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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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MERCREDI 08 FEVRIER 2006_ #354
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| Mirages
télématiques
Comme pour rassurer le bon peuple qu'il
n'est pas tout seul dans un palais de dictateur provincial, Gérard
Collomb sort en bande. Mercredi, il s'est plu à saluer
avec insistance ses adjoints venus inaugurer le Marché-Gare,
nouvelle salle de concert pour groupes à vrais instruments.
Dans cette cage jaugée à 300 places debout et enjambant
l'entrée du marché au gros de Perrache, je souris
à entendre notre maire tirer l'avenir de la musique à
Lyon par une comparaison risquée avec le festival Sonar
de Barcelone. Le rassemblement mondial des musiques électroniques
aura lieu du 15 au 17 juin prochains et il faudra que je propose
à notre donneur de leçon publique, sur ce qu'est un
bon journaliste, de m'accompagner en Catalogne afin de lui montrer
le chemin qu'il a encore à faire... au cas où il resterait
à l'hôtel de ville dans deux ans. Ce que je ne souhaite
pas. Clignez des paupières. Je suis dans une opposition qui
n'existe pas aujourd'hui. Un faux bourgeois gauchiste, orphelin
d'engagements politiques excitants et dans l'espoir d'un troisième
homme pour les prochaines élections municipales, homme qui
ne soit surtout pas Dominique Perben ou le petit prince actuellement
en place. Clignez des paupières. Fake Oddity teste
l'acoustique du lieu avec un premier mini-concert en hauteur pendant
que nous rongeons nos ongles près des tables à boire,
fermées jusqu'au top départ donné par la dernière
note du groupe. Nadine Gelas et Patrice Béghain
discutent "mode et soldes" à coutures retournées
de l'élégante veste en velours Paul Smith portée
par l'adjoint. Vale Poher et Scalde ne se lâchent
pas d'une coupette et tentent de scanner le lieu pour me trouver
un amant à manger en hors-d'oeuvre de cette mondanité
piétinant tenanciers de labels à vendre et professionnels
du taux d'alcoolémie incorrect. Greg de Jarring
Effects est en plein jetlag suite à sa semaine passée
au Midem de Cannes où "j'ai joué le
J.O. sur le stand Musiques actuelles de la région".
Un paumé dans sa cravate ne comprend pas comment obtenir
rapidement un drink alors que les dernières bulles jaunes
éclatent sans relâche sur nos lèvres. Clignez
des paupières. Anne Huguet ne sort jamais sans Thierry
Prat. Ce qui pourrait faire jaser si Monsieur Infoconcert ne
nous annonçait pas sa future paternité (qui le trouble
mais l'excite) avec une autre femme. "Tu te vois père,
toi ?" pointe-t-il. "Oui, parce qu'avoir un enfant
peut permettre d'évacuer quelques questions sur sa mort",
machiné-je en vidant un ballon de vin blanc cul-sec. Clignez
des paupières. François Kanardo présente
Raphaël Kuntz, graphiste surdoué (www.raphael.kuntz.tv),
que je bouscule aussitôt d'un "vous portez la tête
d'un homme inadapté, de l'autiste parfait". Bien
stable, il sourit malin : "Je suis un autiste perdu dans
le volume". Clignez des paupières, drunky dans la
chambre d'un obsédé sexuel commandé sur Internet.
L'écran du portable liste mes échanges ininterrompus
depuis deux semaines avec "T1.Brestois". J'ai pris
l'habitude de mémoriser les numéros de mes amants
avec les préfixes T1, T2, T3 et T4 (T pour que ces contacts
sans importance apparaissent en fin de répertoire alphabétique
et 1 pour les meilleurs jusqu'au 4 pour les improbables). T1.Brestois
n'est pas un amant. Il est un amour possible, un mirage télématique
agréable et obsédant. Ses courriels découvrent
une chair photographiée. Ses textos exposent une attente
partagée à distance. J'aime cette virtualité
de l'amour incertain et sans touché. Un jour devrais-je me
l'expliquer. Clignez des paupières. Vendredi, un rapide apéritif
dans le local réfrigéré du collectif Dopebase
incite à flashgorder au Modern Art Café pour
une prise de position des PMP, parti politique improbable
aux discours libertaires et aux goûts décoratifs douteux
mais fièrement assumés. Dans un labyrinthe de cloisons
en carton, Maxime tourne autour des curieux puis confesse
: "Depuis mon divorce, j'étais plutôt sexuellement
très sage. Jeudi dernier, à L'Ambassade, j'ai cédé
à la baise d'un soir. Eh bien, le mec a dû sentir que
je ne voulais rien de sentimental puisqu'il ne m'a pas rappelé."
La femme de toutes les belles fêtes s'assoit dans un salon
factice et exige que l'on "cutte" une ouverture dans le
faux mur. Alors, je lui dessine au marqueur noir une fenêtre
close. Clignez des paupières. Sur de vieux tubes rocky insortables
mais sélectionnés par le Goldenboy, l'abus
d'alcool pousse les amusés contre ces couloirs flottants
et les échanges s'accélèrent : Dj Poulet
trouve Vivian Gâteau "très beau"
(ce qui est le cas). Le vidéaste surenchérit et se
vante d'avoir posé en slip devant l'objectif photo d'Aurélie
Haberey, tandis que j'essaie d'être désagréable
avec sa nouvelle girlfriend. Pierre-Marie veut danser sur The B
52's ou Lio. Helena Roche se cramponne à la structure
menaçant de tomber sur des gens indignes et joyeusement perturbés.
Dehors, la glace ne connaîtra pas la chaleur de mon sang.
Fermez les paupières.
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MERCREDI 15 FEVRIER 2006_ #355
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Vous
êtes ce que j'aime le mieux
La mâchoire serrée sur le coin
gauche de sa bouche, je lui ventriloque avec hargne joueuse : "Je
me pends à vos lèvres." Il essaye, sans défense,
d'articuler : "Je veux bien vous garder ainsi toute la nuit."
Clignez des paupières. La station de métro plaque
"Stade de Gerland" sur les murs d'une hauteur soviétique.
Je crains ce terminus et l'imagine envahi, à chaque match
dans le coin, par des groupes de supporters exaltés par ce
décor péplum en carton marbre. Une signalétique
tend le pictogramme d'une cigarette coupée par une diagonale
rouge d'interdit sur chaque quai. Clignez des paupières.
Mercredi, au Ninkasi Kao, le premier accord de Mattafix
éteint la fosse carrée réunissant un public
de teenagers polis. Je commande un drink extralarge avant que le
temps passe trop lentement sur le concert, photocopie proprette
du brillant album des jeunes Anglais, Signs of a struggle.
Anne Huguet confirme le caractère "syndical"
de la petite affaire, tout en s'excusant d'"être peut-être
trop blasée à force de voir des groupes sur scène".
Dix chansons interprétées et la lumière réapparaît
sans avoir capté le moindre instant bancal sensible ou de
brèches aventurières. Clignez des paupières
en allumant une Merit devant la dernière voiture du
métro. Mon doigt roule sur son sternum en creux, comme une
bille au ralenti à la recherche d'un point stable. Son menton
relève une fossette en plaisir. Je laisse partir ma joue
contre la sienne qui râpent toutes deux des barbes de quelques
matins durs. Il m'embrasse et cligne des paupières. Jeudi,
l'apéritif Ding Dang Dong débute trop doucement
à L'Escalier. Coanimatrice du rendez-vous, La Drôlesse
s'inquiète : "On n'aura personne. La honte sur nous.
C'est un échec, notre petite fête." Puis,
en moins d'une demi-heure, le bar est bondé de borderliners
et bonnes compagnies branchaga, adeptes d'échanges qui filent
en tête-à-queue (idiots ou provoc) hors des trop-pleins
à boire. Jean-Yves Augagneur et Norbert rivalisent
de préciosité avec un Philippe Moncorgé
toujours aussi misogyne. Olivier Auguste passe les mains
dans le pantalon de Jérôme, choqué de
sentir cet inconnu lui toucher le fessier. Greg de Jarring Effects
plane sur J'aime regarder les filles de Patrick Coutin.
Aurélie Haberey exerce de fortes pressions sur la
souris de l'iMac afin que la direction musicale ne parte plus dans
le décor du n'importe quoi. D'autres hurlent : "On
veut Sylvie Vartan ! On veut Sylvie Vartan !" Le jeu du
poussé de fichiers mp3 dans des enceintes qui crachent amuse
Patrice Béghain, qui est partant pour former un duo de
djs masqués avec Gilles Pastor. "Je mixerai
des tubes chinois. Il n'y aura ainsi pas de droits à payer",
prévoit mon rescapé municipal alors que le Goldenboy
mouille sa cravate jaune d'or à petit damier dans son vingtième
drink, hurle des insanités dans un mégaphone avant
d'aller draguer le nouveau boyfriend vavavoum de Super Pénélope.
Isabelle Moulin, en Noao woman toujours créative, nous offre
une bouteille d'eau Badoit démarquée "Beadoit"
en référence à l'organisateur beadoa.org de
cet apéro à fin joyeuse. Wilfrid, Denis et Boris quittent
alors le bar vide à 1h et nous clignons des paupières
pas tout à fait dignes. Sa bouche maintient en parfait équilibre
un nez massif que je baise sur chaque flanc. Il fait semblant de
dormir mais son coeur bat son éveil. Il est là. À
deux centimètres du dernier sourcil piqué dans un
épi clair, à droite, je lui caresse l'oreille d'un
"Vous êtes ce que j'aime le mieux." Il sourit,
cherche ma langue et cligne des paupières. Dimanche, première
sortie publique avec Bastien à l'Opéra. Les
femmes chorégraphes, invitées à la création
d'une Fugue à trois, nous collent aux yeux quatre
pièces importantes cousues de mille pas ultra sensibles.
Les danseurs de l'Allemande Sasha Waltz ressemblent à
de pauvres humains, petits insectes malléables qui se collent,
se débattent, jouent ou se jettent par cruauté viscérale.
Anne Teresa de Keersmaeker pose quatre poupées magnétiques
sur scène et les machine nerveusement, en harmonie extrême
avec les mouvements classiques d'un Beethoven, jusqu'à étouffer
le spectateur par sa rudesse froide mais d'une beauté claquante.
Le grotesque, mis en forme par Maguy Marin avec ses danseurs
empâtés et cul nu pour un ballet de graisses agiles
et moquées-moqueuses, nous donnent le coeur léger
pour le cocktail donné dans l'Amphithéâtre.
Là, je veille à ne pas m'éparpiller dans les
politesses ou gentils mots, afin d'être au mieux attentif
à cet homme qui me plaît, me donne ces instants de
bien-être et une ventilation vitale de mon cerveau trop bien
(ou mal) huilé par ce que je connais trop, par la non-surprise.
En excès d'alcools pour avoir bataillé "politique
sociale" avec Christophe Cédat au Café
203, nous tombons sur le lit, agrippons nos torses et fermons
les paupières.
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MERCREDI 22 FEVRIER 2006_ #356
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À
prendre
Prendre. Prendre. Toujours prendre. Les
sens uniques me mènent au bord de quais sans larges issues.
De l'autre côté des ponts, trop peu de chemins s'ouvrent.
Je croise le monde, compose une certaine vie, souris parfois et
nique le plus souvent. Bien que rapproché (ou dans le corps)
des autres, je me protège jusqu'à ne pouvoir donner
que de la frustration. Comme un carnivore qui boit du rouge tiède
et ne le vomit jamais. Rien. Rien à donner. Clignez des paupières.
Il faut en passer par le cul des amants pour avoir droit au toucher
de leurs tendres et intimes morceaux. Les premières fois,
lorsque je caressais la peau de Bastien, je n'attendais de
lui rien d'autre qu'un laisser-toucher de son corps, bien nécessaire
à une sortie de zone pleine d'ennuis. Les premières
fois, lorsqu'il me caressait, je ne savais que freiner ses mains
trop proches de cette épaisse cuirasse d'égoïste
choisissant la vie plus facile à prendre qu'à donner.
Une semaine dans un lit avec celui qui bouscule tous mes temps pourris
m'a réappris à rendre et plonger ma langue dans sa
bouche sans retenue, ni peur de ce qu'il en fera. Clignez des paupières.
Mardi, le hasard joue de l'amour au Vercoquin. En préparation
d'un dîner pour une clientèle de duos reconstitués
à la Saint-Valentin, Margalit Licht dispose mets délicats
et toute sa douce générosité à notre
table. "Je n'ai pas jugé bon de mettre du gingembre",
plaisante-t-elle. Frédéric Sicre mélange
un vin blanc dans nos regards noyés dans un ciel léger.
L'état amoureux tire tout vers le haut. Clignez des paupières.
Dans la Maison de la danse, Denis Plassard sort de
caravanes virtuelles une bande de pantins pour un jeu de pieds sans
tête, totalement ennuyeux, techniquement regardable mais d'une
pauvreté chorégraphique telle que je passe mon bras
autour du cou de Bastien et ne pense qu'à le biser. Avant
de cligner des paupières, Patrice Béghain salue
l'homme de toutes mes attentions puis demande : "Alors ?
Il s'installe à Lyon ?" Nous flashgordons au Café
203 pour un drink de nuit à distance de Monsieur Robert,
prêt pour une folle course vers d'autres lieux borderliners
et fauchant tout échange de "Toi, moule ton cake
!" ou "Toi, occupe-toi de ton compagnon".
Clignez des paupières. Mercredi, le festival Nuits Sonores
expose l'architecture de sa quatrième édition (du
24 au 28 mai prochains) sur le pont couvert de La Plateforme.
Je me prends une bourrasque de Cart 1 qui questionne en amont
: "Tu veux m'embrasser mondain ou comme un ami ?"
à mon "Mondain" répondant, le grapheur signe
un refus du salut. Peu importe, Isabelle Bertolotti apparaît
souriante dans un mirage de bière. Super Pénélope
affirme que "fumer des Vogue est passé de mode"
même si Barbara Prost tire avec "snoblesse"
sur une slim épaisse comme une allumette en feu. Avant une
escale sur La Passagère, Vincent Carry pouponne sa
future paternité avec Mon épouse et Cruz Poutre. "Elle
s'appellera Colette", grandit-il. Clignez des paupières.
Assis sur des lattes en bois vernis, Barbara et Denis-Fabien
Corlin font tanguer la petite embarcation par chutes dans nos
gorges de seaux remplis de houblon. Nos vrais parlers sur l'art,
le sexe et l'amour nous dirigent, drunky, boire encore et jusqu'au
déséquilibre dans la cale de La Marquise. Clignez
des paupières à souffler un "Je t'aime"
dans l'oreille du marin brestois de mes jours. Jeudi, dans la bonbonnière
rococo de L'Avant-Première sursonorisée d'un
This World de Slam, La Drôlesse et Julie
B. définissent la cartographie mondiale de la branchaga,
sans pouvoir affirmer si Berlin est déjà une ville
du passé et Barcelone, morte. Alors, nous fixons un voyage
imaginaire pour Tokyo avant de flashgorder au DV1 sous pulsions
d'électro minimales routées gentiment par Matthias
Tanzmann. Bastien plaque tout son torse contre le mien et danse
dans des frissons d'envies sexuelles. Clignement des paupières,
l'un sur l'autre jusqu'à ce que fatigue nous coule. Vendredi,
La Drôlesse conduit son deux-roues vers le Marché-Gare,
suivie par mon "compagnon", fier comme un dieu sur un
vélo'v. En suite à quelques moqueries à l'intention
des "dreadlockeux" déambulant dans un couloir trop
éclairé (à en croire que nous nous trouvons
dans un lycée technique ou une salle des fêtes de banlieue),
nous nous postons devant la scène. Là, Hyperclean
branche les écouteurs sur des textes surréalistes
et faussement stupides, pour un concert parfait et touchant. Et
le public applaudit ou se fait des "câlins" sur
ordre du chanteur toulousain. Clignez des paupières. Samedi,
Christophe Boumenjel et Primabella offrent un dîner
arrosé de coupettes champagnisées, d'une ambiance
d'opérettes abusives et des déhanchements putassiers
de Dan devant des invités déconnants. À L'Ambassade,
Jérôme et Paco se mangent des yeux au coeur du club
piqué de lights tranquilles. Seul dans ce monde nocturne,
je frotte mon amoureux, pourrais le déshabiller sur ce champ
de danse confortable si un culotté rigolard ne nous arrêtait
pas d'un "Y en a marre des couples". Et je ferme
les paupières, heureux. Totalement heureux.
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MERCREDI 01 MARS 2006_ #357
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Timides
intimités
"En te lisant, on ne sait finalement
rien de toi. Tu ne fais que relater des morceaux choisis de tes
nuits", observe Samuel, mardi au Café
In. Je me défends de ne donner ici, sur cet écran
digital, que des traversées éventées. Mais
concède que le quotidien, les graves emmerdes d'argent, les
obligations fuies ou ces relations familiales pourries (et amicales
chaotiques) ne se racontent pas. Clignez des paupières. Quand
peut-on soupirer un "Je t'aime", phrase minimale,
chèrement élevée et si lourde en effets ? Tout
de suite, dès que les pensées commencent à
s'esclaver à l'autre. Même si l'amour est rare et bien
peu définissable. Même si la vérité des
sentiments n'existe, soi-disant, qu'après validation du long
temps. Même si l'ignorance du plein sens de ces trois petits
mots aurait tendance à nous faire peur jusqu'à fuir
celui qui les prononce. Recevoir un "Je t'aime"
apostrophe toujours nos timides intimités. Sortir un "Je
t'aime" est un inquiétant effort, bien trop sérieux
pour traduire la légèreté de l'instant. Alors
je pose des "Je vous aime" à Bastien jusqu'à
lâcher le vouvoiement pour nous sentir plus proches. Clignez
des paupières. Malgré quatre années de baises
mécaniques et de plaisirs mal partagés dans la verticalité
crade de bordels pas toujours extatiques, mon entier se remplit
volontiers de mon beau marin brestois. Sans chercher à sécuriser
ou forcer le futur, nous prenons ce temps joyeux. Nos torses poilus
se pressent l'un contre l'autre et tapent aux coeurs. Nos têtes
s'inclinent pour placer nos yeux en fond de rétines. Nos
sexes tirent pour éjaculer conjointement sans faux râles.
Nos doigts se croisent et écrasent nos paumes de mains baladeuses.
Avant de marchander un coup de sable et dormir, je lui demande :
"Imaginez un lieu et des personnages puis racontez-moi une
histoire s'il vous plaît." Bastien débute
: "C'est une nuit sur le port de New York. Le bateau est
amarré contre un grand voilier. Avec la houle, les deux frottent
leurs coques comme s'ils faisaient l'amour. Je suis sur le pont,
écoute le bruit du vent dans les voiles et ces parois qui
grincent..." Clignez des paupières. Mercredi, nous
flashgordons au Maya Bar, nid de quartier à la mode
sur la rue Royale, pour abuser de quelques drinks en compagnie de
Samuel. Plus tard, à demi ivre, j'embrasse mon amour devant
la porte du Soleil de Tunis. Nous finirons par cligner des
paupières dans la moiteur de nos peaux transpirantes sous
des draps mouchetés de sperme. Jeudi, Bastien quitte la ville
pour un retour en Bretagne. À ce matin d'au revoir suit un
week-end où rien ne me manque, où presque tout semble
bas et sans importance. Si le lit est maintenant vide, mon présent
est complet et occupé par les douze jours passés à
ne regarder qu'un seul être. Clignez des paupières.
À verres de Bloody Mary renversés, Vincent Carry
et Charlie se retrouvent à L'Escalier. Le photographe
est en escale à Lyon après son expatriation au Mali
et avant une nouvelle vie à Londres. Il claque notre triste
Occident de bourgeois insatisfaits : "En Afrique, tu vois
des gamins qui jouent dans la boue avec une canette de bière
venir te demander un peu d'argent. Quand tu refuses de leur en donner,
ils repartent en courant et en souriant. Ici, quand je vois un gosse
sur sa trottinette avec mille balles de sapes sur le dos et qui
tire la gueule sur sa Game Boy, je me dis qu'il y a quelque chose
qui ne tourne pas rond, que notre société dite développée
est avilissante et sans valeur. Il faudrait réapprendre à
vivre." Clignez des paupières. Samedi, La Drôlesse
sort duvets chauds et muscadet pour un plateau télé
en duo devant la cérémonie des Césars. L'adorée
Valérie Lemercier ne sauvera pas cette remise de médailles
en tôle dorée de sa lenteur habituelle. Et dans notre
confortable position de couch potatoes, ce défilé
de stars médaillées sur écran convient parfaitement.
Clignez des paupières face aux vidéos psyché-disco
aspirées sur Internet d'In Flagranti (www.codek.com).
Que ce soit au comptoir de La Ruche ou drunky à fumer
des Merit sur le dancefloor de L'United Café,
les hommes passent et me laissent de glace. Nulle envie de séduire.
Pas besoin de mater. Plus nécessaire de chasser une proie.
Je souris comme cela ne m'était pas arrivé depuis
des mois. Greg qualifie mon état général
de "plaisant à voir" mais semble presque
jaloux. Stéphane B. réapparaît avec son
nouveau boyfriend et se jette à mon cou en déconnant
: "Je suis raide. Ce soir, on a mangé une space fondue
savoyarde." J'embrasse l'ami et sors boiteux du club. Sans
passer par la case after-fucking d'un baisodrome, je rentre à
l'appartement. Sur le portable, Bastien textotait en pleine nuit
: "Vous êtes le meilleur amant, vous désire
à chaque instant, envie de vos mains, de me glisser contre
votre corps, de vous laisser glisser dans le mien et de bien d'autres
choses encore." Fermez les paupières.
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MERCREDI 08 MARS 2006_ #358
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Avant
un Lyon-Brest
Il est plus facile de gratter le papier
sur ses tourments que d'exposer sa légèreté.
Je suis totalement heureux et amoureux de Bastien. La phrase
est simple, courte et sans fioritures. Clignez des paupières.
Il est moins aisé de traduire les sentiments de ce jour à
venir, mardi 7, où l'économie de la presse malade
déplumera certainement mon encre de ces colonnes en papier.
Voilà, depuis plus de deux mois, Lyon Capitale avance
avec la motivation d'une équipe qui ne sait pas bien où
elle va et qui a intégré que plus rien ne sera comme
avant. Quel que soit mon futur (ou "no future") au sein
de ce journal, je garderai des morceaux vifs de l'expérience
à Puits-Gaillot. Clignez des paupières. En 1997, de
besogneux dessinateur industriel à tirer des plans de centrales
électriques, je devenais rédacteur. Pas journaliste.
Rédacteur. Commencer par écrire sur la nuit puis glisser
dans les maux de ma vie... et, un peu, dans ceux de ces noctambules
si "frivoles", "fashion" et "chauds"
selon les reportages des masses médiatiques. Me faire taxer
d'"Éric Dahan des campagnes" ou apparenter
à Alain Pacadis alors que ma sous-culture ouvrière
n'a jamais trop goûté aux références.
Clignez des paupières. J'ai appris à connaître
tous les notables qui pèsent dans cette ville par leurs conformismes
et étroitesses diverses (mais bons calculs relationnels)
ou, par bonheur, leurs courages, sincérités et penchants
borderline. De vernissages en spectacles ou d'apéritifs en
boîtes à queues, ma statue osseuse et sans boulon s'est
dressée au milieu de cette petite cour de l'inimportance.
J'ai une signature que je ne pose jamais au bas d'un chéquier
(interdit par ma chère enseigne bancaire) mais juste après
le dernier point de l'article. Clignez des paupières. Je
suis ainsi célèbre entre le plateau de la Croix-Rousse
et la gare de Perrache. Autant écrire que je peux faire mon
crâneur à coupettes balancées dans un banquet
pour peopleux et papoter avec les plus grands des petits élitistes
locaux. Certains adorent mon "style" même s'ils
ne comprennent rien à mes mondes. D'autres ne croient pas
ce qu'ils lisent ici parce que, lorsqu'ils sortent consommer de
la fête, ils la trouvent rarement. Clignez des paupières.
Dehors, la nuit n'est pas drôle. Elle laisse peu de place
aux paresseux, à la lenteur et à la passivité.
Elle porte la couleur qu'elle mérite : noire, obscure, violente,
excessive, toute en rapports de forces, en frustrations lâchées,
peines exagérées, rires artificiels et en visages
glacials. Je l'adore juste pour ça. Sa foire à l'humain
agitant son existence incomplète et espérant que les
heures avancées lui porteront chance. Je la regarde, joue
avec elle et ne m'en empare jamais. Trop dangereuse. Lulu
du VertuBleu avait raison en me fâchant avec "Tu
es comme le corbeau perché sur son arbre, qui fonce sur un
fromage avant de remonter aussitôt sur sa branche. Tu ne vis
rien, n'es qu'un spectateur". Oui, je suis un spectateur-acteur
placé sous protection de la peur de mourir. Et la peur se
confond peut-être avec l'envie. Clignez des paupières.
Les drogues et le sexe sont les maîtres de la pénombre.
Alcools, bites actives, cigarettes, joints, ecstasy, parfums à
séduire, poppers, cristaux de MDMA, seins découverts,
cocaïne, gel dans les cheveux et breuvages médicamenteux
font tourner le joli manège nocturne. Je ne suis sous l'emprise
d'aucun de ces maquillages même si je les expérimente.
La distance est trop forte. Le maintien en vie trop présent.
Le pas-savoir-où-est-sa-place bien inscrit dans mes égarements
et provocations. J'ai décidé de survivre et maintiens
ainsi des limites. Clignez des paupières. Si ce texte est
le dernier publié, je resterai fier de tous les écrits
passés. Parfois trop lourds, tellement dans le énième
degré de lecture qu'incompréhensibles, méchants
imparfaits ou faussement mondains, ils me plaisent. Ils traduisent
ma sincérité et cette naïveté que je chéris
tant afin d'éviter de devenir vieux con trop tôt. Alors,
avant un Lyon-Brest pour retoucher mon marin adoré, je suis
serein et à toujours reconnaissant de l'espace de liberté
offert par Jean-Olivier Arfeuillère dans ce journal.
Même si notre collaboration n'a pas toujours été
idyllique, il m'a aidé à grandir, à courir
la ville, à connaître des instants fort précieux
et lier des relations importantes. L'expérience était
bonne à prendre. La tenue de ce mini-journal intime fut un
grand plaisir. Clignez des paupières. Si l'avenir de Lyon
capitale m'arrête, ce ne sera pas mon choix mais celui d'une
nécessité économique qui rabote tout ce qui
dépasse ou paraît inutile. Et je veux bien être
inutile. Fermez les paupières.
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MERCREDI 22 MARS 2006_ #359
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Recouvrance
Je ne pensais pas pouvoir m'absenter de
Lyon aussi longtemps. Clignez des paupières. À l'arrivée
du train en gare de Rennes, Bastien est déjà
posté sur le quai et girouette son regard bleu des mers entre
les voyageurs, porteurs de valises inconnus en transit sur ces terres
humides. Je m'avance vers l'homme que j'aime, pose un baiser discret
sur ses lèvres et laisse glisser des mots tendres depuis
son lobe d'oreille. En route pour dix jours d'amour fou, nous testons
à l'aveugle quelques bars du coin. Ce jeudi là, les
rues sont à demi désertes et les trottoirs bien propres.
Seuls de jeunes étudiants alcoolisés nous laissent
croire que la ville respire encore. Rue de la Soif, une jeune fille
ne peut nous indiquer l'adresse d'un "bar un peu interlope,
mixte et adulte" selon les exigences que nous lui avions
imposées. Alors, perdus dans la provinciale, nous poussons
la porte d'un pub anglais poisseux et vidons un gobelet de bière
face à des post pubères, ivrognes lisses en recherche
de partenaires frétillants. Clignez des paupières.
Brest est une ville moche dont les immeubles, brutalement bétonnés
après la guerre, s'enlaidissent à murs collés
avec la prétendue modernité architecturale des années
60 à 80. Grues pour bateaux, rivière militaire emprisonnée
par de hauts remparts, réaménagements ratés
de places publiques et plan d'urbanisation non réfléchi
donnent à la cité bretonne un air sauvage et sans
harmonie. Mal finie et richement bordélique, elle devient
alors plus qu'attachante. Clignez des paupières. À
L'Espace Vauban, la brasserie sur rue va fermer et les verres
valsent au son des gueulantes de bretons rustres et exubérants.
Un buveur s'étonne que nous n'ayons "pas la tête
de pédés" avant de se demander si "nous,
les hétéros, ne sommes pas à coté de
la plaque par rapport aux plaisirs procurés par la sodomie."
Clignez des paupières. En sous-sol, le plancher du club sucre
aux pieds une pellicule d'houblon brillante et P.toile actionne
la pompe à beats nerveux qui me plaquera ivre et chaud contre
le torse de Bastien. Je ne vois que mon marin. L'agitation autour
n'est plus qu'un décor flou. Clignez des paupières.
Les nuits se succèdent sur des va-et-viens amoureux intensifs
dans l'appartement accroché au pied du pont de Recouvrance.
Les journées en bord de mer regonflent nos envies. Les mains
fouettées par le vent glacial et les yeux limés par
la beauté de nos présents, nous sautons d'un rocher
à l'autre sur la plage de Kerlouan. La terre est plate et
à herbe grasse écourtée. Au loin, la mer forte,
infinie et ondule des vagues à petits pics. Deux jours plus
tard, à Trezbihan, nos corps s'allongent sur un matelas vert
surchauffé par le soleil. La baie de Douarnenez borde ses
falaises déchirées d'une eau bleue turquoise en contre
bas de nos touchés doux. Clignez des paupières. Samedi,
en escale à Paris avant retour ici, je noie la fin de l'heureux
séjour au Rex Club pour les dix ans de Katapult.
A Jackin Phreak branche la machine à danser sur des
sons hypersoniques et dans le coin VIP de la branchaga musicale,
entre junkés et drunky pas toujours amusants, mon coeur est
ailleurs. Fermez les paupières.
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MERCREDI 29 MARS 2006_ #360
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La
torture des jalousies
La boucle de rythmiques disco ne cesse de
sautiller dans les tampons noirs serrés sur mes oreilles
par l'étau du casque Stanton. Sons filtrés
et freins volumineux s'infiltrent dans la cage au cerveau. Dans
cet hyperplein musical, une pute hystérique tente de se faire
entendre et hurle : "Get on up ! Get down !" Ce
You Can Get Over de Serge Santiago colle parfaitement
à cette semaine entêtante, vertigineuse et bruyante.
Clignez des paupières. Mardi matin, les épaules à
côté de la tête, je bois un cachet d'aspirine
bullant dans un verre d'eau claire. Il y a quelques heures, Super
Pénélope fêtait son anniversaire. Elle partageait,
avec Bertrand, le souvenir de Jacques Livchine et
son Centre d'Art et de la Plaisanterie à Montbéliard.
"Le dernier lieu utopique qui ait existé dans ce
pays", pétille ses yeux dévorants un Sponek,
"la monnaie inventée, et illégale, mise en
circulation pour payer les spectacles programmés."
Et nous clignions des paupières. Je ne connais la jalousie
que dans ces périodes où je donne tout à un
autre. Sauf la confiance car elle n'est pas en moi. Maintenant,
ne pas avoir un texto sur l'écran de Bastien pendant
plus de six heures me torture l'esprit. J'ai besoin d'être
rassuré sur ce qu'il vit loin de moi. J'ai besoin d'être
rassuré sur ce que je suis, en général. Clignez
des paupières. "Les gens amoureux m'énervent.
Allez, rentres. Et arrêtes de me regarder avec cet air heureux",
m'adresse, toute aimable, Délphine à l'entrée
du Ninkasi Kao. Jeudi, la salle est pleine à tout
casser pour le concert de Katerine qui met toutes les copines à
ses pieds : La Drôlesse balance sa tête en avant
comme un hardrockeuse échevelée sur Marine Le Pen.
Caroline Alt frappe du pied en réponse à un
100% VIP chaud et prétentieux. Le dandy moqueur fait
rire Mon Épouse lorsqu'il exige, entre deux chansons,
"une vodka orange sinon j'arrête de respirer."
Enfin, rappelé à corps et à cris par une foule
soumise à la légèreté, il clôt
un très grand concert d'une reprise de J'adore. Sous
les hourras, il éteint la salle : "Et je coupe le
son !" Clignez des paupières. Vendredi, chemin pour
la Maison de la Danse sur un Vélo V, je m'extasie
: "Cela fait deux mois que je baise avec le même homme
et n'ai envie d'aucun autre". La Drôlesse : "C'est
bien, non ?" Évidemment. Après ces quatre
dernières années à trimballer un coeur désaffecté
par une chair bien paumée, je monte volontiers amoureux de
Bastien. Clignez des paupières. Le Ballet du Grand Théâtre
de Genève empoigne la création d'Andonis Foniadakis
dans un va-et-viens étourdissant de corps crochetés
au ciel et d'enceintes qui montent et baissent, à câbles
tendus, des Passion de Jean Sébastien Bach.
Il y a, dans ce Selon Désir, de la fougue, du mysticisme
et du terrien lourd qui époumonnent mais épuisent
par trop de répétitions et surcharges dans les gestuels.
Clignez des paupières. Au final de Loin, nouvelle pièce
drôle et cruelle de Sidi Larbi Cherkaoui, je reste
trente secondes coffré dans mon siège. Tant d'ingéniosités
chorégraphiques, d'humour vachard et de circulaires piégeantes
me projettent dans un beau malaise. "Tu tires toujours la
gueule après un Sidi Larbi. Pourtant ce qu'il raconte n'est
que la dure réalité de nos vies. Pas de quoi pleurer",
cligne des paupières La Drôlesse. Samedi, dans les
appartements d'une barre de la Duchère, Là Hors
De expose ses 10 mots, projets arty-sociaux installés
en étage : le lé blanc de Judith Lescur tapisse
un mur grisailleux de petites phrases à résonances
dégoulinantes. Maxémilien Dumesnil aligne des
masques de taggers sur un alphabet désordonné et multiplie
les ombres de rappers dans une vidéo floutée par écrans
en tissu transparent. Julien Léonhardt sifflote La
vie en Rose d'un homme crashé dans un tas de pierres
(photo). Clignez des paupières. à l'after show de
cette belle déambulation, nous félicitons les artistes,
à canettes de bière dégoupillées, et
enquêtons sur le sens de Chalala. Aurélie
Haberey prétend qu'un "Chalala est un mec qui
se la joue cool, écoute High Tone et porte des dreadlocks"
alors que Xavier imagine "un pubard ou le mec du sentier
qui se la pète avec sa blonde." Un trio de femmes
riantes ferme les paupières : "Pour nous, ce serait
plutôt un tube des Carpenters ou l'air amoureux dans Un homme,
Une Femme : chabada bada chabada bada..."
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MERCREDI 5 AVRIL 2006_ #361
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Indétectables
précaires
Mardi, les voitures du métro coulissent
leurs portes et vident des dizaines de voyageurs à Sans-Souci.
"C'est joli comme nom de station pour débuter une
manifestation", me tient le bras Super Pénélope.
Nous n'avions pas marché sous les banderoles depuis ce 1er
mai 2002 où la pluie n'avait pas pu ramollir nos os rongés
par la colère d'un Le Pen qualifié pour le
deuxième tour de l'élection présidentielle.
Clignez des paupières. Ce jour, ma descente dans la rue n'est
pas seulement motivée par la révolte contre la précarité
imposée par le CPE. Stratégiquement, j'ai voté
"Non" à la constitution européenne
pour plomber Chirac. Stratégiquement, je me joins
aux "d'jeunes" pour couler l'état UMP. Ce
n'est pas très constructif mais la gauche étant ce
qu'elle est aujourd'hui (des carriéristes du passé
et mauvais experts de nos quotidiens), le meilleur moyen de l'aider
à gagner les prochaines élections est, hélas,
d'affaiblir son rival. Clignez des paupières. De fines gouttes
d'eau s'incrustent sous l'épiderme. Nous marchons en poigne
à un parapluie multicolore et rions entre chaque groupe de
syndiqués, étudiants et lycéens. Place Bellecour,
nous sommes déçus de n'avoir pu trouvé sur
le chemin "un char revendicatif, un peu groovy, avec des
manifestants qui danseraient en costumes pailletés sous une
immense boule à facettes et chanteraient des textes engagés
sur des standards de Diana Ross." Clignez des paupières.
Bastien pose son sac au pied du lit. Mercredi, je couvre
mon marin de baisers avant de faire l'amour jusqu'à tremper
nos muscles tendus dans la sueur brûlante. Clignez des paupières.
Il paraît que certains fidèles lecteurs de Nuits
Mobiles s'ennuient de me lire heureux. Ceux-là adorent
certainement la misère existentielle de l'autre (même
si ma vie ne l'a jamais été), la souffrance (j'enferme
mes démons lorsqu'ils ne servent plus ma consistance) et
les errances sexuelles (leurs frustrations monotones ne me concernent
pas). Clignez des paupières. Vendredi, nous couvons la cour
intérieure du Palais Saint Pierre en dorade sous un
soleil plein. Depuis la terrasse du musée, nous laissons
le temps devancer nos emmerdes de frics et fragilités matérielles.
Le salon de thé est à demi vide et le service toujours
aussi exécrable. Clignez des paupières. Samedi, alors
que La Drôlesse rejoint la PMP Party au Modern
Art Café où elle sera victime d'un harcèlement
sexuel orchestré par le Golden Boy et sa bande d'adorables
mécréants, Patrice Béghain relance l'idée
d'une prochaine fête dont il sera le star-deejay et "mixera"
des tubes chinois. "Le bénéfice des recettes
sera reversé aux enfants du Soudan. Et je suis prêt
à faire la Geisha pour mettre de l'ambiance", propose
Gilles Pastor. "C'est chinois pas japonais",
pétille Patrice. En table aux Feuillants, nous recadrons
les échanges sur cette société où apparences,
vies publiques et mondanités exubérantes vernissent,
jusqu'à l'aveuglement, d'indétectables précarités.
Clignez des paupières. À l'United Café,
les chaînes en or des barbie racailles et jeunes pédés
aux cheveux laqués nous lassent. "Tout est sérieux
ici", conclut Gilles, plaqué contre un mur à
regarder les hommes presser un passage sur le dancefloor. Fermez
les paupières.
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MERCREDI 12 AVRIL 2006_ #362
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Verrouillage
"C'est exactement comme lorsque
tu vois un couple d'amis qui jouent les gâteux devant leur
nouveau né : tu es content pour eux mais leur bonheur ne
te touche pas. Il t'emmerde car il est égoïste. Trop
récent pour être intéressant et s'ouvrir aux
autres", compare Philippe B. en analyse de mon amour
pour Bastien exposé ici. Mercredi, à la force
de verres-tourneurs alcoolisés, les réflexions naissent
et grandissent sur table de L'Escalier. Chatte Rouge alimente
mon goût pour les déboires de nos bouches. Entre l'anorexie
"qui est bien assimilée par la société
puisqu'on la considère soit comme une mode soit comme une
maladie" et l'obésité "que l'on refuse
totalement", l'amie que je pourrais avoir finit par nous
baiser comme une soeur. Clignez des paupières. Les rires
d'étonnements inaugurent la nouvelle salle du Balmoral
et ses murs peints à l'éponge couleur saumon vif.
"Ils ont heureusement gardé toutes les anciennes
horreurs de déco", se soulage Patrick P.
dans l'attaque d'une pizza crémeuse. Philippe considère
que "la fidélité charnelle dans un couple
est un réflexe adolescent, un peu immature." Mon
attachement à la naïveté enfantine, ma solitude
cultivée dans le berceau familial et mon attirance pour les
crimes passionnels et le cannibalisme m'assurent un profil d'amoureux
excessif, jaloux et possessif. C'est l'amour unique ou le bordel
total. Rien de bâtard n'est prévu entre ces deux. Dans
la pureté des sentiments. Clignez des paupières. Deux
longs tubes lumineux se parallèlent au dessus du parquet.
Nourris des caissons à musique minimale, ils se remplissent
et vident de blancheur comme de fins tubes à essais fragiles.
Jeudi, l'exposition White line white du label allemand Raster-Noton
se vernit ainsi en étage de la Galerie BF15 : dans
une paisible contemplation de ces tiges siamoises et injoignables.
Devant la porte d'entrée des arty, Vincent Carry porte
au ventre sa Mathilde et précautionne : "À
l'intérieur, Il n'y a pas de fumeur ?" Mon Épouse
traverse la place des Terreaux chauffée par le soleil déclinant.
Nous plaisantons comme au bon vieux temps. Comme si le futur était
parti pour effacer nos anciens différents. Clignez des paupières.
Vendredi, sur la passerelle de La Plateforme, Céline
et Malik aident les videurs blasonnés de broderies policières
à trouver leurs noms sur la guestlist. Bien rentrés
pour rire, nous végétons sous la bâche blanche
du pont avant de couler à coupettes overdosées sur
un mix taraudeur et technoïde de Dj Koze. En cale pour
flirter avec l'indignité, Yves Caizergues et Fred
Gangneux se charges les mains de drinks à ne plus savoir
comment tenir leurs cigarettes. Maxime exagère son
name-dropping dans une de ces Nuits Mobiles : "Je
suis enfin une people !" Clignez des paupières.
Il est trop tard pour danser rock'n pop gay au Dix Club et
la soirée Middle Gender. Le videur me claque la porte
au nez : "On ferme". également en clôture,
l'United Café n'arrive pas à désamorcer Christophe
Boum et Primabella en bousculade des dernières tapettes présentes
et arrosant le comptoir d'alcool. À L'Apothéose,
Christophe me serre et trimballe sur un dancefloor agité
par Plastic Dream de Jaydee. Primabella me
colle, tout drunky : "Protèges l'amour que tu voues
à Bastien. Verrouilles-le des mauvaises intentions qui viendront
de l'extérieur." Fermez les paupières avec
une promesse de verrouillage.
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MERCREDI 19 AVRIL 2006_ #363
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You
are the sunshine of my life
Tout ne tourne pas comme il faut dans L'Escalier,
jeudi. Juste arrivé dans la ville, Bastien pose les
enceintes de sa vieille hi-fi sur le comptoir. La Drôlesse
vide des sacs de fraises Tagada dans quatre corbeilles en
osier et ventile le ibook, juke box à fichiers mp3, de ce
ventilateur de poche qui centrifuge de petites diodes lumineuses
en cercles disco multicolores. L'apéritif Ding Dang Dong
monte les lèvres hautes par la gràce de quelques standards
musicaux des années folles et l'idiotie de tubes rétro
non mixés. Je reste les yeux fixés devant un écran
listeur de titres à danser n'importe comment. Ma fonction
de music selector est une grosse plaisanterie : ni un métier,
ni un faire-valoir. Juste un instantané de ce présent
à plaisirs et négligeant de l'avenir. Clignez des
paupières. Dans ce manège pour grands gamins levant
les bras pour choper la bête invisible qui leurs donnera un
nouveau tour gratuit, Antoine Sève nous présente
Lili-Jeanne, sa fille chérie et superbe preuve de
son statut de papa fier en frime. Vincent Carry a laissé
Mathilde dans le berceau par crainte que le rendez-vous ne
sente trop l'alcool ou flotte dans une brume de tabac pipé
en brume fumante. Je cherche le regard de Bastien. Mon amour me
colle des baisers sur la joue et sourit : "Je suis déjà
un peu drunky." Clignez des paupières. Fred Gangneux
et Yves Caizergues ne veulent pas démordre de leurs
sucettes salivantes même lorsque France Gall biberonne
la gainsbourienne : "Annie aime les sucettes, les sucettes
à l'anis". Dj Poulet formente un concept flou et
impossible : "La prochaine fois, je prépare le mix
de cette soirée et tu n'auras plus qu'à faire semblant
de cliquer sur tes fichiers ." Peu séduit à
la supercherie promise, j'accumule les erreurs de tempo entre un
Blue Monday par New Order qui fera sautiller Patrick
P, les vocalises de Luis Mariano entraînant Christophe Boum dans
un mime d'opérette et ce You are the Sunshine of my life
à destination sonore de l'homme que j'adore. Clignez des
paupières. Jean de feu Meï Teï Sho
rappelle les kids adeptes de la fumette au chant du Peuple de L'herbe.
En caressant les fumeurs dans le sens du vent libertaire, le groupe
ennuie. Et, vendredi, sans attendre la fin de ce concert pour adolescents
rebelles au Transbordeur, nous laissons finir cette nuit modeste
au bar avec A Jackin Phreak en plein fantasme sur un vigile
baraqué. Clignez des paupières. "Vous formez
un joli couple. Mais toi, tu es carrément plus beau que ton
copain", ivrogne un gay provincial à l'épaule
de Bastien, samedi à La Ruche. Puis m'adresse en rattrapage
: "tu as la tête d'un baba cool mais tu dois certainement
être intelligent et avoir du coeur." Bastien conclut,
hilare : "Ce qui signifie, en résumé, que
je suis beau mais con." Clignez des paupières. Entre
La Marquise et La Plateforme, nos corps balancent
sur des rythmiques soul et chaleureuses sur le dj-set de Mr Scruff
ou l'énergie break beat, accompagnatrice d'une beuverie indigne,
par Dj Pest et Redrum. La Drôlesse coûle
sous du coca noyé dans le rhum. Julie B., Céline et
Maxime ne veulent plus dormir et dansent à l'excès.
Manu Cédat chasse la fille qui pourrait se caler à
ses pieds avant de poser dans ses draps. Mon amour m'embrasse encore
puis ferme les paupières, en couverture sur ses pupilles
bleues vitrifiées par l'ivresse de ce temps de bonheur.
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MERCREDI 26 AVRIL 2006_ #364
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Forcée
à sniffer
L'effort pour se singer dans la peau d'un
jeune fan de hip hop ne servira à rien. Jeudi, le festival
L'Original inaugure trois jours de scratchings et speeches chantés
dans l'allée centrale de la Galerie des Terreaux. Et le surnombre
de pantalons en maintien périlleux sur les hanches, tee-shirts
extra-larges et attitudes pataudes nous rappellent que le "cool"
et la "street" ne sont pas dans nos gènes. Alors
nous adhérons aux expositions toutes fraîches et qualitatives
de tags, pochoirs et peintures installés dans ces affreux
boxes vitrés, marques cassables de la mocheté du lieu.
Clignez des paupières. La Drôlesse persiste, vendredi
à l'entrée de Transbordeur : "Alors,
maintenant, il faut que l'on puisse parler aux jeunes de ce soir
: Quettecasse et Vêtesur sont les verlans minima à
placer dans une phrase." Cécile Paris et Yves Caizergues
ne nous laissent guère le temps d'exercer nos talents de
bad people. Leurs drinks claquent bruyamment des allusions sexuelles
sur ce voisin de comptoir construit comme une armoire normande et
qui "de toute façon, mis à genoux, serait doux
comme un agneau", provoque-je. "Tu veux lui casser
les pattes arrières ?" exquit Yves alors que Patrice
Moore relate ses soirées privées dans le milieu porno
international et insiste "Non, non. Lorsque j'étais
invité, c'était pour y jouer... uniquement en tant
que deejay." Clignez des paupières. La nuit s'éteint
sur un concert ludique sonné par De La Soul. Le trio
mythique manipule nos bras sur des beats baba et nous agite comme
des marionnettes travestis en collants fluo et tordues de rires
sur un tapis de gym tonic. Quelques élongations sur la terrasse
de La Marquise finissent par nous coucher, épuisés.
Clignez des paupières. Samedi, sur les lignes droites bitumées
en route vers Paris, le Goldenboy grignote de la cochonnaille en
sachets Justin Bridou. En maintien du volant en éveil,
je questionne par stupidité : "Pourquoi Justin est-il
toujours en vie alors que la Mère Denis, sa congénère
figure-publicitaire, a depuis longtemps cassé sa pipe ?"
Las, le copilote explique : "Justin ne fait que boulotter
de la chair à saucisses tandis que la Mère Denis a
été forcée à sniffer de la lessive.
L'espérance de finir centenaire n'est, du coup, pas la même."
Clignez des paupières. Place de Clichy, Julie B. et Raphy
ouvrent les fenêtres du balcon sur la Tour Eiffel pailletée
de mille scintilles. La Drôlesse et Prousty
se nourrissent d'huîtres et pizzas avant une escale au Rex
Club où nous rejoignons Céline, Malick
et Vincent Carry et humectons quelques drinks sur le live
raté des allemands Jahcoozi. Clignez des paupières.
La voiture en arrêt face à la grille du Palace, nous
nous prosternons devant l'enseigne noircie de ce monument du clubbing
tels des pèlerins de l'extrême. Puis gagnons le Trabendo
en bouillon de corps transpirants et cris hystériques sous
un mix en ping pong de Laurent Garnier et Dj Deep.
À 6h du matin sur un parterre à demi rempli, Seb
Broquet confirme : "Un Garnier se mérite. C'est
lorsqu'il a renvoyé le gros du club au lit qu'il devient
un dj extraordinaire." Alors tout part ainsi dans le beau.
La musique disco retient nos chevilles en torsions folles. Eric
Boulo sautille entre des gym queens essoufflés. Didier
Lestrade et Madame Pipi (photo) discutent en paix. Le
journaliste me sourit : "On se croise chaque fois sur le
Theme from S-Express." Au grand matin, Bastien
me textote depuis Brest : "J'aimerais me déhancher
avec vous, mon joli." Fermez les paupières.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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