INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

MERCREDI 12 JUILLET 2006_ #375

 

Fausse joie

Les premiers jours de juillet datent une dépression annuelle. Des nerfs marinent jusqu'à la détente dans une paresse sans gène. Une vidange du cerveau nettoie le trop plein de sorties, de saluts à tour d'embrassades et de tous ces bavardages actifs endurés pendant une saison. Les "qu'est ce que tu fais pour les vacances ?" ne sont pas encore au rendez-vous mais ils ne sauraient tarder. Le temps traîne un corps lourd jusqu'à l'étouffer dans un coin du néant. Voici une période où je ne veux plus entendre la réalité des alentours. Où l'égarement dans mes affaires intimes est mon mien fidèle. Clignez des paupières. Le ralenti nous installe, mercredi, auprès de Jean-René en terrasse de L'Escalier. Par coups portés de drinks alcoolisés dans nos bouches, nous délions les langues à tous sujets. Ainsi, l'inauguration, à deux rues proches, de la façade d'une banque en carton-béton ouvre une série de lamentations. L'antiquaire rappelle que la standardisation de nos centre-villes est bien en marche. Les rues marchandes lyonnaises sont envahies par les banques, les supérettes et fringueurs internationaux. Ici est pareil qu'ailleurs. Ailleurs est pareil qu'ici. "C'est aux politiques de protéger le patrimoine commercial d'une ville. Certaines devantures de boutiques devraient être classées comme des monuments historiques. Les nouvelles enseignes mondiales devraient se voir obliger de respecter l'histoire du lieu", avance-t-il sans craindre d'être taxé de "vieux con". Sans trop d'espoir face à ce futur uniforme, nous buvons encore. Tout drunky, je colle aux lèvres de Bastien avant de cligner des paupières. Jeudi, le rouleau rassembleur écrasant nos quelques neurones encore en fonctionnement nous plaque devant la demi-finale de la Coupe du Monde. En réception dans leur appartement du cours Gambetta, Christophe Boum et Primabella sont griffés d'un drapeau tricolore sur les joues et servent un plateau-télé au raz de ce gazon cathodique "foulé par vingt-deux milliardaires adulés par des millions de pauvres" se moque Patrick P. Le patriotisme victorieux finit par nous emporter dans les rues de la presqu'île bouchonnées de voitures en furie. Nous devenons tous supporters. Nous exigeons tous le droit d'exulter. Pour un match de football gagné. Pour un espace de désordre autorisé. Les joies sur visages en sueurs se confondent aux rages muselées : Place des Terreaux, nous passons entre les bouteilles de verre lancées sur des CRS Robocop. Patrick valide l'habituel effet provocateur du show off policier : "À chaque fois que ces connards sont là, il y a embrouilles." Clignez des paupières. Samedi, nous curiositons le nouvel événement municipal au Parc de la Tête d'Or. Aux Guinguettes sur berges qui arrosaient le peuple par citernes de bière à pisser dans le Rhône, Sous les Arbres caresse les familles bobos dans le sens du politiquement écolo et pas rigolo. En longeant les tristes chalets, Bastien clôt la promenade : "Pour être à sa place ici, il faudrait que je te fasse un enfant. Tu tiendrais la poussette pendant que j'amuserais notre petit." Clignez des paupières. Dimanche, nous retrouvons Christophe Boum et Primabella pour le dernier match, celui qui aurait du nous sortir pour toute la nuit. "Zidane, il va marquer" encourage Christophe. "La France, elle a perdu" sera la sentence. Fermez les paupières, le coeur pincé et le chauvinisme remisé aux vestiaires.

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MERCREDI 19 JUILLET 2006_ #376

 

L'agilité parfaite des trois neurones

Je ne suis pas le seul à mariner dans la chaleur excessive et la pollution à renifler sans broncher. Ma faible charpente mal nourrie et traitée au tabac froid indique des signes de faiblesses : tension basse, digestion contrariée et bouche en dégoût. Je dois prendre soin de moi. C'est l'un de ces conseils d'amis entendu à chaque fois que mon physique va trop loin dans la négligence. Ma stupidité m'encourage pourtant à ne jamais chercher la bonne forme. À tord, j'exagère et confonds. Confonds la simple évidence à ne pas trop pousser le corps dans la souffrance avec la vision de ces idiots bien élevés, en course contre la montre qu'on leur ôtera dans le linceul et focalisant sur la santé, l'hygiène dite "de vie" et la belle anatomie. Clignez des paupières avec l'agilité parfaite des trois neurones. Mardi, nous anesthésions nos restes de cerveau sur la terrasse de La Pie, nouveau bar-restaurant à buller le long des berges du Rhône. Fanfan Selenc perfuse des verres d'alcools à nos bras mous. J'immerge dans la lecture des pages drôles de Voici tout en laissant les invités à cette jolie inauguration batailler près du buffet. Dj Poulet prétend que son couple amoureux "a signé un bail de huit ans. Et, à deux années de son terme, j'hésite à le renouveler." Je lui suggère aussitôt de se convertir à la zoophilie. "Il n'y a aucun animal qui m'excite vraiment. Si, peut-être l'escargot", joue-t-il conscient de la lenteur des préliminaires sexuels avec le mollusque. Clignez des paupières. Jeudi, Fanfan date son nouvel âge autour d'une tablée amicale à L'Escalier. Sous une averse de drinks, Karine et Prousty refusent la grande mode du camping pour favoriser un logis chic et douillet au bord de l'Atlantique. Yves Caizergues ne se souvient plus de son dernier coup de foudre : "Il y a trois semaines... peut-être". Jean-René endosse le rôle de la grande peste pour souffler des moqueries élégantes tout en draguant Yves. à bougie soufflée sur l'anniversaire, nous rampons au Café 203Bastien m'empoumone une bouffée de baisers pendant que Cécile Paris Chaffard se blottit contre son bel amant. Clignez des paupières. Le fleuve est tranquille dans son lit noir et la bande d'amis prend grillades et assiettes de frites. Vendredi, une petite caravane disco mène le petit bal perdu au bout du confluent, Chez Francis. Et les corps s'épongent sur la zouk machine et chansons villageoises : Fabrice Arfi et Mon Épouse accordent leurs tenues fleuries à bras tendus vers un ciel sans artifice. Carla et Z2 vident des sceaux de vin. Bastien perd tête auprès de Laconque puis cligne des paupières sur cet échauffement nocturne magique. Tout s'accélère à la caserne des pompiers. Dans la cour de La Madeleine, Claire Carthonnet photoshoote le strip tease de deux mâles aux casques de fer. Habitués de ce rendez-vous annuel immanquable, Françoise Rey et Gilles Pastor ont pris quartier au coeur du système à fantasmes. Et de confirmer l'addiction : "Nous étions déjà là hier soir." Cécile Paris ose la confrontation sur le dancefloor avec cette nuée de poupettes blondes qui bondent leurs croupes dans l'espoir de grimper au torse d'un homme en bleu. Une concurrente harponne Bastien et le prie pour une photographie : "Tu ressembles trop à Zizou". Nous rions, bien heureux de notre ivresse en accéléré, tandis que la colle amoureuse de Greg Duvernay au bras de sa girlfriend nous fait fermer les paupières.

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MERCREDI 26 JUILLET 2006_ #377

 

Dans l'ennui du manque d'envies

Les manques sont des intouchables qui bercent les êtres par actions à reculs. Attendre ce qui ne vient pas annule toutes envies distrayantes et instaure l'ennui dans une réalité que l'on ne veut plus voir. Clignez des paupières. Dans mon "estivation", en solitaire amoureux enveloppé dans une peau en sommeil, des mots vagues claquent aux tempes et incitent aux mouvements. Clignez lentement les paupières. Rejoindre, au plus vite, Bastien dans son chalet des Hautes Alpes. Faire l'amour sans relâche avec le meilleur amant, et ami certain, de ma vie. Partout. Partout. Ne pas considérer une histoire dans sa durée mais dans ses enchaînements. Ainsi, polir jusqu'à disparition mon raisonnement fatal : "Comme tout début a une fin, toute joie est condamnée à muter en douleur. Donc, ne rien tenter de positif qui puisse ensuite faire souffrir". La mort est une fidèle amie qui a la chance de ne pas vieillir. Alors, sans lui demander son avis, elle patientera. Clignez des paupières. M'estimer et me respecter car je permanente mon illégitimité à réussir un bel ouvrage et à mériter reconnaissance. Je m'éfface à l'excès dans un trop plein de lumières ou sous les ombres nocturnes. Par manque de confiance en moi, me complais dans la peur de ne jamais être à la hauteur. Clignez des paupières. Faire cependant promotion de la primauté des erreurs. Dans cette société d'expertise et de surinformations, chaque phrase écrite ou prononcée vaut vérité indiscutable. Je chéris les faiblesses à douter et à pouvoir encore me tromper. Parce que mon environnement change sans arrêt. Parce que je change. Heureusement. Le lettrage au poinçon d'or sur marbre anthracite est réservé à la veillée des cadavres. Clignez des paupières. Profiter de l'été pour rire bêtement. Favoriser les discussions surréalistes au détriment d'échanges soi-valants cultivés et analytiques. Préférer l'action aléatoire à l'agitation cérébrale. À trop manipuler les codes et références de mes fréquentations, j'ai égaré l'éclat des heureuses surprises. Clignez des paupières. Se repolitiser. Reconduire les neo-facho hors des frontières. Broncher violemment lorsque la police devient gestapo et raflent les gosses dans les écoles. Dresser une oreille vigilante lorsque les prétendants au pouvoir suprême usent des mots "ordre" et "valeurs" comme promesses pour un futur paisible. Éliminer ceux-là par l'engagement et les urnes. Fumer là où c'est interdit. Plus encore, oeuvrer pour un certain désordre sanitaire. Clignez des paupières. Apprendre à laisser libre l'homme que j'aime. Inventer notre jeune couple sans le calquer sur un modèle calamiteux. Ne pas nous griller dans un micro-monde. Ne jamais s'enfermer. Surveiller et signaler les lassitudes possibles de chacun avant de glisser lâchement vers la sortie définitive. Clignez des paupières. Replanter mes racines familiales. Visiter ma grand-mère dans un hospice du Périgord. M'asseoir sur la tombe de ma mère et regarder le grand pré vert s'ombrager derrière la muraille du cimetière. Rester deux minutes debout face à celle de mon père. Me souvenir que je ne peux plus rien pour ces morts. Traverser le Massif Central dans un train au ralenti. Clignez des paupières. Me réveiller avant Bastien. Imprimer son corps en sommeil. Lui embrasser l'épaule tendue le long de sa joue. Caresser son dos large. Entendre son "bonjour". Goûter sa langue et fermer les paupières en silence.

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MERCREDI 30 AOÛT 2006_ #378

 

Tempo ménager

Au milieu de la nuit, la route défend une maigre place le long des hautes roches. Les monts, habillés de pics résineux, dorment à la colle avec une voie laquée en noir et mouchetée d'étoiles brillantes. Nous sommes minuscules dans cette nature. Je serre la main de Bastien. Regarde ce devant sauvage et indomptable. Clignez des paupières. Dans les Hautes Alpes, en plein désert vert du Queyras, nos jours d'été se suivent et se ressemblent. En nid perchés dans un chalet, nous vivons seuls au monde. La fenêtre du salon ouvre vue sur le temps qui ondoie, à fleur de montagnes, des paysages lumineux et grandioses. L'air souffle du frais bien trop pur. Du sommet de son rond d'or, le soleil cherche à toucher le fond des vallées mais se cogne, sans arrêt, dans les ombres d'une forêt. Les marmottes, grasses de farniente, se postent aux balcons des terriers. Le foin, compacté en cubes jaunes, sèche dans les champs et nous gratte le nez de sa bonne odeur. Clignez des paupières. Je déteste la campagne. Le temps de mon enfance, passée dans un village du Périgord, m'a enseigné toutes les curiosités mal placées, bassesses et méchancetés animales dont sont capables les paysans-réunis. Une micro-société hermétique faite de solitudes ennuyées et de lorgnettes permanentes sur les voisins éternels. Ce quotidien bouseux est tellement invariable que chacun cherche à savoir si la vie de l'autre change plus que la sienne. L'anonymat est impossible, interdit. Cette expérience du milieu rural m'a bétonné dans la ville à l'excès (même si l'urbain n'est qu'un conglomérat de petits villages sans place pour l'église). Clignez des paupières. La nature, elle, est inhumaine et dicte son rythme. Pour la supporter, il faut être tranquille. Mes vingt jours de retraite en son coeur m'ont placé dans un tempo ménager : se lever, caresser et embrasser l'homme que j'aime, manger, regarder la couleur ciel, lire le journal, marcher de petits moments, accepter de perdre l'heure. Accepter de ne rien faire et de moins penser. Un vrai bonheur pour un nerveux agité. Un dimanche, nous grimpons un pic pentu pour toucher les 2700 mètres. Bastien se moque de mon craché de poumons avant d'immortaliser mon exploit en un shooting photo. Un autre jour, nous roulons dans le néant vaste et splendide de l'Italie sauvage. Les vaches traînent sur la route. Un vieux berger fronce ses rides pour nous saluer. Quelques randonneurs idiots s'échinent dans les hauteurs rocailleuses. Je brille des yeux face à toutes ces merveilles terrestres puis cligne des paupières. À Lyon, le retour est doux. Les rencontres traînent sur les terrasses de café dans des retrouvailles paisibles : Fanfan Selenc retrace son périple barcelonais et ses résolutions pour cette nouvelle rentrée. Gilles Pastor voyage encore dans le Kent de Derek Jarman. Entre Saint-Tropez et la Galice, Super Pénélope enferme ses souvenirs heureux dans une jolie boîte. Déjà suractif, Antoine S. présente son projet de créateur de mode "made in France", Projet M. Les autres s'arrêtent au croisement des rues et parlent lentement. Il y a dans cette fin d'été comme un ralenti qui prête à la confidence, à raconter de longues histoires. Clignez des paupières. Pleinement heureux, au milieu de toutes les complications matérielles étouffées dans la boîte aux lettres pendant mon absence, je regarde le futur avec envie. Les choses iront bien. Fermez les paupières.

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MERCREDI 06 SEPTEMBRE 2006_ #379

 

La fausse marche des peuples

Toujours pas. Encore rien à sortir dans une ville en cessation prolongée d'engagements. L'entrée dans le local actif nous tirera hors de ce laissez-couler serein qu'à partir du premier bond de la Biennale de la Danse adoubé aux vernissages en série dans les galeries associées au Septembre de la Photographie. De nuits, il faudra encore danser seul dans son appartement ou partir pour les festivals Marsatac et Name (respectivement à Marseille et Lille du 21 au 24 septembre) ou L'Ososphère (à Strasbourg du 28 au 30). Car, ici, si le Bal Bollywood de la Biennale (au Transbordeur, le 16) sera le premier grand acte mondain de la saison, les dancefloors peineront à nous traîner ivres morts jusqu'aux petits matins. Clignez des paupières. Dans ce désert présent, je renifle l'air du temps. Quel avenir nous proposera-t-on ? Des machines à recyclages en série. évidemment. L'automne s'habillera années 50-60. Les femmes balanceront leurs têtes au carré. Les hommes devront tailler leurs moustaches dans tous les sens (mêmes si le porté de celles-ci commencent sérieusement à faire vulgaire). La dominance des néons et petites diodes multicolores et du métal brut argent ou or, soit de tout ce qui brille trop, remplira les yeux du lecteur-téléspectateur. Musicalement, la mise sous hypnose des hétéros rigides par la minimal house germanique se terminera, enfin, par une invasion de la Nu-disco scandinave et d'un rock jovial et psychédélique. En commun, la surcharge de sophistications dans la création et l'élégance au mille petits détails répondront à la loi invariable du marché. Clignez des paupières. Le marché est au beau fixe, vend-on. La croissance économique revient, exagère-t-on. Les pauvres resteront pauvres mais pourront continuer à baver devant les sourires des mieux fortunés. Mais tous suivent, et suivront, les modes selon ce rythme imposé : "Rigueur, retenue et sobriété quand le ciel est obscur" en ronde continue avec "Légèreté, ostentation et fantaisie quand le soleil brûle". Les langues politiques qui ont trop tournées dans les bouches avancent que la société épouse ces cycles et se questionne, entre autres, grâce à la culture. Cependant, elles classent toujours en "culture" ce qu'elles ont définies comme disciplines "majeures" (la littérature, le cinéma, le théâtre ou la peinture). Et méprisent les causalités sociales des nouvelles musiques, du graphisme ou des styles vestimentaires. Selon elles, le discours verbal structuré autour des oeuvres "majeures" est totalement connecté aux chemins pris par une société. Et méritent ainsi attention importante, réflexions et discours. Elles ne veulent pas voir les sources de l'art abstrait inexplicable, le pourquoi d'un style musical générique sur les dancefloors, le comment telle drogue est en vogue en suite d'une autre (bientôt moins de fumée mais plus de narinettes) ou les motivations du vandalisme artistique et spontané d'un graffer sur un mur. Elles refusent de regarder la tenue "bitchy" d'une jeune banlieusarde en shopping parce qu'elles ne peuvent plus suivre le monde. Elles interdisent encore, par mépris et bonne chrétienté, aux corps de s'exprimer en sentences définitives : "populaire et vulgaire" ou "déviant et interdit". Toutes ces langues mortes sont celles qui dirigent la fausse marche des peuples. Certaines, en France, viennent juste de finir leurs universités de rentrée partisanes. Fermez les paupières.

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MERCREDI 13 SEPTEMBRE 2006_ #380

 

Une mission singulière

Ils jurent d'être les plus heureux des hommes. Lorsqu'ils auront quitté Lyon pour un bout de cambrousse dans un chalet savoyard. L'an prochain, Arnaud et Michel aménageront un logis clos, orienté vers la cime d'un micro-monde. Mardi, près des flics en pagaille sur la Place Sathonay, le couple porte mains fortes à la descente de drinks mousseux. Et refuse mes interrogations sur son exil choisi hors de la ville et fait valoir, justement, que le devenir "maison et gosses" ne singe pas celui des traditionnels époux hétéros. "Ce n'est pas parce que notre sexualité est différente que notre quotidien devrait forcément l'être", rétorque Arnaud à ma recherche de complications. Clignez des paupières. De l'enfance, je me souviens de l'affection portée à mon instituteur. Quelques années plus tard, lorsque j'ai compris que ma main droite pouvait me donner du plaisir, je pognais des histoires sensuelles avec des camarades mâles du collège. Puis, adolescent bien conscient de ma "différence", regardais les morts du Sida tomber des journaux télévisés sur le canapé familial. "Le cancer gay", prétendaient les instruis en costumes-réac. De là, avant même avoir touché la bite de mon premier amant, il était dicté que je devais vivre une sexualité cachée et menacée par un danger de mort permanent. Que mes histoires sentimentales ne seraient pas simples. Cette finalité là est une erreur. Au moins, une demi erreur. Car l'interdiction faite à nous, encore sous-hommes, de ne pas pouvoir se marier et/ou assouvir son désir de paternité, m'a forcé à ausculter ce qu'était la vie du couple présumé "normal". Ce "un plus un" qui peut se multiplier par enfantement mais se réduit dans l'isolement d'un foyer éteint. Je voudrais inventer une autre vie à deux. Ne pas construire qu'une maison ou torcher le cul d'un corps étranger qui ne bougera pas devant mon lit de mort. Mais est-ce bien possible ? Utile ? Pourquoi devrais-je m'infliger un modèle expérimental de vie amoureuse comme mission singulière ? Clignez des paupières. À la Cantine des Sales Gosses, Frédéric Sicre ne cesse de crapauter du gosier les vins servis tout en détaillant son dernier passage à L'Apothéose : "Un mec a pris une lampe en forme de bite sur le comptoir puis s'est sodomisé en public. Jacques Haffner l'encourageait, à grands cris, au micro. C'était terrifiant." Clignez des paupières. Mercredi, las des terrasses devenues trop familières (Café 203 et Escalier) ou injustement surestimées (Le Péristyle et son service exécrable, le Broc Café et son show off ridicule), nous apéritivons, table neuve, au Cap 6. Chasseurs de prochains rêves festifs, Fanfan Selenc, Karine et Prousty rétrovisent encore leurs vacances et n'aperçoivent "rien de nouveau en bars et nightclubs qui pourrait changer nos sorties". Chacun décide de sa rentrée officielle dans le ballet public des copinages, ragots sans lendemains et inlassables "tu fais quoi ce soir ?" Fanfan craint "ce quotidien où chacun s'enferme dans un milieu restreint qui uniformise un même discours, sans critiques et originalités". Clignez des paupières. Jeudi, le train stoppe son défilé de cols en sapins verts sur le quai d'une gare des Hautes Alpes. Bastien roule en direction du village en altitude. Je le fixe, l'admire, lui cramponne la cuisse droite d'une main demandeuse. Le week-end passera aimant et se souviendra de joies simples et bons touchés. Fermez les paupières.

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MERCREDI 20 SEPTEMBRE 2006_ #381

 

Le sens de la relativité

Trente minutes trottent sur la moquette de L'Amphithéâtre. Mardi, notre court passage à l'inauguration de la Biennale de la Danse présage une nouvelle saison de mondanités avec ces mêmes marginaux : Carole Dufour en ronde nuptiale, pardon, commerciale autour des huiles officielles ; Monsieur Gérard Collomb qui prononcera un très beau discours (celui du grand absent Guy Darmet) sans recevoir l'apostrophe fougueuse de Sylvie Burgat (celle-ci avait dernièrement beaucoup fait rire en graissant le maire du titre de "visionnaire pour notre cité") ; Jacques Haffner en laissez-pousser capillaire "avant de se faire des petites couettes" , soi-buvant le plus drôlement blasé des pipoules ; Jacques Marcout, sans bronzage artificiel, à la cantonade grossière avec Patrice Béghain. Deux coupettes, trois cuillères dans les amuse-gueules, une bise pour Guy Walter et un mainserré à Philippe Faure avant de cligner des paupières. Au TNP, un "hi ! han ! hi ! han !" tire le rideau de scène sur une ânerie hystérique entre Kim Itoh et son partenaire. Nu, les deux danseurs prennent leur verge pour des guitares électriques et miment des solos hard rock écervelés. En suite, "recivilisés" d'un costume strict, ils déroulent Kin-Jiki, pièce dont la scénographie d'une radicalité bien convenue ternit les fragments magnifiques où un corps se débat sur des jambes en trembles et pieds crampés lorsqu'il ne se liquéfie pas, sous peine, sur sol dur. Dans des jeux lumières évidents (au ciseau pour stigmatiser l'aliénation sociale en ritournelle avec du diffus lorsqu'il faut que l'homme se libère) ou l'accompagnement musical agaçant (du nerveux pour l'attention et un bon vieux Malher pour l'émotion), le duo japonais nous relève déçus. Clignez des paupières. Mercredi, le Ballet de l'Opéra rappelle à chacun le sens de la relativité. Et les impressions chagrines de la veille sur Kim Itoh se requalifient ainsi en un vrai enthousiasme. Car la bannière infantile "United Colors Of Dansons" tendue par Rachid Ouramdane et sous laquelle se racontent sept solos ennuie. Et l'emmerde se fige en trois mouvements de l'ensemble costumé Belle des champs par Tere O'Connor. Les singeries insensés du chorégraphe nous font glousser sous cape tout en prenant garde qu'aucun des spectateurs ne se balance d'un balcon, suicidé par étouffement devant ce pudding insoutenable, mauvais mélange de West Side Story et Hair. Clignez des paupières. Le sauvetage de la première semaine de Biennale accroche, jeudi, au Toboggan : La compagnie australienne Force Majeure implante un toit de maison enterré dans une scène en pelouse naturelle et irradie la salle d'une atmosphère lourde et freaky. Ici, les figures posées sont plus bavardes que les pas de danse imposés et les tuiles glissent et tombent sur des personnages accidentés et pas très nets du cervelet. Une création cruelle, infectée de peurs et démons, parfois maladroite mais importante. Clignez des paupières. Vendredi, je retrouve Fanfan Selenc, Paris Chaffard et Yves Caizergues pour la montée des marches de la Maison de la Danse avant le premier vernissage du Septembre de la Photographie, banal assemblage de galeristes mis sous clichés dans un nouvel acte événementiel. Les moyens formats de femmes cachées d'Aurélie Haberey et petites solitudes de Laure Bertin en rétine, je flashgorde pour une nuit à boire avec Samuel et Bastien. D'une bonne table offerte par Sam au Grain de Folie aux applaudissements pour Zébu en string ficelle sous un parapluie au Bistro fait sa Broc, nous fermerons les paupières, chargés d'alcools mais la chair et les sens actifs.

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MERCREDI 27 SEPTEMBRE 2006_ #382

 

Le nain sur la boule à neige

Les femmes en blanc veillent les corps refroidis sur l'aluminium brossé de brancards roulants. Puis, elles entassent leurs mâles morts sur l'avant scène. Le charnier en pièce montée se vermine doucement jusqu'à résurrection de culs nus virulents sous une lueur ocre. L'entrée en matière de Frenesi par L'Explose débute ainsi, lundi, au Théâtre des Célestins. Avant de recoudre les peaux dans une succession de séquences trop léchées pour devenir blessantes et où les danseurs peinent à maîtriser leurs muscles dans des luttes vaines et simulacres de virilités contrariés. Comme un long vidéo clip sans âme avec un beau nain au milieu de tout ça en alibi freaky. "C'est Frankenstein chez l'Oréal", abusera Prousty en sortie de salle. Clignez des paupières en compagnie de Pierre David et Gilles Pastor près d'une bouteille rouge sang qui dégouline sur la table du Café 203. Je dois être mauvais public. De celui qui cherche la création bouleversante à s'entêter pour toujours, l'effet terrifiant d'un Chris Haring lors de la dernière Biennale de la Danse ou la beauté suprême d'une compagnie Quasar en 2002. Mercredi porte chance : Les huit danseurs de l'Atelier de Coreografia tracent sur un tapis blanc des lignes droites parfaites, bâtissent des cloisons imaginaires avant de se glisser jusqu'à sol et faire patienter leurs ennuis. Ces premiers plans minimalistes se recyclent enfin dans des angles arrondis et terrassent lentement les corps en limaces inquiètes. Une heure pure et mouvementée au millimètre. Clignez des paupières. Jeudi, je glisse une main le long du cercueil froid. Ma gorge presse un sanglot retenu par le rouge aux yeux. Je baise mes doigts moites puis les pose sur le bois vernis. Celui qui nous traitait affectueusement de "bande de caves" est enterré. No comment. Clignez des paupières. Au Théâtre de la Croix-Rousse, dans une salle surchauffée à s'éponger les tee-shirts, Jan Lauwers ouvre des tiroirs à secrets et mensonges angoissants au milieu de fantômes persécuteurs et objets africains chargés d'histoires (mais bien morts). Dans La Chambre d'Isabella, extraordinaire création en mille feuilles, les corps dansent, titubent, chantent, se questionnent et enveloppent toute la scène. Chaque personnage suçonne nos chairs comme un petit démon rigolard. Et en fin d'histoire, le malaise est indétachable. Une oeuvre tellement riche et intelligente que l'on voudrait la revoir une dizaine de fois. Clignez des paupières à batailler dans un léchage d'oreilles et éclats de rire avec Bastien. En passant, vendredi, nous sortons d'un Noland turc consternant d'amateurismes et naïvetés. Comment une telle catastrophe chorégraphique se retrouve-t-elle programmée dans la Biennale ? Clignez des paupières. Samedi, au Musée d'Art Contemporain, nous quittons la belle expo japonaise et apéritivons un drink en plein ciel. Paris Chaffard interpelle Yves Caizergues pour l'organisation prochaine d'une soirée d'inauguration des nouveaux locaux de l'éclairagiste. "Un nain se posterait en bas des escaliers en secouant une boule à neige" formente Mademoiselle avant de flashgorder pour le Bal Electro sur les berges du Rhône. La Plateforme agglutine la Nomenklatura local du clubbing devant un court concert maniéré et pénible de Matthew Herbert. Afin d'oublier tous les fades remue-fesses posés devant les platines, nous concourons au titre du plus indigne des alcooliques insouciants. Et fermons les paupières, bouches empatées et foies gros.

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MERCREDI 04 OCTOBRE 2006_ #383

 

L'empire se détraque

Épuisé, secoué et ému. Je suis dans cet état là à ma première sortie de L'Amphithéâtre, mardi. Sur le rang, Super Pénélope est assise, toute rieuse, à côté du Consul de Belgique en coude avec Guy Darmet. Sur une scène trop volumineuse pour la danse, un bel homme gratte nerveusement la croûte d'une boule de pain. Tel un petit oiseau en hiver, acharné sur son maigre repas, il fait dos à une montagne recouverte d'un manteau de sous-vêtements blancs. Une femme lui emboîte l'automatisme trembleur pour faire de grandes enjambées en proférant des "Superman... Lassie... Marylin Monroe... Gandhi..." Est ainsi posé, avec ces deux solos introductifs, VSRP du Ballet C. de la B. Ou comment survivre dans un monde d'affamés tout en réussissant à s'imposer au regard de l'autre. Je me suis trouvé, à deux reprises, au bord des pleurs devant cette pièce cruelle avec nos égoïsmes et angoisses. Les danseurs-personnages bouillent de l'intérieur et grelottent à chair de peau alors qu'ils tentent vainement de maîtriser leur destin, leur corps, respectif. Alain Platel me sauve de cet enfer usant grâce à des espaces absurdes et risibles ou lorsque, tirés par une musique magnifique de Monteverdi concassée avec des piments tziganes, les danseurs s'encordent pour une ascension périlleuse vers les cimes. Clignez des paupières sur LE spectacle de cette Biennale. Ni la 5eme compagnie avec Eau B nite et encore moins la création de Nasser Martin-Gousset ne traumatiseront la fin de cette biennale : la première aurait pourtant pu toucher la beauté pure et simple, de celle qui aura fait défaut à cette édition (soit une pièce uniquement dansée sans effets théâtraux soutenus par un plein d'accessoires et de décors). Sur un plateau ensablé, les danseurs de la compagnie africaine exécutent de beaux gestes mais les faciès pétrifiés du début à la fin. Comme s'ils réfléchissaient en permanence à ce qu'ils devaient danser. Ennuyeux, haché et dommage. La seconde sera une accumulation de références culturelles vulgairement travesties par le chorégraphe : Péplum trace des parallèles ratés entre la passion amoureuse vécue par Cléopatre avec Jules César, puis Marc-Antoine, et notre société "moderne". Le rendu brouillonne des tableaux oniriques creux, des clins d'oeil abusés à l'homosexualité, la guerre sale, l'empire qui se détraque ou au cinéma. On touche le fond de la mauvaise provocation crypto "branchouille" lorsque Martin-Gousset illustre la guerre en humanisant un soldat sur I Feel Love de Donna Summer (hymne absolu du disco et ici repris par la pop star gay Jimmy Sommerville) ou faisant poser ses danseurs contre un mur (de Berlin ?) "à la Wolfgang Tillsman". À trop vouloir en dire, le spectacle se noye dans l'insignifiant. Clignez des paupières. Samedi, je me dispute avec Bastien. Ma dépendance à ce grand homme provoque, parfois, une poussée douloureuse de paranoïa. On se jete puis se resoude. Clignez des paupières. Contre cet esprit dérangé et mes soucis d'argent plombant, j'ai plaisir à retrouver Fanfan Selenc pour l'anniversaire de Laure M. Et, dans le jardin fleuri au milieu de la nuit froide, nous buvons des drinks et politisons nos discours autour de l'aimable, et bien révolté, Cricri. Les verbes dévient de nos prochains votes aux élections (indécis à la présidentielle et pour Comparini aux municipales) à tout ce qui fait l'amour : l'acceptation et le respect de nos différences avec l'autre puis le monté amoureux qui n'est jamais dû au hasard mais ne peut, heureusement, décider quelle personnalité fera remue-ménage dans notre solitude rompue. Fermez les paupières.

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MERCREDI 11 OCTOBRE 2006_ #384

 

Proches lointains et dépendances

Mardi, en bord de route pour le Ninkasi Kao et un concert gentillet de Peaches (photo), elle touche encore à mes manquements, à ce qu'une bavardeuse qualifiait, il y a un an déjà, comme le processus de mon "suicide social". Fanfan Selenc charge raisonnablement cette barque qui pique du nez dans les pensées troubles et la place manquante d'un travail alimentaire. Je suis heureux en amour mais perdu en société. Ici, j'aligne l'écrit entre deux colonnes en papier. Dehors, Bastien m'a rendu beau et en meilleure forme mais je ne sais encore pas quelle porte pousser pour grandir en plein soleil. La crise de mes trente-six ans ? En partie. Surtout les questions sur ce que ce jeune âge me fait vivre et tend à polir jusqu'à disparition. Clignez des paupières. Professionnellement, j'ai un pied dans le "milieu" pour devenir un "vrai" journaliste et recharner mes cotes saillantes jusqu'au premier du mois suivant. Mais ce métier précaire exige une curiosité de solitaire permanente : absorber le monde environnant pour le recracher, sensible, aux lecteurs. Or, je ne veux pas renoncer à l'amour d'un autre unique juste pour éponger, seul, les faits divers de la nuit tel un prisonnier officiel de la Nightlife locale avec les honneurs d'un titre de pacotille. "C'est moins trash", qualifie un habitué de cette chronique. Exact. Je ne préfabrique, ici, rien pour le voyeurisme. Je décris à mon rythme. Simplement. Clignez des paupières. Deux amis se choisissent pour un mise en connivences de leurs manques affectifs, centres d'intérêts et rythmes de vie. Le rapport amical à ceci d'opposé à la relation amoureuse : il débute sur l'identique. Et se distant au moment des différences. Depuis ce dimanche de février où je suis monté amoureux de Bastien, mes proches trentenaires et célibataires filent vers le lointain. L'histoire devient certainement, pour eux, bancale : l'ami n'est plus son même. Et, là encore, l'acceptation du changement est difficile. Clignez des paupières. C'est la première fois que j'aime autant. Ma dépendance à cet homme est totale. Et le vécu important. Samedi, la lune passe sa pleine tête ronde par la fenêtre du chalet dans les Hautes Alpes. Elle observe, malveillante, notre dispute de borgnes ivres. Si notre entente sexuelle est plus que parfaite, les incompréhensions persistent. Les questions pressent. Que peuvent construire deux pédés ensemble ? Comment projeter une existence heureuse à son entourage lorsque celui-ci considère que l'enfant est devenu adulte et responsable uniquement par sa capacité à torcher sa progéniture et construire son pavillon en pierres ? Sommes-nous suffisamment volontaires pour se soutenir dans nos difficultés à définir un futur proche ? Clignez des paupières. Un crétin satisfait de ses coucheries cosanguines me coupait la réponse à gifler d'un "votre amoureux n'est-il pas un peu trop mainstream pour vous ?" Un autre, fauche-assiette prétentieux, tournait des talons lorsque je lui annonçai : "Je vis avec un charpentier". Certains considèrent mon présent comme exotique (ou sexuellement excitant pour un gay en mal de sensations singulières) : l'urbain présumé décadent ne peut pas vivre durablement avec un ouvrier hors du cadre mondain, étranger à ces microcosmes stériles et culturellement "supérieurs". Pourtant, mes origines de bouseux campagnard assumées, je ne me suis jamais senti aussi proche de quelqu'un, aussi désireux de réussir notre histoire. Jusqu'à changer de ville et de vie. Jusqu'à ranger le passé dans la boîte à souvenirs. Sans regret. Fermez les paupières.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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