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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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MERCREDI 03 MAI 2006_ #365
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Sailor, don't turn away from love
Plein d'amour. Sans argent. La vie est bien
faite. Clignez des paupières. Mercredi, il pose son sac de
voyage sur le parquet. Bascule droit sur le lit. Nos mains cherchent
vite une entrée par la ceinture en accès délicat
à nos peaux chaudes et frileuses. Bastien m'étouffe
le torse par serrage fort. Je l'alimente de baisers dans sa bouche.
Cette nouvelle retrouvaille est un bonheur. Quatre jours à
tourner exclusivement dans et autour des draps. Par bienfaits. Par
manque d'argent pour aller s'aérer ailleurs aussi. Par ce
premier accrochage douloureux. Clignez des paupières. Je
suis un apprenti amoureux dépourvu de recettes face à
ces inconnus variables : les sentiments nouveaux. Quatre mois à
vivre ce que je ne connais pas avec l'homme qui embellit mes rêves
dans l'éveil. Il est bien facile d'aller baiser dans un bordel
avec une ombre déjà immobilisée avant même
de l'avoir aperçu. Il est bien facile d'agir en beau parleur
dans un concours de coupettes pour ballets mondains. Il est bien
facile de décrypter le texte adressé par ami(e)s et
rencontres courantes dont je maîtrise le langage familier
et entrevois les intentions. Tout ceci est un constant réconfort.
Lorsque ce n'est pas l'ennui qui regarde les aiguilles d'une montre.
Mais l'amour qui arrive. Oui, cet amour fragile ? Qu'en faire ?
Clignez des paupières. Dans mes inquiétudes face à
notre avenir commun, Bastien borde le matelas à trop grande
distance. Son visage se ferme. Je lui dis que ce n'est pas de ma
faute, cette crise passagère de doutes, mon manque de confiance
en lui. Que je ne peux faire autrement avec ce qui me semble normal
dans les histoires à deux : connaître l'autre n'est
pas une mince affaire. Le temps de fréquentation est long
avant que le quotidien soit solide. Tout se passerait comme si l'inconnu
appelait la méfiance qui se fait ensuite déloger par
la confiance et le confort avant que les choses ne meurent si la
surprise ne se fait pas une place dans un stationnaire devenu rassurant.
Clignez des paupières. J'ai le savoir-détruire du
mauvais passé. La peur d'une fin non-décidée,
qui me cognerait la douleur dans une tête à flinguer,
tente mon comportement à la destruction préventive.
Tuer ce que j'aime avant que j'en souffre. Quelle bêtise.
Clignez des paupières. Samedi, nous apéritivons dans
la salle-couloir du Broc Bar (rue Lanterne, quartier Terreaux).
La Drôlesse et Cécile Paris jouent, d'un
sourire drunky, aux pestes intenables. Le patron de ce nouveau lieu
à boire, qui n'a d'intérêt que sa belle terrasse,
ausculte nos cinq derniers euros en pièces jaunes tel un
petit orfèvre à vue défaillante. Clignez des
paupières. Dimanche, le soleil froid traverse la fenêtre
et se cale, blanc jauni, sur la joue gauche de Bastien, terrain
d'embrassades en semis de jeunes poils bruns et durs. Ses lèvres
poussent hautes. Ses yeux éclosent à demi. La journée
s'annonce encore belle. L'ordinateur portable, en équilibre
sur nos jambes allongées, tourne Sailor et Lula de
David Lynch. Comme à chaque visionnage du film culte,
une dernière scène nous rappelle à l'ordre
important : "Sailor, don't be afraid. Sailor, don't turn
away from love. Sailor, don't turn away from love", souffle
la bonne fée aux oreilles du héros, tenant présumé
de l'individualité. Fermez les paupières.
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MERCREDI 10 MAI 2006_ #366
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Ma parano est une étrangère
"Bel escogriffe, tu vas souffrir", me versait,
un soir loin d'ici, Jean-René. Tout en gentillesse,
l'homme distingué rappelait que l'amour ne fait pas du ciel
un océan calme, inondé d'un bleu uni et sans rocher
dangereux. Il a bien raison. Dans mon cerveau, les pensées
troubles vont plus vite que le réel paisible. La paranoïa
invite à l'écriture douloureuse de scénarii
sans fin et poignants. Que fait l'être aimé dans l'absence
? Pourquoi ne répond-il pas au téléphone ?
À quoi pense-t-il ? Me trompe-t-il ? Ses sentiments sont-ils
toujours aussi forts ? Clignez des paupières. L'envie de
découvrir Bastien, d'entrer dans sa chair et de circuler
dans ses veines jusqu'au coffre-fort de ses songes tabasse à
fleur de tempes. Le front bouillonne de ces fausses inquiétudes
que je tremble pour des vraies. La peur que tout s'arrête
alimente la machine à inventer les doutes. "Je sais.
C'est horrible et épuisant d'être parano. à
peine tu as chassé une idée noire qu'une nouvelle
arrive. La seule façon d'être en paix est alors de dormir
: Tu veux dormir pour ne plus penser", complète,
en connaisseuse, La Drôlesse. Jeudi, en route pour
La Plateforme, nous mettons au point un vaccin contre cet
intellect paniqué. "Ce que ma folie imagine ne regarde
qu'elle car ce n'est pas l'histoire que je vis", répétons-nous
à ce tue-tête emmerdeur. Clignez des paupières.
Sous la toile blanche du pétrolier, Greg de Jarring Effects
brasse toutes les difficultés d'un couple à pacifier
et tenir au chaud l'amour. En trois drinks, le terrain d'entente
glisse sur ce vieil ascenseur social qui ne fonctionne plus. Nous,
trentenaires précaires, ramons dans une barque chahutée
par des professions qui nous passionnent mais dont les revenus peinent
à nous faire manger. Je pense alors à ces plus de
"culture" et de "modernité" gagnées
sur mes aïeux qui me maintiennent pourtant plus pauvre que
mes parents ouvriers et moins bien loti que mes grand-parents paysans.
Clignez des paupières. Samedi, le soleil effiloche le coton
grisailleux drapant le fleuve dans son pyjama bleu nuit et installe
une large lumière sur la terrasse de Chez Francis
(Quai Rambaud, quartier Confluent). Au bord de ce temps mis en arrêt
par la paillote idyllique, Bastien s'apéritive d'une anisette.
Fume une Mérit. Regarde ma bouche chercher la sienne. Avance,
rapide, ses lèvres à demi-pincées. Allonge
ses sourcils par des yeux bleus à plein ouverts. Enfin, pose
un baiser que je garde toujours précieux. Clignez des paupières.
Super Pénélope arrive tout juste d'Amsterdam,
conquise par "la tranquillité et l'esprit de tolérance
qui règne dans cette ville." Ma protectrice raconte
son séjour nordique et se révolte contre ces zones
de prostitutions touristiques où "des mecs en shorts
se prennent en photos devant une indonésienne mineure posée
dans la vitrine d'un bordel." Aussi dégoûtant
et honteux que ces camionnettes à boucherie humaine revues
l'après-midi au sud de Lyon. Clignez des paupières
dans un chassé-croisé de jambes et torses énervés
par le désir sexué. Dimanche, la pluie nous cale sous
un parasol de La Passagère. En fin du litre de bière
en pichet et paquet de cigarettes trop fumées, Michel et
A Jackin Phreak idéalisent la paternité. Donner
la vie, son sang. Offrir le mieux à un enfant, ce dont on
a été peut-être privé. Se rassurer sur
une fin de vie qui ne serait pas solitaire. Tout cela ne me regarde
pas. L'abnégation pour faire naître une personne inconnue
n'est pas à l'ordre du jour. Fermez les paupières.
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MERCREDI 17 MAI 2006_ #367
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Brothers in arms
Mercredi, nous prenons enfin table au Maya
Bar (rue Royale, quartier Terreaux). Depuis plusieurs semaines,
Bastien pestait contre notre décalage horaire courant
qui nous privait du dernier service de ce restaurant à la
mode. Là, nous soupons bienheureux à pieds baladeurs
sous la nappe. Instant simple et important. Clignez des paupières.
"Être enfermée dans un magasin de design à
Copenhague avec Bill Clinton en train de faire son shopping, c'est
ça aussi ma vie", allume La Drôlesse
sur l'écran du portable. Plus modeste, Fabrice Arfi
exagère son entreprise d'ouvrier en bâtiment en roulant
des bras tachés de peinture blanche. Jeudi, en terrasse du
Kafé Pêcherie, le journaliste partage drinks
et histoires politiques du moment en compagnie de François
Kanardo et Lady Wonder à peine remise du départ
de son colocataire "qui se baladait dans l'appartement torse
nu en caleçon ou frottait sa jambe contre moi sur le canapé
sans vouloir coucher." Clignez des paupières. Vendredi,
les murs drapés de blanc vierge, La Ruche enterre
sa vie de douze ans d'âge. Christophe Boum taille dans
le vert du Get 27 jusqu'à ivresse bagarreuse quand
Patrick P. souhaite oublier son passé de traveloté
en chanteuse à succès : "J'étais encore
très jeune et c'était juste pour une soirée."
Menacé d'une diffusion massive d'un cliché écorchant
sa virilité, il achète mon silence sur un blind test
musical. Ai No Corrida est bien interprété
par Quincy Jones. Et je me tairai à jamais. Clignez
des paupières. Devant le parking Cordeliers, une jeune femme
crie "Au voleur ! Au voleur !" après lui
avoir soufflé trois ballons multicolores en échange
de deux bouchons de champagne. Trop proche, une Citroën de
la BAC stoppe. Les quatre cow-boys sans foi, et si peu de lois,
me dévisagent à travers le pare-brise. Je souris,
narquois. Christophe éloigne les problèmes : "Ceux-là,
il vaut mieux ne pas trop les chercher." Clignez des paupières
sur baisers secs à l'oreille de mon amour. Au Medley,
les mauvais garçons et filles rebelles se cognent aux mélodies
rock de la soirée Middle Gender. La Denise
pose son drink sur le comptoir vitrifié à l'alcool
fort. Calme et sérieux, il prévient de l'arrivée
des amis parisiens pour le festival Nuits Sonores puis, fier
comme une professionnelle du télé-achat, plaque sur
son coeur une assiette émaillée d'un décalcomanie
de la Rivièra et titrant "Côte d'Azur".
Bastien reçoit un "je suis prêt à te
lécher les boules puis te sucer la bite" d'une vielle
tante en plongeon solitaire dans les glaçons du verre. J'enrage.
Il enrage lorsqu'un de mes anciens amants quémande mon attention.
Cette jalousie me touche et rassure. Mais cette relation close ne
me concerne plus depuis des années. Clignez des paupières.
Il y a ces hommes dont le but vital est de séduire pour se
complaire dans l'égotrip. Leur vue des autres se réduit
à mesure que ceux-là les regardent. Je n'ai plus de
temps à leurs accorder. Moins encore aujourd'hui. Clignez
des paupières. À demi-avalés par la banquette
moelleuse du Look Bar (rue du Palais de Justice, quartier
Saint-Jean), nous goulottons deux bières face aux derniers
servis et en mal de ce jour qui tarde à poindre. Le limonadier-chef
laisse tourner Brothers in Arms de Dire Straits et
cloître un cercle de penseurs éthyliques sous le décor
rococo du petit théâtre à boire. Dans ce hors-la-nuit
idéal, je surface le bras de Bastien tendrement et tirade
à voix basse : "Tu m'ouvres. Me rends totalement
curieux de toi et de ce que le monde pourra nous faire découvrir
et partager. Je t'aime." Fermez les paupières.
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MERCREDI 24 MAI 2006_ #368
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Rasés à l'huile d'olive
Un rouleau de papier tire une trajectoire
droite au dessus du vide. Les pieds feutrent en avant sur la voie
ouverte et portent le poids du corps, les aisselles soutenues par
les cables d'un fier parachute et, parfois, le dos bleui par une
enclume recouverte de rouille. L'allure est incertaine et le tissu
menace de se déchirer à chaque centimètre pris.
Jusqu'à ce que la tête tombe et le parchemin parte
en serpentin tout au loin. Clignez des paupières. La fragilité
occupe un bon rayon de ma caisse à soucis. Tout instant d'éclaircie
peut précéder l'horrible suivant. Toute peine peut
se faire jeter par une suite heureuse mais non connue. J'ai peur
des choses mortes. Persiste à vouloir les voir et à
vivre toujours. Clignez des paupières. Vendredi, des panneaux
en bâches de plastique blanc peignent un long mur aiguisé
sur la scène de La Maison de la Danse. Les danseurs
du Nederland Dans Theater II sortent blessés ou affûtés
de ces morceaux de toiles coupantes et anguillent des duos en lutte
sans amour. Quatre pièces se juxtaposent dans une technicité
parfaite mais ne répondront jamais à nos besoins d'émotions.
La beauté des gestes est mal vécue et les corps ne
semblent pas croire à ce qu'ils dansent. Clignez des paupières.
Super Pénélope et Bastien soupent à
La Maison d'Indochine (rue d'Anvers, quartier Guillotière)
lorsque Frédéric Sicre prend verre à
leur table. Nous imaginons l'avenir de la Rive Gauche, eldorado
des sorties nocturnes "lorsque les îlots d'activités
seront interconnectés entre eux soit dans une dizaine d'années"
selon le maître-sommelier du Vercoquin. Clignez des paupières
en un cul-sec de saké pour sauver la petite figurine sexy
en fond de tasse. Samedi, nous craignions les crachats avinés
de Costes en performance à Grrrnd Zero Party.
Chemin pour rejoindre La Drôlesse au Marché
Gare, Bastien imaginait déjà la jeune femme "aspergée
de sperme et violée quatre fois par l'artiste."
En réalité, le quinqua accumule les provocations scato
et sodo, se masturbe dans les creux d'une poupée gonflable,
se plante une carotte dans l'anus pour vérifier s'il peut
encore chier en public et hurle sa vie de triste pourriture. Insensibles
à ce four froid, nous préférons rire des modes
capillaires qui ravagent les visages des pentards en salle. La Drôlesse
ne comprend pas "ces bouts de cheveux qui traînent
au milieu de crânes rasés" ou avoue n'avoir
jamais croisé de porteur de dreadlock sous le menton : "Ça
existe !?" L'homme de ma vie, un kid allongé ivre
à ses pieds, confirme et poursuit dans l'esthétisme
du poil : "J'avais les mêmes pattes que le mec là-bas.
Mais en mieux." Clignez des paupières par éclats
de batterie protopsyché de Duracell et agitations
finales sur le live ethno drum'n bass laptopé par Filastine.
Sans un euro en poche, nous flashgordons à La Marquise
pour le dernier quart d'heure barcelonais d'Undo. Le deejay
roule de belles mécaniques housy pendant que La Drôlesse
bise Gilles Vesco légèrement drunky et qu'Yves
Caizergues semble avoir trouvé fille à botter
en couche. Clignez des paupières. Dimanche, en préchauffe
du festival Nuits Sonores, les impatients devancent le long
week-end de danse promis et se la coulent douce sur la terrasse
de La Plateforme. Sous le soleil, Rico s'évente
d'un air frais : "J'ai baisé des culs rasés
à l'huile d'olive. C'était doux comme un ballon de
baudruche. Mais, j'en ai assez de toutes ces femmes sans poil à
la chatte." Fermez les paupières.
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MERCREDI 31 MAI 2006_ #369
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Aux unis sons
Mercredi, badges et cartons d'invitations
sortent des poches devant la Piscine du Rhône. Le décoince-fesses
pour l'inauguration du festival Nuits Sonores terrasse jeunes
pousses de l'électronica et peopleux habituels, tous décidés
à s'alcooliser les veines et se tordre les chevilles sur
les carreaux aquatiques. À verres pleins, nous pistons les
langues de vipères qui nous font rire dans ce type de rendez-vous.
Mais aucune ne donne dans les ragots croustillants ou méchancetés
d'usage. La jeunesse doit trop faire ses preuves pour s'adonner
aux ricanements sur le dos des autres. Clignez des paupières
sur un shooting accéléré de Claire Carthonnet
puis Marc Renau, modèles en poses de plagistes sexy
sur le bleu du sol. Au Port Rambaud, les kids franchissent les grilles
et furètent la géographie des lieux à manger
les sons promis. Une guirlande géante de néons multicolores
ligne une frontière avec la Saône noire. Trois salles
tombent des murs choyés par des vidéos haut de gamme
et trafiquées par Faux Raccords. Des bars dans tous
les recoins abusent des gros prix pour faim de riches (trois euros
pour deux croissants) et la saoulerie commence. Clignez des paupières.
En peine à trouver le bon dancefloor, La Drôlesse prend
siège au bar pro et attend la bonne heure d'un Mathias
Aguayo et Roccness parfaits et d'un exécrable
Dj Hell qui nous fera cligner des paupières dans la
déception. Jeudi, nous rattrapons les beats perdus la veille
sur la rue de la Platière à bras levés sur
la première claque musicale du festival : le duo Funkstorung
démantibule les corps tassés d'un live tordant et
craqueur de bleeps. Plus loin, dans le Skatepark de Gerland
métamorphosé en Fight Club obscur, un ring
suréclairé rayonne des coups de basses sur des têtes
en girouettes. Clignez des paupières. Au Ninkasi Kao,
une moitié des Wighnomy Brothers mime le gorille devant une
salle hypnotisée par le meilleur mix trouvé dans ces
Nuits. "Ce n'est pas facile à rentrer dedans. Mais
une fois que tu y es, tu n'en sors plus", souffle Adrien
transpirant. Clignez des paupières à demi-morts. Vendredi,
Bastien prend le festival en route et se laisse embringuer au Maya
Bar sous compression d'une foule joyeuse et d'un Gilles Buna
nous infectant les narines avec son cigare brûlé au
comptoir. Au Docks, Cécile Paris et La Drôlesse
poussent des "Youli !" de délires face à
l'énergie communicative des filles d'ESG. Deux coupettes
plus tard, Vive la fête massacre nos jambes à la tronçonneuse
rocky et jouissive. Dans un élan étourdissant, nous
allons même jusqu'à danser sur le mix d'Agoria
qu'un mal bourré qualifie de "démagogique".
Clignez des paupières. Samedi, sous le soleil orangé
tombant derrière Fourvière, Christophe Boum
et Patrick P. engagent des pas heureux en réponse
à la douceur du temps et de la sensualité des morceaux
choisis par Patrick Vidal à la Piscine du Rhône.
Clignez des paupières. Au milieu des 7 700 navigateurs pour
la nuit finale, Super Pénélope scotche devant
les scratchings de Q-Bert alors que nous fonçons dans les
murs d'enceintes explosées de rythmes sales et violents par
Justice. Infatigables, nos poitrails se bombent une dernière
fois dans les tourments terribles d'Abe Duque et la bastonnerie
évidente de John Lord Fonda. Fermez les paupières
sur un jour à couler le champagne en quai d'after improvisé
puis se rouler dans l'herbe des Siestes Sonores.
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MERCREDI 07 JUIN 2006_ #370
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La différence
"Votre amoureux ? Il ne serait pas
un peu trop mainstream pour vous ?" me questionnait ce
journaliste après salutation d'usage. "Mainstream
!?" le dévisageais-je. L'homme, jusqu'ici sympathique,
commence à éclaircir son "mainstream"
et je comprends vite ce qui le déçoit dans ma belle
histoire avec Bastien : un marin breton n'appartient pas
à "notre" milieu ; je ne baise pas dans la consanguinité
de la Représentation Publique et son cortège de couples
unis par l'ambition de la réussite sociale. Ma vie intime
n'alimente pas le cercle des ragots du "qui couche avec
qui ?" ou d'un name dropping d'infidélités
croisées entre petits notables. J'étais un serial
fucker d'anonymes en bordels sombres. Je reste en amour perché
avec un riche anonyme. Ainsi, l'intimité est sauve. La force
de la différence, gardée. Clignez des paupières.
À plusieurs reprises, des vendeurs d'images médiatisables
m'ont tenu le verbe long et fort ces dernières nuits. Alors
que je venais de leurs présenter Bastien, ils me parlent
sans jamais balancer un regard complice ou curieux en direction
de celui qui reconstruit mon bonheur. Pour la famille des faux amis,
seul ce que je représente dans la cour des mirages locale
accroche leurs intérêts. "Ceux-là, c'est
grillé. Si je les recroise, je ne souhaite rien partager
avec eux", sabrait Bastien en sortie d'une scène
mondaine. Clignez des paupières. Vendredi, La Drôlesse
téléphone son excitation gênée à
se retrouver dans la peau d'une choriste noire. Elle prie pour que
j'arrive au plus vite chez elle afin de juger son déguisement.
In visu, un fou rire crampé valide la métamorphose
exigée pour se rendre à la soirée privée
Méconnaissables : perruque afro, poudrage ébène
sur corps blanc et lunettes de soleil king size prêtes à
dégager les nightlights éblouissants annoncés
sur La Plateforme. Nous flashgordons rue Terme où
Karine et Prousty posent derniers points de coutures
à leurs tenues : l'une en femme du beau monde des années
40s et l'autre en Mandrake, gaine de stretch rayée
gris-violet en moulage sur le visage et plantée sur un costume
queue de pie pour beau crâneur. Clignez des paupières.
Dans la cale du pétrolier, le rassemblement de freaks nous
ouvre la voie au jeu des démasqueurs : La Drôlesse
décèle la présence de Z2 sous une carapace
intégrale de lapin en peluche vicieux. À sa quinzième
coupette de champagne, le Goldenboy sort la tête hors
du chiffon rouge et de la chemise bleue ciel tirés au dessus
des épaules pour donner l'illusion tragique d'un homme d'affaire
passé à la guillotine. "Je ne vois rien et
étouffe", se soulage le malin. Anthony Hawkins,
cheveux crêpés en pétard sur peau noire, s'imagine
africain tribal tandis que les maîtres de cette cérémonie
risible, Helena et Gregoire Roche jouent les créatures
cruelles d'un David Cantéra (photo), laborantin albinos.
Clignez des paupières. Les visages changent de perruques.
Les bouches s'arrosent de drinks à l'excès.
Le non sense costume les invités jusqu'au petit matin et
un retour indigne dans les appartements. "Pas facile d'être
une black", soupire La Drôlesse. "Pas facile
d'être brune aux cheveux longs", ris-je sur cette
grande nuit close en clignant des paupières. Dimanche, après
les files d'attente pour goûter les bons plats du Grand
Fooding installé aux Subsistances, nous posons
serviettes sur une pelouse d'herbe fraîche et laissons courir
le temps comme il veut par liquidation de pastis tièdes avec
Frédéric Sicre et Notre Dame des Backrooms.
Fermez les paupières.
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MERCREDI 14 JUIN 2006_ #371
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Au milieu de ce nocturne joyeux
La bonne tenue des petits fours, pincés du bout des doigts
et baladés toujours à l'horizontal entre deux gorgées
de champagne, ne changera rien. Les amuses-gueules finiront évidemment
broyés par des canines trop blanches et en miettes entassés
à l'étage d'une vessie pleine. Mercredi, la maison
Cartier expose sa nouvelle collection de bijoux en or massif
sur la terrasse de l'Apériklub. J'aurais dû
trouver escorte pour le rendez-vous ennuyeux. Seul, je regarde celles
qui se tâtent des maquillages sophistiqués aux bras
de ceux qui pèsent la valeur esthétique de leurs compagnes
dans le regard des autres mâles vulgaires. C'est toujours
la même chose chez les lourds bourgeois : la femme est un
objet du patrimoine à lustrer comme la tôle vernie
d'un 4x4 noir. Si le luxe m'amuse, le simili-toc sans élégance
me fait tourner de l'oeil. Pauvres riches castés sans classe.
Clignez des paupières. Jeudi, les fous rires prolongés
se mettent à table. "On fête les 52 ans de
Yves (Caizergues)", lance Cécile Paris
Chaffard. En ivresse à L'Escalier, la peste vide
une coupette et pianote des textos d'amour sur son portable. "Je
suis amoureuse. Le problème est qu'il est déjà
avec une copine qu'il va quitter pour moi. Et je ne suis pas sûre
que ce soit une bonne chose." Clignez des paupières.
à bouchons de champagne pétés, nos maux de
têtes disparaissent dans la légèreté
et nos langues se vipèrisent. La Drôlesse contribue
à la charge du couple Fred Gangneux et Yves, fraîchement
unis par leur profession d'entretainers mais pacsés par notre
bon vouloir-déconner. Clignez des paupières. En appartement,
le temps passe sur des drinks alcoolisés et cigarettes polonaises
pipées en accompagnement de nos déhanchés idiots
sur le Vogue de Madonna. Dans un état général
indigne, Prousty cligne des paupières au milieu de
ce nocturne joyeux. Vendredi, mon cerveau panique. La courte absence
de Bastien alimente ma paranoïa. J'ai peur. Mes pensées
vont trop vite dans le faux. Et le goût de l'extrême
repart au galop : je ne sais pas vivre dans le tiède, l'entre-deux
tranquillisant. "Soit on vit à fond et avec passion
ensemble, soit la relation n'a pas raison d'être dans le seul
confort du quotidien uniforme", repique-je auprès
de La Drôlesse dans le bus qui nous flashgorde à la
Duchère. Sur la haute terrasse de la MJC, l'apéritif
musical orchestré par Là Hors De calme mes
angoisses. Sous un soleil en plongeon dans la Saône et allongée
sur une chaise longue en plastique blanc, Aurélie Haberey
conte sa prochaine exposition photo à Fiac, village proche
de Toulouse, tandis que Ty Von Dickxit frime avec son nouveau
sac à main de mémé. Clignez des paupières.
Samedi, à peine ses bagages posés, Bastien me bouscule
sur les draps. Nos corps se redécouvrent dans une bataille
moite et joueuse, là où le sexe se partage dans un
brouillon chaud en confirmation de l'évidence : plus l'amour
progresse, meilleur la chair se mord. Clignez des paupières.
Ensuite d'un souper juste bon à L'ultime, nous claquons
l'argent qui nous fera bientôt défaut en fond de cale
sur La Marquise. Pour avoir grimacé face au videur
de La Plateforme nous invitant à ne plus fumer sur
le dancefloor du pétrolier, mon beau marin bèque une
Merit : "Quelle connerie ! Je plains la prochaine
jeunesse qui va devoir vivre dans ce monde aseptisé."
Et nous accentuons les excès en danse facile avec Céline
et Malik. Jusqu'à vider nos paquets de cigarettes
dans des bouches-cendriers et fermer des paupières abîmées
sur nos pupilles brillantes d'envies.
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MERCREDI 21 JUIN 2006_ #372
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Stayin alive (1/2)
C'est un rituel. Seuls un accident intime, une phase terminale
de précarisation et, plus naturellement, les signes avant-coureurs
de muscles en vieillesse et une existence dirigée vers l'enfance
(la nature et rien autour avant la mort solitaire) auront raison
de lui. Puisque je ne sais pas vivre sans musique et danse, le festival
Sonar est ma maison, mon addiction annuelle aux sons qui
tombent juste dans le corps. Clignez des paupières. Jeudi,
en sévère expertise de la fashion mondiale
communiant au MACBA de Barcelone, Fanfan Selenc confirme
: "C'est ici qu'il faut être : du beautiful people
et des gens décomplexés." Sur la pelouse
synthétique du centre d'art Catalan, les premiers festivaliers
bullent l'air orageux et monte une tête vers le ciel gris.
Nous ramons à suivre le programme du jour sur les quatre
scènes à naviguer. Trop contents de crâner dans
le coeur de la Mecque des musiques électroniques. Trois semaines
depuis la préhistoire amusante des Nuits Sonores,
les Lyonnais présents résument ce que l'on rate :
"Shit And Shine était mortel. Quarante minutes
à battre et nous allonger sur un seul morceau",
sort du hall souterrain surpeuplé un habitué du festival.
Plus attirés sur l'environnement, nous fixons Poupette,
jeune inconnue anglaise au porté court de jupon et seins
couverts d'un micro soutien-gorge. Poupette est "chargée"
: titubante, dansant quand son cerveau lui demande et "étalon
ultime pour les jours à venir de Sonar. Dans son état,
vu les drogues qu'elle a dû prendre, elle ne tiendra pas la
longueur", sourit Fanfan. Clignez des paupières.
En nuitée sur la terrasse de l'Imax pour la soirée
offerte par le magazine Vice, la nomenklatura internationale
se jette sur l'open bar pendant que nous ronflons sur un live de
Para-one imbuvable avant de se débloquer sur le toujours
parfait mix de Justice. Clignez des paupières. Vendredi,
après une fracasse pluvieuse, le signal sonore générique
envoyé par la treizième session du festival est définitivement
"disco and soul". Au maximum de la générosité
et des corps qui rigolent pour mieux bouger. Invités surprise,
les Scissor Sisters provoquent l'hystérie collective
: drôle et glamour, provocation queer et politique du groupe
("Une amie a eu quatre enfants : pauvre femme et son ventre
(...) Faisons en sorte que le droit à l'avortement soit préservé")
ou excitant sexuel et salace joyeux ("Je suis heureuse de
voir que la moustache est redevenue à la mode")
Totalement fanatisés par le concert, Fanfan prévient
: "Si la suite est de ce niveau, on va mourir."
Clignez des paupières. La suite révélera un
Senor Coconuts and His Orchestra faisant danser le cha-cha
à une foule ondulante sur une reprise cuivrée du Smooth
Operator de Sade avant la chute d'un soleil timide et nos clignements
de paupières. Sous le hall d'exposition de Montjuic 2, des
diodes multicolorent des rondes sur le tissage géant pendu
en arrière scène. En avant, la série d'hymnes
disco joués par Chic tire les oreilles des nostalgiques
du Good Times ou Le Freak mises dans le bain d'une
boule à facettes king size. Choristes parfaites et
musiciens suants par percussions chaudes ou riffs psyché
nous font cligner des paupières sur ce premier live nocturne.
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MERCREDI 28 JUIN 2006_ #373
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Stayin alive (2/2)
Nous traversons "la patinoire", grand hall d'interconnexion
entre les salles du Sonar où la foule des 30 000 partenaires
à danser présente ce vendredi 16 s'égrène
par petits groupes rieurs. Là, une bouche avale un cachet
d'énergie. Ici, assis contre une palissade, un spindoctor
prépare, à main d'expert sur carte bancaire, une tournée
de narinettes pour joyeux drogués. Clignez des paupières.
Sur la piste recouverte d'un ciel de lumières artificielles,
les fourmis danseuses bataillent à trouver bonne place auprès
des murs d'enceintes qui pulvérisent partout un volume sonore
rebroussant tous les poils de la peau. Dans ce réacteur pour
tympans solides, Louise et Thomas éliminent
leurs premiers drinks sur un live de Tiga oubliable
mais correct tout en recoiffant les kids qui empiètent l'espace
vital nécessaire à nos libres chorégraphies.
Clignez des paupières. Nous nous ennuierons à secs
dans les cordes hip hop d'un One Self monotone avant de mesurer
notre fatigue à l'écoute de Dj Shadow, planqué
derrière des rappers noirs insupportables. Clignez des paupières
dans un minibus VIP climatisé qui nous dépose, tels
des princes découronnés sur les dalles des Ramblas
en frottis avec le cirage matinal du soleil levant. Samedi 17, de
retour dans le four chaud du Musée d'Art Contemporain, nous
pourchassons les nouvelles notes sur partitions multiples. Fanfan
Selenc avoue cependant "qu'il faudra bien, une année
prochaine, que les organisateurs nous donne un Sonar Vétéran.
Pour tous ceux qui, comme nous, seront devenus trop vieux pour tenir
ce choc. Il y aurait des tapis roulants pour passer d'un dj-set
à un live et des espaces pour s'allonger et soigner ses rhumatismes"
En attendant, nous ne lâchons pas prise du concert fabuleux
joué par Fat Freddy's Drop, formation de Nouvelle
Zélande qui menotte les poignets d'un public heureux sur
des fils pendulaires montés dans le bleu du ciel. Entre Deep
House, reggae et dub pimenté de Soul music, le groupe ramasse
la mise du meilleur moment musical du Festival. Clignez des paupières.
Il y a dans ce rassemblement gigantesque pour amoureux de beats
numériques, une générosité palpable
et enveloppante. Un quelque chose qui relie la masse globale (81
500 personnes sur trois jours) et la fait communier en paix. On
sourit aux inconnus. Les inconnus nous sourient. Sonar sera toujours
une messe peu catholique (beaucoup de drogues et de zombies aux
pupilles exorbitées) et présentant le meilleur de
ce qui nous attend sur les dancefloors du futur. Alors nous en profitons
et hurlons des "Youli !" sur les titres disco ou
techno old school du Kindred Spirits Soundsystem avant de
repartir pour une dernière nuit à tout suer. Clignez
des paupières. La course en têtes secouées déshydrate
les corps sur le raffiné et pointilleux live d'Isolée,
l'Italo-dance démoniaque en trempette dans des gimmicks Early
House étourdissants des Pigna People (meilleur live
de la soirée) ou les fusées hypersoniques tirées
par Audion depuis son lanceur de rythmes électriques
affolés. Sans relâche et en rejet de ce voisin ouvrant
son poing vendeur sur un gramme de coke, je garde l'équilibre
face au medley vidéo projeté par le toujours vénérable
Diplo. Puis je cligne des paupières sur cette machine
géante qui s'emballe et court trop vite dans la techno qui
fluidifie le sang d'une foule extasiée. Passé un court
sommeil, dimanche 18, nous rejoignons les insomniaques sur la plage
barcelonaise et regardons le soleil faire ses adieux à nos
pieds nus enfoncés dans le sable. Fermez les paupières.
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MERCREDI 05 JUILLET 2006_ #374
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Une zone du non-effort
Les soirs d'orages tachent le noir de mauvais présages.
Mercredi, le tonnerre permanent assourdit nos échanges en
terrasse du Baryton. Il a le regard toujours bleu perçant
mais ses hésitations ne font qu'ombrager ma vision de l'amour.
Bastien me reproche tant de choses. Je lui reproche tant
de choses. Nos incompréhensions grondent comme des éclairs
déchirant la toile obscure où se camouflent des nuages
lourds. Clignez des paupières. Je connais cette rengaine
tournante du "pressant-pressé", du "demandeur-demandé".
L'histoire à deux n'est qu'une balançoire dangereuse
où celui qui est projeté en haut ne devrait jamais
oublier son partenaire de jeu, celui qui a le cul par terre et joue
de tout son poids pour le faire sourire et lui donner le vertige.
L'amusement est fini lorsque la rotule centrale se rouille dans
une position sans retour. Clignez des paupières. Vivre à
deux est un exercice difficile. Le souvenir du récent passé
et de cette joie horrible que procurait la solitude panique mes
pensées. Car je range la liberté facile de l'homme
esseulé dans une zone du non-effort. Une zone apprivoisée
au milieu de laquelle on se complaît à ne regarder
que ses bons plaisirs. Jusqu'à l'ennui. Jusqu'à l'envie
de ne plus marcher le long de ces terrains connus et labourés
en lignes droites. Clignez des paupières. Je ne peux pas
vivre les choses à moitié. Je refuse la conspiration
des couples bourgeois, leurs petits arrangements avec les sentiments
et la solitude promise en cas d'échec. Il y a, aux alentours,
des amis pédés qui se prennent la bite dans l'infidélité
charnelle comme un contrat de vie salvateur. Pire, dans l'infidélité
permise d'obséder leur esprit pour un étranger à
l'histoire. Il y a, tout près, des amis hétéros
qui épousent la figure imposée du foyer tranquille
(femme, enfant et chien propre) tout en fleurissant leur futur tombeau
de maîtresses utilitaires à leurs besoins de divertissements.
Je n'ai pas besoin de cette mascarade. Je veux donner à l'autre
mes efforts ou feindre, en solitaire, que ma vie est plus libre.
Ce sera l'un ou l'autre. À l'extrême. Clignez des paupières.
Vendredi, nous achevons les discordes pour partir s'isoler dans
un coin chaud de l'Ardèche. Voiture en surcharge d'un lit
épais et d'une tente de camping, nous filons vers un temps
sauvage. Puisque Bastien est heureux, je le suis. Le bienfait que
de tourner le dos à l'urbain bruyant nous plante dans un
sous-bois sec sur les hauteurs de Balazuc. Deux nuits à
éjecter les insectes hors de notre hutte légère,
à préparer des soupers sur un petit réchaud
bleu et à boire du rosé glacé à la lueur
de bougies faibles. Deux journées à plagier les Robinson
sur un rocher plat en bord de rivière, à griller au
soleil sans penser à cet avenir qui pourrait brûler
sans feu et à observer la nature qu'il nous fallait. Les
choses simplifiées resteront à jamais des marquantes.
Clignez des paupières. Dimanche, les corps rougis et douloureux,
nous posons nos bagages sur le parquet de l'appartement. épuisés
de n'avoir rien fait, nous crémons nos peaux tendrement.
Nous humidifions nos lèvres sèches par baisers lents,
collons nos coeurs en siamois contre torses en pleine respiration
puis fermons les paupières.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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