on ? Des machines à recyclages en
série. évidemment. L'automne s'habillera années
50-60. Les femmes balanceront leurs têtes au carré.
Les hommes devront tailler leurs moustaches dans tous les sens (mêmes
si le porté de celles-ci commencent sérieusement à
faire vulgaire). La dominance des néons et petites diodes
multicolores et du métal brut argent ou or, soit de tout
ce qui brille trop, remplira les yeux du lecteur-téléspectateur.
Musicalement, la mise sous hypnose des hétéros rigides
par la minimal house germanique se terminera, enfin, par une invasion
de la Nu-disco scandinave et d'un rock jovial et psychédélique.
En commun, la surcharge de sophistications dans la création
et l'élégance au mille petits détails répondront
à la loi invariable du marché. Clignez des paupières.
Le marché est au beau fixe, vend-on. La croissance économique
revient, exagère-t-on. Les pauvres resteront pauvres mais
pourront continuer à baver devant les sourires des mieux
fortunés. Mais tous suivent, et suivront, les modes selon
ce rythme imposé : "Rigueur, retenue et sobriété
quand le ciel est obscur" en ronde continue avec "Légèreté,
ostentation et fantaisie quand le soleil brûle".
Les langues politiques qui ont trop tournées dans les bouches
avancent que la société épouse ces cycles et
se questionne, entre autres, grâce à la culture. Cependant,
elles classent toujours en "culture" ce qu'elles ont définies
comme disciplines "majeures" (la littérature, le
cinéma, le théâtre ou la peinture). Et méprisent
les causalités sociales des nouvelles musiques, du graphisme
ou des styles vestimentaires. Selon elles, le discours verbal structuré
autour des oeuvres "majeures" est totalement connecté
aux chemins pris par une société. Et méritent
ainsi attention importante, réflexions et discours. Elles
ne veulent pas voir les sources de l'art abstrait inexplicable,
le pourquoi d'un style musical générique sur les dancefloors,
le comment telle drogue est en vogue en suite d'une autre (bientôt
moins de fumée mais plus de narinettes) ou les motivations
du vandalisme artistique et spontané d'un graffer sur un
mur. Elles refusent de regarder la tenue "bitchy"
d'une jeune banlieusarde en shopping parce qu'elles ne peuvent plus
suivre le monde. Elles interdisent encore, par mépris et
bonne chrétienté, aux corps de s'exprimer en sentences
définitives : "populaire et vulgaire" ou
"déviant et interdit". Toutes ces langues
mortes sont celles qui dirigent la fausse marche des peuples. Certaines,
en France, viennent juste de finir leurs universités de rentrée
partisanes. Fermez les paupières.
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MERCREDI 13 SEPTEMBRE 2006_ #380
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Une mission singulière
Ils jurent d'être les plus heureux des hommes. Lorsqu'ils
auront quitté Lyon pour un bout de cambrousse dans un chalet
savoyard. L'an prochain, Arnaud et Michel aménageront
un logis clos, orienté vers la cime d'un micro-monde. Mardi,
près des flics en pagaille sur la Place Sathonay, le couple
porte mains fortes à la descente de drinks mousseux. Et refuse
mes interrogations sur son exil choisi hors de la ville et fait
valoir, justement, que le devenir "maison et gosses" ne
singe pas celui des traditionnels époux hétéros.
"Ce n'est pas parce que notre sexualité est différente
que notre quotidien devrait forcément l'être",
rétorque Arnaud à ma recherche de complications. Clignez
des paupières. De l'enfance, je me souviens de l'affection
portée à mon instituteur. Quelques années plus
tard, lorsque j'ai compris que ma main droite pouvait me donner
du plaisir, je pognais des histoires sensuelles avec des camarades
mâles du collège. Puis, adolescent bien conscient de
ma "différence", regardais les morts du
Sida tomber des journaux télévisés sur le canapé
familial. "Le cancer gay", prétendaient
les instruis en costumes-réac. De là, avant même
avoir touché la bite de mon premier amant, il était
dicté que je devais vivre une sexualité cachée
et menacée par un danger de mort permanent. Que mes histoires
sentimentales ne seraient pas simples. Cette finalité là
est une erreur. Au moins, une demi erreur. Car l'interdiction faite
à nous, encore sous-hommes, de ne pas pouvoir se marier et/ou
assouvir son désir de paternité, m'a forcé
à ausculter ce qu'était la vie du couple présumé
"normal". Ce "un plus un" qui
peut se multiplier par enfantement mais se réduit dans l'isolement
d'un foyer éteint. Je voudrais inventer une autre vie à
deux. Ne pas construire qu'une maison ou torcher le cul d'un corps
étranger qui ne bougera pas devant mon lit de mort. Mais
est-ce bien possible ? Utile ? Pourquoi devrais-je m'infliger un
modèle expérimental de vie amoureuse comme mission
singulière ? Clignez des paupières. À la Cantine
des Sales Gosses, Frédéric Sicre ne cesse
de crapauter du gosier les vins servis tout en détaillant
son dernier passage à L'Apothéose : "Un mec
a pris une lampe en forme de bite sur le comptoir puis s'est sodomisé
en public. Jacques Haffner l'encourageait, à grands cris,
au micro. C'était terrifiant." Clignez des paupières.
Mercredi, las des terrasses devenues trop familières (Café
203 et Escalier) ou injustement surestimées (Le Péristyle
et son service exécrable, le Broc Café et son
show off ridicule), nous apéritivons, table neuve,
au Cap 6. Chasseurs de prochains rêves festifs, Fanfan
Selenc, Karine et Prousty rétrovisent encore leurs vacances
et n'aperçoivent "rien de nouveau en bars et nightclubs qui
pourrait changer nos sorties". Chacun décide de sa rentrée
officielle dans le ballet public des copinages, ragots sans lendemains
et inlassables "tu fais quoi ce soir ?" Fanfan
craint "ce quotidien où chacun s'enferme dans un
milieu restreint qui uniformise un même discours, sans critiques
et originalités". Clignez des paupières.
Jeudi, le train stoppe son défilé de cols en sapins
verts sur le quai d'une gare des Hautes Alpes. Bastien roule
en direction du village en altitude. Je le fixe, l'admire, lui cramponne
la cuisse droite d'une main demandeuse. Le week-end passera aimant
et se souviendra de joies simples et bons touchés. Fermez
les paupières.
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MERCREDI 20 SEPTEMBRE 2006_ #381
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Le sens de la relativité
Trente minutes trottent sur la moquette
de L'Amphithéâtre. Mardi, notre court passage à
l'inauguration de la Biennale de la Danse présage
une nouvelle saison de mondanités avec ces mêmes marginaux
: Carole Dufour en ronde nuptiale, pardon, commerciale autour
des huiles officielles ; Monsieur Gérard Collomb qui
prononcera un très beau discours (celui du grand absent Guy
Darmet) sans recevoir l'apostrophe fougueuse de Sylvie Burgat
(celle-ci avait dernièrement beaucoup fait rire en graissant
le maire du titre de "visionnaire pour notre cité")
; Jacques Haffner en laissez-pousser capillaire "avant de
se faire des petites couettes" , soi-buvant le plus drôlement
blasé des pipoules ; Jacques Marcout, sans bronzage artificiel,
à la cantonade grossière avec Patrice Béghain.
Deux coupettes, trois cuillères dans les amuse-gueules, une
bise pour Guy Walter et un mainserré à Philippe
Faure avant de cligner des paupières. Au TNP, un "hi
! han ! hi ! han !" tire le rideau de scène sur
une ânerie hystérique entre Kim Itoh et son
partenaire. Nu, les deux danseurs prennent leur verge pour des guitares
électriques et miment des solos hard rock écervelés.
En suite, "recivilisés" d'un costume strict, ils
déroulent Kin-Jiki, pièce dont la scénographie
d'une radicalité bien convenue ternit les fragments magnifiques
où un corps se débat sur des jambes en trembles et
pieds crampés lorsqu'il ne se liquéfie pas, sous peine,
sur sol dur. Dans des jeux lumières évidents (au ciseau
pour stigmatiser l'aliénation sociale en ritournelle avec
du diffus lorsqu'il faut que l'homme se libère) ou l'accompagnement
musical agaçant (du nerveux pour l'attention et un bon vieux Malher
pour l'émotion), le duo japonais nous relève déçus.
Clignez des paupières. Mercredi, le Ballet de l'Opéra
rappelle à chacun le sens de la relativité. Et les
impressions chagrines de la veille sur Kim Itoh se requalifient
ainsi en un vrai enthousiasme. Car la bannière infantile
"United Colors Of Dansons" tendue par Rachid
Ouramdane et sous laquelle se racontent sept solos ennuie. Et
l'emmerde se fige en trois mouvements de l'ensemble costumé
Belle des champs par Tere O'Connor. Les singeries insensés
du chorégraphe nous font glousser sous cape tout en prenant
garde qu'aucun des spectateurs ne se balance d'un balcon, suicidé
par étouffement devant ce pudding insoutenable, mauvais mélange
de West Side Story et Hair. Clignez des paupières.
Le sauvetage de la première semaine de Biennale accroche,
jeudi, au Toboggan : La compagnie australienne Force Majeure
implante un toit de maison enterré dans une scène
en pelouse naturelle et irradie la salle d'une atmosphère
lourde et freaky. Ici, les figures posées sont plus
bavardes que les pas de danse imposés et les tuiles glissent
et tombent sur des personnages accidentés et pas très
nets du cervelet. Une création cruelle, infectée de
peurs et démons, parfois maladroite mais importante. Clignez
des paupières. Vendredi, je retrouve Fanfan Selenc, Paris
Chaffard et Yves Caizergues pour la montée des marches de
la Maison de la Danse avant le premier vernissage du Septembre
de la Photographie, banal assemblage de galeristes mis sous
clichés dans un nouvel acte événementiel. Les
moyens formats de femmes cachées d'Aurélie Haberey
et petites solitudes de Laure Bertin en rétine, je flashgorde
pour une nuit à boire avec Samuel et Bastien. D'une bonne
table offerte par Sam au Grain de Folie aux applaudissements
pour Zébu en string ficelle sous un parapluie au Bistro
fait sa Broc, nous fermerons les paupières, chargés
d'alcools mais la chair et les sens actifs.
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MERCREDI 27 SEPTEMBRE 2006_ #382
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Le
nain sur la boule à neige
Les femmes en blanc veillent les corps refroidis
sur l'aluminium brossé de brancards roulants. Puis, elles
entassent leurs mâles morts sur l'avant scène. Le charnier
en pièce montée se vermine doucement jusqu'à
résurrection de culs nus virulents sous une lueur ocre. L'entrée
en matière de Frenesi par L'Explose débute
ainsi, lundi, au Théâtre des Célestins.
Avant de recoudre les peaux dans une succession de séquences
trop léchées pour devenir blessantes et où les danseurs
peinent à maîtriser leurs muscles dans des luttes vaines
et simulacres de virilités contrariés. Comme un long
vidéo clip sans âme avec un beau nain au milieu de
tout ça en alibi freaky. "C'est Frankenstein
chez l'Oréal", abusera Prousty en sortie
de salle. Clignez des paupières en compagnie de Pierre
David et Gilles Pastor près d'une bouteille rouge
sang qui dégouline sur la table du Café 203.
Je dois être mauvais public. De celui qui cherche la création
bouleversante à s'entêter pour toujours, l'effet terrifiant
d'un Chris Haring lors de la dernière Biennale
de la Danse ou la beauté suprême d'une compagnie
Quasar en 2002. Mercredi porte chance : Les huit danseurs
de l'Atelier de Coreografia tracent sur un tapis blanc des
lignes droites parfaites, bâtissent des cloisons imaginaires
avant de se glisser jusqu'à sol et faire patienter leurs
ennuis. Ces premiers plans minimalistes se recyclent enfin dans
des angles arrondis et terrassent lentement les corps en limaces
inquiètes. Une heure pure et mouvementée au millimètre.
Clignez des paupières. Jeudi, je glisse une main le long
du cercueil froid. Ma gorge presse un sanglot retenu par le rouge
aux yeux. Je baise mes doigts moites puis les pose sur le bois vernis.
Celui qui nous traitait affectueusement de "bande de caves"
est enterré. No comment. Clignez des paupières. Au
Théâtre de la Croix-Rousse, dans une salle surchauffée
à s'éponger les tee-shirts, Jan Lauwers ouvre
des tiroirs à secrets et mensonges angoissants au milieu
de fantômes persécuteurs et objets africains chargés
d'histoires (mais bien morts). Dans La Chambre d'Isabella,
extraordinaire création en mille feuilles, les corps dansent,
titubent, chantent, se questionnent et enveloppent toute la scène.
Chaque personnage suçonne nos chairs comme un petit démon
rigolard. Et en fin d'histoire, le malaise est indétachable.
Une oeuvre tellement riche et intelligente que l'on voudrait la
revoir une dizaine de fois. Clignez des paupières à
batailler dans un léchage d'oreilles et éclats de
rire avec Bastien. En passant, vendredi, nous sortons d'un
Noland turc consternant d'amateurismes et naïvetés.
Comment une telle catastrophe chorégraphique se retrouve-t-elle
programmée dans la Biennale ? Clignez des paupières.
Samedi, au Musée d'Art Contemporain, nous quittons
la belle expo japonaise et apéritivons un drink en plein
ciel. Paris Chaffard interpelle Yves Caizergues pour
l'organisation prochaine d'une soirée d'inauguration des
nouveaux locaux de l'éclairagiste. "Un nain se posterait
en bas des escaliers en secouant une boule à neige"
formente Mademoiselle avant de flashgorder pour le Bal Electro
sur les berges du Rhône. La Plateforme agglutine la
Nomenklatura local du clubbing devant un court concert maniéré
et pénible de Matthew Herbert. Afin d'oublier tous
les fades remue-fesses posés devant les platines, nous concourons
au titre du plus indigne des alcooliques insouciants. Et fermons
les paupières, bouches empatées et foies gros.
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MERCREDI 04 OCTOBRE 2006_ #383
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L'empire
se détraque
Épuisé, secoué et ému.
Je suis dans cet état là à ma première
sortie de L'Amphithéâtre, mardi. Sur le rang,
Super Pénélope est assise, toute rieuse, à
côté du Consul de Belgique en coude avec Guy Darmet.
Sur une scène trop volumineuse pour la danse, un bel homme
gratte nerveusement la croûte d'une boule de pain. Tel un
petit oiseau en hiver, acharné sur son maigre repas, il fait
dos à une montagne recouverte d'un manteau de sous-vêtements
blancs. Une femme lui emboîte l'automatisme trembleur pour
faire de grandes enjambées en proférant des "Superman...
Lassie... Marylin Monroe... Gandhi..." Est ainsi posé,
avec ces deux solos introductifs, VSRP du Ballet C. de
la B. Ou comment survivre dans un monde d'affamés tout
en réussissant à s'imposer au regard de l'autre. Je
me suis trouvé, à deux reprises, au bord des pleurs
devant cette pièce cruelle avec nos égoïsmes
et angoisses. Les danseurs-personnages bouillent de l'intérieur
et grelottent à chair de peau alors qu'ils tentent vainement
de maîtriser leur destin, leur corps, respectif. Alain
Platel me sauve de cet enfer usant grâce à des
espaces absurdes et risibles ou lorsque, tirés par une musique
magnifique de Monteverdi concassée avec des piments
tziganes, les danseurs s'encordent pour une ascension périlleuse
vers les cimes. Clignez des paupières sur LE spectacle de
cette Biennale. Ni la 5eme compagnie avec Eau B nite
et encore moins la création de Nasser Martin-Gousset
ne traumatiseront la fin de cette biennale : la première
aurait pourtant pu toucher la beauté pure et simple, de celle
qui aura fait défaut à cette édition (soit
une pièce uniquement dansée sans effets théâtraux
soutenus par un plein d'accessoires et de décors). Sur un
plateau ensablé, les danseurs de la compagnie africaine exécutent
de beaux gestes mais les faciès pétrifiés du
début à la fin. Comme s'ils réfléchissaient
en permanence à ce qu'ils devaient danser. Ennuyeux, haché
et dommage. La seconde sera une accumulation de références
culturelles vulgairement travesties par le chorégraphe :
Péplum trace des parallèles ratés entre
la passion amoureuse vécue par Cléopatre avec Jules
César, puis Marc-Antoine, et notre société
"moderne". Le rendu brouillonne des tableaux oniriques
creux, des clins d'oeil abusés à l'homosexualité,
la guerre sale, l'empire qui se détraque ou au cinéma.
On touche le fond de la mauvaise provocation crypto "branchouille"
lorsque Martin-Gousset illustre la guerre en humanisant un soldat
sur I Feel Love de Donna Summer (hymne absolu du disco
et ici repris par la pop star gay Jimmy Sommerville) ou faisant
poser ses danseurs contre un mur (de Berlin ?) "à
la Wolfgang Tillsman". À trop vouloir en
dire, le spectacle se noye dans l'insignifiant. Clignez des paupières.
Samedi, je me dispute avec Bastien. Ma dépendance
à ce grand homme provoque, parfois, une poussée douloureuse
de paranoïa. On se jete puis se resoude. Clignez des paupières.
Contre cet esprit dérangé et mes soucis d'argent plombant,
j'ai plaisir à retrouver Fanfan Selenc pour l'anniversaire
de Laure M. Et, dans le jardin fleuri au milieu de la nuit
froide, nous buvons des drinks et politisons nos discours
autour de l'aimable, et bien révolté, Cricri.
Les verbes dévient de nos prochains votes aux élections
(indécis à la présidentielle et pour Comparini
aux municipales) à tout ce qui fait l'amour : l'acceptation
et le respect de nos différences avec l'autre puis le monté
amoureux qui n'est jamais dû au hasard mais ne peut, heureusement,
décider quelle personnalité fera remue-ménage
dans notre solitude rompue. Fermez les paupières.
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MERCREDI 11 OCTOBRE 2006_ #384
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Proches lointains et dépendances
Mardi, en bord de route pour le Ninkasi Kao et un concert
gentillet de Peaches (photo), elle touche encore à
mes manquements, à ce qu'une bavardeuse qualifiait, il y
a un an déjà, comme le processus de mon "suicide
social". Fanfan Selenc charge raisonnablement cette
barque qui pique du nez dans les pensées troubles et la place
manquante d'un travail alimentaire. Je suis heureux en amour mais
perdu en société. Ici, j'aligne l'écrit entre
deux colonnes en papier. Dehors, Bastien m'a rendu beau et
en meilleure forme mais je ne sais encore pas quelle porte pousser
pour grandir en plein soleil. La crise de mes trente-six ans ? En
partie. Surtout les questions sur ce que ce jeune âge me fait
vivre et tend à polir jusqu'à disparition. Clignez
des paupières. Professionnellement, j'ai un pied dans le
"milieu" pour devenir un "vrai"
journaliste et recharner mes cotes saillantes jusqu'au premier du
mois suivant. Mais ce métier précaire exige une curiosité
de solitaire permanente : absorber le monde environnant pour le
recracher, sensible, aux lecteurs. Or, je ne veux pas renoncer à
l'amour d'un autre unique juste pour éponger, seul, les faits
divers de la nuit tel un prisonnier officiel de la Nightlife
locale avec les honneurs d'un titre de pacotille. "C'est
moins trash", qualifie un habitué de cette chronique.
Exact. Je ne préfabrique, ici, rien pour le voyeurisme. Je
décris à mon rythme. Simplement. Clignez des paupières.
Deux amis se choisissent pour un mise en connivences de leurs manques
affectifs, centres d'intérêts et rythmes de vie. Le
rapport amical à ceci d'opposé à la relation
amoureuse : il débute sur l'identique. Et se distant au moment
des différences. Depuis ce dimanche de février où
je suis monté amoureux de Bastien, mes proches trentenaires
et célibataires filent vers le lointain. L'histoire devient
certainement, pour eux, bancale : l'ami n'est plus son même.
Et, là encore, l'acceptation du changement est difficile.
Clignez des paupières. C'est la première fois que
j'aime autant. Ma dépendance à cet homme est totale.
Et le vécu important. Samedi, la lune passe sa pleine tête
ronde par la fenêtre du chalet dans les Hautes Alpes. Elle
observe, malveillante, notre dispute de borgnes ivres. Si notre
entente sexuelle est plus que parfaite, les incompréhensions
persistent. Les questions pressent. Que peuvent construire deux
pédés ensemble ? Comment projeter une existence heureuse
à son entourage lorsque celui-ci considère que l'enfant
est devenu adulte et responsable uniquement par sa capacité
à torcher sa progéniture et construire son pavillon
en pierres ? Sommes-nous suffisamment volontaires pour se soutenir
dans nos difficultés à définir un futur proche
? Clignez des paupières. Un crétin satisfait de ses
coucheries cosanguines me coupait la réponse à gifler
d'un "votre amoureux n'est-il pas un peu trop mainstream
pour vous ?" Un autre, fauche-assiette prétentieux,
tournait des talons lorsque je lui annonçai : "Je vis avec
un charpentier". Certains considèrent mon présent
comme exotique (ou sexuellement excitant pour un gay en mal de sensations
singulières) : l'urbain présumé décadent
ne peut pas vivre durablement avec un ouvrier hors du cadre mondain,
étranger à ces microcosmes stériles et culturellement
"supérieurs". Pourtant, mes origines de
bouseux campagnard assumées, je ne me suis jamais senti aussi
proche de quelqu'un, aussi désireux de réussir notre
histoire. Jusqu'à changer de ville et de vie. Jusqu'à
ranger le passé dans la boîte à souvenirs. Sans regret.
Fermez les paupières.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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