INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

MERCREDI 08 FEVRIER 2006_ #354

 
Mirages télématiques

Comme pour rassurer le bon peuple qu'il n'est pas tout seul dans un palais de dictateur provincial, Gérard Collomb sort en bande. Mercredi, il s'est plu à saluer avec insistance ses adjoints venus inaugurer le Marché-Gare, nouvelle salle de concert pour groupes à vrais instruments. Dans cette cage jaugée à 300 places debout et enjambant l'entrée du marché au gros de Perrache, je souris à entendre notre maire tirer l'avenir de la musique à Lyon par une comparaison risquée avec le festival Sonar de Barcelone. Le rassemblement mondial des musiques électroniques aura lieu du 15 au 17 juin prochains et il faudra que je propose à notre donneur de leçon publique, sur ce qu'est un bon journaliste, de m'accompagner en Catalogne afin de lui montrer le chemin qu'il a encore à faire... au cas où il resterait à l'hôtel de ville dans deux ans. Ce que je ne souhaite pas. Clignez des paupières. Je suis dans une opposition qui n'existe pas aujourd'hui. Un faux bourgeois gauchiste, orphelin d'engagements politiques excitants et dans l'espoir d'un troisième homme pour les prochaines élections municipales, homme qui ne soit surtout pas Dominique Perben ou le petit prince actuellement en place. Clignez des paupières. Fake Oddity teste l'acoustique du lieu avec un premier mini-concert en hauteur pendant que nous rongeons nos ongles près des tables à boire, fermées jusqu'au top départ donné par la dernière note du groupe. Nadine Gelas et Patrice Béghain discutent "mode et soldes" à coutures retournées de l'élégante veste en velours Paul Smith portée par l'adjoint. Vale Poher et Scalde ne se lâchent pas d'une coupette et tentent de scanner le lieu pour me trouver un amant à manger en hors-d'oeuvre de cette mondanité piétinant tenanciers de labels à vendre et professionnels du taux d'alcoolémie incorrect. Greg de Jarring Effects est en plein jetlag suite à sa semaine passée au Midem de Cannes où "j'ai joué le J.O. sur le stand Musiques actuelles de la région". Un paumé dans sa cravate ne comprend pas comment obtenir rapidement un drink alors que les dernières bulles jaunes éclatent sans relâche sur nos lèvres. Clignez des paupières. Anne Huguet ne sort jamais sans Thierry Prat. Ce qui pourrait faire jaser si Monsieur Infoconcert ne nous annonçait pas sa future paternité (qui le trouble mais l'excite) avec une autre femme. "Tu te vois père, toi ?" pointe-t-il. "Oui, parce qu'avoir un enfant peut permettre d'évacuer quelques questions sur sa mort", machiné-je en vidant un ballon de vin blanc cul-sec. Clignez des paupières. François Kanardo présente Raphaël Kuntz, graphiste surdoué (www.raphael.kuntz.tv), que je bouscule aussitôt d'un "vous portez la tête d'un homme inadapté, de l'autiste parfait". Bien stable, il sourit malin : "Je suis un autiste perdu dans le volume". Clignez des paupières, drunky dans la chambre d'un obsédé sexuel commandé sur Internet. L'écran du portable liste mes échanges ininterrompus depuis deux semaines avec "T1.Brestois". J'ai pris l'habitude de mémoriser les numéros de mes amants avec les préfixes T1, T2, T3 et T4 (T pour que ces contacts sans importance apparaissent en fin de répertoire alphabétique et 1 pour les meilleurs jusqu'au 4 pour les improbables). T1.Brestois n'est pas un amant. Il est un amour possible, un mirage télématique agréable et obsédant. Ses courriels découvrent une chair photographiée. Ses textos exposent une attente partagée à distance. J'aime cette virtualité de l'amour incertain et sans touché. Un jour devrais-je me l'expliquer. Clignez des paupières. Vendredi, un rapide apéritif dans le local réfrigéré du collectif Dopebase incite à flashgorder au Modern Art Café pour une prise de position des PMP, parti politique improbable aux discours libertaires et aux goûts décoratifs douteux mais fièrement assumés. Dans un labyrinthe de cloisons en carton, Maxime tourne autour des curieux puis confesse : "Depuis mon divorce, j'étais plutôt sexuellement très sage. Jeudi dernier, à L'Ambassade, j'ai cédé à la baise d'un soir. Eh bien, le mec a dû sentir que je ne voulais rien de sentimental puisqu'il ne m'a pas rappelé." La femme de toutes les belles fêtes s'assoit dans un salon factice et exige que l'on "cutte" une ouverture dans le faux mur. Alors, je lui dessine au marqueur noir une fenêtre close. Clignez des paupières. Sur de vieux tubes rocky insortables mais sélectionnés par le Goldenboy, l'abus d'alcool pousse les amusés contre ces couloirs flottants et les échanges s'accélèrent : Dj Poulet trouve Vivian Gâteau "très beau" (ce qui est le cas). Le vidéaste surenchérit et se vante d'avoir posé en slip devant l'objectif photo d'Aurélie Haberey, tandis que j'essaie d'être désagréable avec sa nouvelle girlfriend. Pierre-Marie veut danser sur The B 52's ou Lio. Helena Roche se cramponne à la structure menaçant de tomber sur des gens indignes et joyeusement perturbés. Dehors, la glace ne connaîtra pas la chaleur de mon sang. Fermez les paupières.

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MERCREDI 15 FEVRIER 2006_ #355

 

Vous êtes ce que j'aime le mieux

La mâchoire serrée sur le coin gauche de sa bouche, je lui ventriloque avec hargne joueuse : "Je me pends à vos lèvres." Il essaye, sans défense, d'articuler : "Je veux bien vous garder ainsi toute la nuit." Clignez des paupières. La station de métro plaque "Stade de Gerland" sur les murs d'une hauteur soviétique. Je crains ce terminus et l'imagine envahi, à chaque match dans le coin, par des groupes de supporters exaltés par ce décor péplum en carton marbre. Une signalétique tend le pictogramme d'une cigarette coupée par une diagonale rouge d'interdit sur chaque quai. Clignez des paupières. Mercredi, au Ninkasi Kao, le premier accord de Mattafix éteint la fosse carrée réunissant un public de teenagers polis. Je commande un drink extralarge avant que le temps passe trop lentement sur le concert, photocopie proprette du brillant album des jeunes Anglais, Signs of a struggle. Anne Huguet confirme le caractère "syndical" de la petite affaire, tout en s'excusant d'"être peut-être trop blasée à force de voir des groupes sur scène". Dix chansons interprétées et la lumière réapparaît sans avoir capté le moindre instant bancal sensible ou de brèches aventurières. Clignez des paupières en allumant une Merit devant la dernière voiture du métro. Mon doigt roule sur son sternum en creux, comme une bille au ralenti à la recherche d'un point stable. Son menton relève une fossette en plaisir. Je laisse partir ma joue contre la sienne qui râpent toutes deux des barbes de quelques matins durs. Il m'embrasse et cligne des paupières. Jeudi, l'apéritif Ding Dang Dong débute trop doucement à L'Escalier. Coanimatrice du rendez-vous, La Drôlesse s'inquiète : "On n'aura personne. La honte sur nous. C'est un échec, notre petite fête." Puis, en moins d'une demi-heure, le bar est bondé de borderliners et bonnes compagnies branchaga, adeptes d'échanges qui filent en tête-à-queue (idiots ou provoc) hors des trop-pleins à boire. Jean-Yves Augagneur et Norbert rivalisent de préciosité avec un Philippe Moncorgé toujours aussi misogyne. Olivier Auguste passe les mains dans le pantalon de Jérôme, choqué de sentir cet inconnu lui toucher le fessier. Greg de Jarring Effects plane sur J'aime regarder les filles de Patrick Coutin. Aurélie Haberey exerce de fortes pressions sur la souris de l'iMac afin que la direction musicale ne parte plus dans le décor du n'importe quoi. D'autres hurlent : "On veut Sylvie Vartan ! On veut Sylvie Vartan !" Le jeu du poussé de fichiers mp3 dans des enceintes qui crachent amuse Patrice Béghain, qui est partant pour former un duo de djs masqués avec Gilles Pastor. "Je mixerai des tubes chinois. Il n'y aura ainsi pas de droits à payer", prévoit mon rescapé municipal alors que le Goldenboy mouille sa cravate jaune d'or à petit damier dans son vingtième drink, hurle des insanités dans un mégaphone avant d'aller draguer le nouveau boyfriend vavavoum de Super Pénélope. Isabelle Moulin, en Noao woman toujours créative, nous offre une bouteille d'eau Badoit démarquée "Beadoit" en référence à l'organisateur beadoa.org de cet apéro à fin joyeuse. Wilfrid, Denis et Boris quittent alors le bar vide à 1h et nous clignons des paupières pas tout à fait dignes. Sa bouche maintient en parfait équilibre un nez massif que je baise sur chaque flanc. Il fait semblant de dormir mais son coeur bat son éveil. Il est là. À deux centimètres du dernier sourcil piqué dans un épi clair, à droite, je lui caresse l'oreille d'un "Vous êtes ce que j'aime le mieux." Il sourit, cherche ma langue et cligne des paupières. Dimanche, première sortie publique avec Bastien à l'Opéra. Les femmes chorégraphes, invitées à la création d'une Fugue à trois, nous collent aux yeux quatre pièces importantes cousues de mille pas ultra sensibles. Les danseurs de l'Allemande Sasha Waltz ressemblent à de pauvres humains, petits insectes malléables qui se collent, se débattent, jouent ou se jettent par cruauté viscérale. Anne Teresa de Keersmaeker pose quatre poupées magnétiques sur scène et les machine nerveusement, en harmonie extrême avec les mouvements classiques d'un Beethoven, jusqu'à étouffer le spectateur par sa rudesse froide mais d'une beauté claquante. Le grotesque, mis en forme par Maguy Marin avec ses danseurs empâtés et cul nu pour un ballet de graisses agiles et moquées-moqueuses, nous donnent le coeur léger pour le cocktail donné dans l'Amphithéâtre. Là, je veille à ne pas m'éparpiller dans les politesses ou gentils mots, afin d'être au mieux attentif à cet homme qui me plaît, me donne ces instants de bien-être et une ventilation vitale de mon cerveau trop bien (ou mal) huilé par ce que je connais trop, par la non-surprise. En excès d'alcools pour avoir bataillé "politique sociale" avec Christophe Cédat au Café 203, nous tombons sur le lit, agrippons nos torses et fermons les paupières.

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MERCREDI 22 FEVRIER 2006_ #356

 

À prendre

Prendre. Prendre. Toujours prendre. Les sens uniques me mènent au bord de quais sans larges issues. De l'autre côté des ponts, trop peu de chemins s'ouvrent. Je croise le monde, compose une certaine vie, souris parfois et nique le plus souvent. Bien que rapproché (ou dans le corps) des autres, je me protège jusqu'à ne pouvoir donner que de la frustration. Comme un carnivore qui boit du rouge tiède et ne le vomit jamais. Rien. Rien à donner. Clignez des paupières. Il faut en passer par le cul des amants pour avoir droit au toucher de leurs tendres et intimes morceaux. Les premières fois, lorsque je caressais la peau de Bastien, je n'attendais de lui rien d'autre qu'un laisser-toucher de son corps, bien nécessaire à une sortie de zone pleine d'ennuis. Les premières fois, lorsqu'il me caressait, je ne savais que freiner ses mains trop proches de cette épaisse cuirasse d'égoïste choisissant la vie plus facile à prendre qu'à donner. Une semaine dans un lit avec celui qui bouscule tous mes temps pourris m'a réappris à rendre et plonger ma langue dans sa bouche sans retenue, ni peur de ce qu'il en fera. Clignez des paupières. Mardi, le hasard joue de l'amour au Vercoquin. En préparation d'un dîner pour une clientèle de duos reconstitués à la Saint-Valentin, Margalit Licht dispose mets délicats et toute sa douce générosité à notre table. "Je n'ai pas jugé bon de mettre du gingembre", plaisante-t-elle. Frédéric Sicre mélange un vin blanc dans nos regards noyés dans un ciel léger. L'état amoureux tire tout vers le haut. Clignez des paupières. Dans la Maison de la danse, Denis Plassard sort de caravanes virtuelles une bande de pantins pour un jeu de pieds sans tête, totalement ennuyeux, techniquement regardable mais d'une pauvreté chorégraphique telle que je passe mon bras autour du cou de Bastien et ne pense qu'à le biser. Avant de cligner des paupières, Patrice Béghain salue l'homme de toutes mes attentions puis demande : "Alors ? Il s'installe à Lyon ?" Nous flashgordons au Café 203 pour un drink de nuit à distance de Monsieur Robert, prêt pour une folle course vers d'autres lieux borderliners et fauchant tout échange de "Toi, moule ton cake !" ou "Toi, occupe-toi de ton compagnon". Clignez des paupières. Mercredi, le festival Nuits Sonores expose l'architecture de sa quatrième édition (du 24 au 28 mai prochains) sur le pont couvert de La Plateforme. Je me prends une bourrasque de Cart 1 qui questionne en amont : "Tu veux m'embrasser mondain ou comme un ami ?" à mon "Mondain" répondant, le grapheur signe un refus du salut. Peu importe, Isabelle Bertolotti apparaît souriante dans un mirage de bière. Super Pénélope affirme que "fumer des Vogue est passé de mode" même si Barbara Prost tire avec "snoblesse" sur une slim épaisse comme une allumette en feu. Avant une escale sur La Passagère, Vincent Carry pouponne sa future paternité avec Mon épouse et Cruz Poutre. "Elle s'appellera Colette", grandit-il. Clignez des paupières. Assis sur des lattes en bois vernis, Barbara et Denis-Fabien Corlin font tanguer la petite embarcation par chutes dans nos gorges de seaux remplis de houblon. Nos vrais parlers sur l'art, le sexe et l'amour nous dirigent, drunky, boire encore et jusqu'au déséquilibre dans la cale de La Marquise. Clignez des paupières à souffler un "Je t'aime" dans l'oreille du marin brestois de mes jours. Jeudi, dans la bonbonnière rococo de L'Avant-Première sursonorisée d'un This World de Slam, La Drôlesse et Julie B. définissent la cartographie mondiale de la branchaga, sans pouvoir affirmer si Berlin est déjà une ville du passé et Barcelone, morte. Alors, nous fixons un voyage imaginaire pour Tokyo avant de flashgorder au DV1 sous pulsions d'électro minimales routées gentiment par Matthias Tanzmann. Bastien plaque tout son torse contre le mien et danse dans des frissons d'envies sexuelles. Clignement des paupières, l'un sur l'autre jusqu'à ce que fatigue nous coule. Vendredi, La Drôlesse conduit son deux-roues vers le Marché-Gare, suivie par mon "compagnon", fier comme un dieu sur un vélo'v. En suite à quelques moqueries à l'intention des "dreadlockeux" déambulant dans un couloir trop éclairé (à en croire que nous nous trouvons dans un lycée technique ou une salle des fêtes de banlieue), nous nous postons devant la scène. Là, Hyperclean branche les écouteurs sur des textes surréalistes et faussement stupides, pour un concert parfait et touchant. Et le public applaudit ou se fait des "câlins" sur ordre du chanteur toulousain. Clignez des paupières. Samedi, Christophe Boumenjel et Primabella offrent un dîner arrosé de coupettes champagnisées, d'une ambiance d'opérettes abusives et des déhanchements putassiers de Dan devant des invités déconnants. À L'Ambassade, Jérôme et Paco se mangent des yeux au coeur du club piqué de lights tranquilles. Seul dans ce monde nocturne, je frotte mon amoureux, pourrais le déshabiller sur ce champ de danse confortable si un culotté rigolard ne nous arrêtait pas d'un "Y en a marre des couples". Et je ferme les paupières, heureux. Totalement heureux.

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MERCREDI 01 MARS 2006_ #357

 

Timides intimités

"En te lisant, on ne sait finalement rien de toi. Tu ne fais que relater des morceaux choisis de tes nuits", observe Samuel, mardi au Café In. Je me défends de ne donner ici, sur cet écran digital, que des traversées éventées. Mais concède que le quotidien, les graves emmerdes d'argent, les obligations fuies ou ces relations familiales pourries (et amicales chaotiques) ne se racontent pas. Clignez des paupières. Quand peut-on soupirer un "Je t'aime", phrase minimale, chèrement élevée et si lourde en effets ? Tout de suite, dès que les pensées commencent à s'esclaver à l'autre. Même si l'amour est rare et bien peu définissable. Même si la vérité des sentiments n'existe, soi-disant, qu'après validation du long temps. Même si l'ignorance du plein sens de ces trois petits mots aurait tendance à nous faire peur jusqu'à fuir celui qui les prononce. Recevoir un "Je t'aime" apostrophe toujours nos timides intimités. Sortir un "Je t'aime" est un inquiétant effort, bien trop sérieux pour traduire la légèreté de l'instant. Alors je pose des "Je vous aime" à Bastien jusqu'à lâcher le vouvoiement pour nous sentir plus proches. Clignez des paupières. Malgré quatre années de baises mécaniques et de plaisirs mal partagés dans la verticalité crade de bordels pas toujours extatiques, mon entier se remplit volontiers de mon beau marin brestois. Sans chercher à sécuriser ou forcer le futur, nous prenons ce temps joyeux. Nos torses poilus se pressent l'un contre l'autre et tapent aux coeurs. Nos têtes s'inclinent pour placer nos yeux en fond de rétines. Nos sexes tirent pour éjaculer conjointement sans faux râles. Nos doigts se croisent et écrasent nos paumes de mains baladeuses. Avant de marchander un coup de sable et dormir, je lui demande : "Imaginez un lieu et des personnages puis racontez-moi une histoire s'il vous plaît." Bastien débute : "C'est une nuit sur le port de New York. Le bateau est amarré contre un grand voilier. Avec la houle, les deux frottent leurs coques comme s'ils faisaient l'amour. Je suis sur le pont, écoute le bruit du vent dans les voiles et ces parois qui grincent..." Clignez des paupières. Mercredi, nous flashgordons au Maya Bar, nid de quartier à la mode sur la rue Royale, pour abuser de quelques drinks en compagnie de Samuel. Plus tard, à demi ivre, j'embrasse mon amour devant la porte du Soleil de Tunis. Nous finirons par cligner des paupières dans la moiteur de nos peaux transpirantes sous des draps mouchetés de sperme. Jeudi, Bastien quitte la ville pour un retour en Bretagne. À ce matin d'au revoir suit un week-end où rien ne me manque, où presque tout semble bas et sans importance. Si le lit est maintenant vide, mon présent est complet et occupé par les douze jours passés à ne regarder qu'un seul être. Clignez des paupières. À verres de Bloody Mary renversés, Vincent Carry et Charlie se retrouvent à L'Escalier. Le photographe est en escale à Lyon après son expatriation au Mali et avant une nouvelle vie à Londres. Il claque notre triste Occident de bourgeois insatisfaits : "En Afrique, tu vois des gamins qui jouent dans la boue avec une canette de bière venir te demander un peu d'argent. Quand tu refuses de leur en donner, ils repartent en courant et en souriant. Ici, quand je vois un gosse sur sa trottinette avec mille balles de sapes sur le dos et qui tire la gueule sur sa Game Boy, je me dis qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, que notre société dite développée est avilissante et sans valeur. Il faudrait réapprendre à vivre." Clignez des paupières. Samedi, La Drôlesse sort duvets chauds et muscadet pour un plateau télé en duo devant la cérémonie des Césars. L'adorée Valérie Lemercier ne sauvera pas cette remise de médailles en tôle dorée de sa lenteur habituelle. Et dans notre confortable position de couch potatoes, ce défilé de stars médaillées sur écran convient parfaitement. Clignez des paupières face aux vidéos psyché-disco aspirées sur Internet d'In Flagranti (www.codek.com). Que ce soit au comptoir de La Ruche ou drunky à fumer des Merit sur le dancefloor de L'United Café, les hommes passent et me laissent de glace. Nulle envie de séduire. Pas besoin de mater. Plus nécessaire de chasser une proie. Je souris comme cela ne m'était pas arrivé depuis des mois. Greg qualifie mon état général de "plaisant à voir" mais semble presque jaloux. Stéphane B. réapparaît avec son nouveau boyfriend et se jette à mon cou en déconnant : "Je suis raide. Ce soir, on a mangé une space fondue savoyarde." J'embrasse l'ami et sors boiteux du club. Sans passer par la case after-fucking d'un baisodrome, je rentre à l'appartement. Sur le portable, Bastien textotait en pleine nuit : "Vous êtes le meilleur amant, vous désire à chaque instant, envie de vos mains, de me glisser contre votre corps, de vous laisser glisser dans le mien et de bien d'autres choses encore." Fermez les paupières.

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MERCREDI 08 MARS 2006_ #358

 

Avant un Lyon-Brest

Il est plus facile de gratter le papier sur ses tourments que d'exposer sa légèreté. Je suis totalement heureux et amoureux de Bastien. La phrase est simple, courte et sans fioritures. Clignez des paupières. Il est moins aisé de traduire les sentiments de ce jour à venir, mardi 7, où l'économie de la presse malade déplumera certainement mon encre de ces colonnes en papier. Voilà, depuis plus de deux mois, Lyon Capitale avance avec la motivation d'une équipe qui ne sait pas bien où elle va et qui a intégré que plus rien ne sera comme avant. Quel que soit mon futur (ou "no future") au sein de ce journal, je garderai des morceaux vifs de l'expérience à Puits-Gaillot. Clignez des paupières. En 1997, de besogneux dessinateur industriel à tirer des plans de centrales électriques, je devenais rédacteur. Pas journaliste. Rédacteur. Commencer par écrire sur la nuit puis glisser dans les maux de ma vie... et, un peu, dans ceux de ces noctambules si "frivoles", "fashion" et "chauds" selon les reportages des masses médiatiques. Me faire taxer d'"Éric Dahan des campagnes" ou apparenter à Alain Pacadis alors que ma sous-culture ouvrière n'a jamais trop goûté aux références. Clignez des paupières. J'ai appris à connaître tous les notables qui pèsent dans cette ville par leurs conformismes et étroitesses diverses (mais bons calculs relationnels) ou, par bonheur, leurs courages, sincérités et penchants borderline. De vernissages en spectacles ou d'apéritifs en boîtes à queues, ma statue osseuse et sans boulon s'est dressée au milieu de cette petite cour de l'inimportance. J'ai une signature que je ne pose jamais au bas d'un chéquier (interdit par ma chère enseigne bancaire) mais juste après le dernier point de l'article. Clignez des paupières. Je suis ainsi célèbre entre le plateau de la Croix-Rousse et la gare de Perrache. Autant écrire que je peux faire mon crâneur à coupettes balancées dans un banquet pour peopleux et papoter avec les plus grands des petits élitistes locaux. Certains adorent mon "style" même s'ils ne comprennent rien à mes mondes. D'autres ne croient pas ce qu'ils lisent ici parce que, lorsqu'ils sortent consommer de la fête, ils la trouvent rarement. Clignez des paupières. Dehors, la nuit n'est pas drôle. Elle laisse peu de place aux paresseux, à la lenteur et à la passivité. Elle porte la couleur qu'elle mérite : noire, obscure, violente, excessive, toute en rapports de forces, en frustrations lâchées, peines exagérées, rires artificiels et en visages glacials. Je l'adore juste pour ça. Sa foire à l'humain agitant son existence incomplète et espérant que les heures avancées lui porteront chance. Je la regarde, joue avec elle et ne m'en empare jamais. Trop dangereuse. Lulu du VertuBleu avait raison en me fâchant avec "Tu es comme le corbeau perché sur son arbre, qui fonce sur un fromage avant de remonter aussitôt sur sa branche. Tu ne vis rien, n'es qu'un spectateur". Oui, je suis un spectateur-acteur placé sous protection de la peur de mourir. Et la peur se confond peut-être avec l'envie. Clignez des paupières. Les drogues et le sexe sont les maîtres de la pénombre. Alcools, bites actives, cigarettes, joints, ecstasy, parfums à séduire, poppers, cristaux de MDMA, seins découverts, cocaïne, gel dans les cheveux et breuvages médicamenteux font tourner le joli manège nocturne. Je ne suis sous l'emprise d'aucun de ces maquillages même si je les expérimente. La distance est trop forte. Le maintien en vie trop présent. Le pas-savoir-où-est-sa-place bien inscrit dans mes égarements et provocations. J'ai décidé de survivre et maintiens ainsi des limites. Clignez des paupières. Si ce texte est le dernier publié, je resterai fier de tous les écrits passés. Parfois trop lourds, tellement dans le énième degré de lecture qu'incompréhensibles, méchants imparfaits ou faussement mondains, ils me plaisent. Ils traduisent ma sincérité et cette naïveté que je chéris tant afin d'éviter de devenir vieux con trop tôt. Alors, avant un Lyon-Brest pour retoucher mon marin adoré, je suis serein et à toujours reconnaissant de l'espace de liberté offert par Jean-Olivier Arfeuillère dans ce journal. Même si notre collaboration n'a pas toujours été idyllique, il m'a aidé à grandir, à courir la ville, à connaître des instants fort précieux et lier des relations importantes. L'expérience était bonne à prendre. La tenue de ce mini-journal intime fut un grand plaisir. Clignez des paupières. Si l'avenir de Lyon capitale m'arrête, ce ne sera pas mon choix mais celui d'une nécessité économique qui rabote tout ce qui dépasse ou paraît inutile. Et je veux bien être inutile. Fermez les paupières.

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MERCREDI 22 MARS 2006_ #359

 

Recouvrance

Je ne pensais pas pouvoir m'absenter de Lyon aussi longtemps. Clignez des paupières. À l'arrivée du train en gare de Rennes, Bastien est déjà posté sur le quai et girouette son regard bleu des mers entre les voyageurs, porteurs de valises inconnus en transit sur ces terres humides. Je m'avance vers l'homme que j'aime, pose un baiser discret sur ses lèvres et laisse glisser des mots tendres depuis son lobe d'oreille. En route pour dix jours d'amour fou, nous testons à l'aveugle quelques bars du coin. Ce jeudi là, les rues sont à demi désertes et les trottoirs bien propres. Seuls de jeunes étudiants alcoolisés nous laissent croire que la ville respire encore. Rue de la Soif, une jeune fille ne peut nous indiquer l'adresse d'un "bar un peu interlope, mixte et adulte" selon les exigences que nous lui avions imposées. Alors, perdus dans la provinciale, nous poussons la porte d'un pub anglais poisseux et vidons un gobelet de bière face à des post pubères, ivrognes lisses en recherche de partenaires frétillants. Clignez des paupières. Brest est une ville moche dont les immeubles, brutalement bétonnés après la guerre, s'enlaidissent à murs collés avec la prétendue modernité architecturale des années 60 à 80. Grues pour bateaux, rivière militaire emprisonnée par de hauts remparts, réaménagements ratés de places publiques et plan d'urbanisation non réfléchi donnent à la cité bretonne un air sauvage et sans harmonie. Mal finie et richement bordélique, elle devient alors plus qu'attachante. Clignez des paupières. À L'Espace Vauban, la brasserie sur rue va fermer et les verres valsent au son des gueulantes de bretons rustres et exubérants. Un buveur s'étonne que nous n'ayons "pas la tête de pédés" avant de se demander si "nous, les hétéros, ne sommes pas à coté de la plaque par rapport aux plaisirs procurés par la sodomie." Clignez des paupières. En sous-sol, le plancher du club sucre aux pieds une pellicule d'houblon brillante et P.toile actionne la pompe à beats nerveux qui me plaquera ivre et chaud contre le torse de Bastien. Je ne vois que mon marin. L'agitation autour n'est plus qu'un décor flou. Clignez des paupières. Les nuits se succèdent sur des va-et-viens amoureux intensifs dans l'appartement accroché au pied du pont de Recouvrance. Les journées en bord de mer regonflent nos envies. Les mains fouettées par le vent glacial et les yeux limés par la beauté de nos présents, nous sautons d'un rocher à l'autre sur la plage de Kerlouan. La terre est plate et à herbe grasse écourtée. Au loin, la mer forte, infinie et ondule des vagues à petits pics. Deux jours plus tard, à Trezbihan, nos corps s'allongent sur un matelas vert surchauffé par le soleil. La baie de Douarnenez borde ses falaises déchirées d'une eau bleue turquoise en contre bas de nos touchés doux. Clignez des paupières. Samedi, en escale à Paris avant retour ici, je noie la fin de l'heureux séjour au Rex Club pour les dix ans de Katapult. A Jackin Phreak branche la machine à danser sur des sons hypersoniques et dans le coin VIP de la branchaga musicale, entre junkés et drunky pas toujours amusants, mon coeur est ailleurs. Fermez les paupières.

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MERCREDI 29 MARS 2006_ #360

 

La torture des jalousies

La boucle de rythmiques disco ne cesse de sautiller dans les tampons noirs serrés sur mes oreilles par l'étau du casque Stanton. Sons filtrés et freins volumineux s'infiltrent dans la cage au cerveau. Dans cet hyperplein musical, une pute hystérique tente de se faire entendre et hurle : "Get on up ! Get down !" Ce You Can Get Over de Serge Santiago colle parfaitement à cette semaine entêtante, vertigineuse et bruyante. Clignez des paupières. Mardi matin, les épaules à côté de la tête, je bois un cachet d'aspirine bullant dans un verre d'eau claire. Il y a quelques heures, Super Pénélope fêtait son anniversaire. Elle partageait, avec Bertrand, le souvenir de Jacques Livchine et son Centre d'Art et de la Plaisanterie à Montbéliard. "Le dernier lieu utopique qui ait existé dans ce pays", pétille ses yeux dévorants un Sponek, "la monnaie inventée, et illégale, mise en circulation pour payer les spectacles programmés." Et nous clignions des paupières. Je ne connais la jalousie que dans ces périodes où je donne tout à un autre. Sauf la confiance car elle n'est pas en moi. Maintenant, ne pas avoir un texto sur l'écran de Bastien pendant plus de six heures me torture l'esprit. J'ai besoin d'être rassuré sur ce qu'il vit loin de moi. J'ai besoin d'être rassuré sur ce que je suis, en général. Clignez des paupières. "Les gens amoureux m'énervent. Allez, rentres. Et arrêtes de me regarder avec cet air heureux", m'adresse, toute aimable, Délphine à l'entrée du Ninkasi Kao. Jeudi, la salle est pleine à tout casser pour le concert de Katerine qui met toutes les copines à ses pieds : La Drôlesse balance sa tête en avant comme un hardrockeuse échevelée sur Marine Le Pen. Caroline Alt frappe du pied en réponse à un 100% VIP chaud et prétentieux. Le dandy moqueur fait rire Mon Épouse lorsqu'il exige, entre deux chansons, "une vodka orange sinon j'arrête de respirer." Enfin, rappelé à corps et à cris par une foule soumise à la légèreté, il clôt un très grand concert d'une reprise de J'adore. Sous les hourras, il éteint la salle : "Et je coupe le son !" Clignez des paupières. Vendredi, chemin pour la Maison de la Danse sur un Vélo V, je m'extasie : "Cela fait deux mois que je baise avec le même homme et n'ai envie d'aucun autre". La Drôlesse : "C'est bien, non ?" Évidemment. Après ces quatre dernières années à trimballer un coeur désaffecté par une chair bien paumée, je monte volontiers amoureux de Bastien. Clignez des paupières. Le Ballet du Grand Théâtre de Genève empoigne la création d'Andonis Foniadakis dans un va-et-viens étourdissant de corps crochetés au ciel et d'enceintes qui montent et baissent, à câbles tendus, des Passion de Jean Sébastien Bach. Il y a, dans ce Selon Désir, de la fougue, du mysticisme et du terrien lourd qui époumonnent mais épuisent par trop de répétitions et surcharges dans les gestuels. Clignez des paupières. Au final de Loin, nouvelle pièce drôle et cruelle de Sidi Larbi Cherkaoui, je reste trente secondes coffré dans mon siège. Tant d'ingéniosités chorégraphiques, d'humour vachard et de circulaires piégeantes me projettent dans un beau malaise. "Tu tires toujours la gueule après un Sidi Larbi. Pourtant ce qu'il raconte n'est que la dure réalité de nos vies. Pas de quoi pleurer", cligne des paupières La Drôlesse. Samedi, dans les appartements d'une barre de la Duchère, Là Hors De expose ses 10 mots, projets arty-sociaux installés en étage : le lé blanc de Judith Lescur tapisse un mur grisailleux de petites phrases à résonances dégoulinantes. Maxémilien Dumesnil aligne des masques de taggers sur un alphabet désordonné et multiplie les ombres de rappers dans une vidéo floutée par écrans en tissu transparent. Julien Léonhardt sifflote La vie en Rose d'un homme crashé dans un tas de pierres (photo). Clignez des paupières. à l'after show de cette belle déambulation, nous félicitons les artistes, à canettes de bière dégoupillées, et enquêtons sur le sens de Chalala. Aurélie Haberey prétend qu'un "Chalala est un mec qui se la joue cool, écoute High Tone et porte des dreadlocks" alors que Xavier imagine "un pubard ou le mec du sentier qui se la pète avec sa blonde." Un trio de femmes riantes ferme les paupières : "Pour nous, ce serait plutôt un tube des Carpenters ou l'air amoureux dans Un homme, Une Femme : chabada bada chabada bada..."

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MERCREDI 5 AVRIL 2006_ #361

 

Indétectables précaires

Mardi, les voitures du métro coulissent leurs portes et vident des dizaines de voyageurs à Sans-Souci. "C'est joli comme nom de station pour débuter une manifestation", me tient le bras Super Pénélope. Nous n'avions pas marché sous les banderoles depuis ce 1er mai 2002 où la pluie n'avait pas pu ramollir nos os rongés par la colère d'un Le Pen qualifié pour le deuxième tour de l'élection présidentielle. Clignez des paupières. Ce jour, ma descente dans la rue n'est pas seulement motivée par la révolte contre la précarité imposée par le CPE. Stratégiquement, j'ai voté "Non" à la constitution européenne pour plomber Chirac. Stratégiquement, je me joins aux "d'jeunes" pour couler l'état UMP. Ce n'est pas très constructif mais la gauche étant ce qu'elle est aujourd'hui (des carriéristes du passé et mauvais experts de nos quotidiens), le meilleur moyen de l'aider à gagner les prochaines élections est, hélas, d'affaiblir son rival. Clignez des paupières. De fines gouttes d'eau s'incrustent sous l'épiderme. Nous marchons en poigne à un parapluie multicolore et rions entre chaque groupe de syndiqués, étudiants et lycéens. Place Bellecour, nous sommes déçus de n'avoir pu trouvé sur le chemin "un char revendicatif, un peu groovy, avec des manifestants qui danseraient en costumes pailletés sous une immense boule à facettes et chanteraient des textes engagés sur des standards de Diana Ross." Clignez des paupières. Bastien pose son sac au pied du lit. Mercredi, je couvre mon marin de baisers avant de faire l'amour jusqu'à tremper nos muscles tendus dans la sueur brûlante. Clignez des paupières. Il paraît que certains fidèles lecteurs de Nuits Mobiles s'ennuient de me lire heureux. Ceux-là adorent certainement la misère existentielle de l'autre (même si ma vie ne l'a jamais été), la souffrance (j'enferme mes démons lorsqu'ils ne servent plus ma consistance) et les errances sexuelles (leurs frustrations monotones ne me concernent pas). Clignez des paupières. Vendredi, nous couvons la cour intérieure du Palais Saint Pierre en dorade sous un soleil plein. Depuis la terrasse du musée, nous laissons le temps devancer nos emmerdes de frics et fragilités matérielles. Le salon de thé est à demi vide et le service toujours aussi exécrable. Clignez des paupières. Samedi, alors que La Drôlesse rejoint la PMP Party au Modern Art Café où elle sera victime d'un harcèlement sexuel orchestré par le Golden Boy et sa bande d'adorables mécréants, Patrice Béghain relance l'idée d'une prochaine fête dont il sera le star-deejay et "mixera" des tubes chinois. "Le bénéfice des recettes sera reversé aux enfants du Soudan. Et je suis prêt à faire la Geisha pour mettre de l'ambiance", propose Gilles Pastor. "C'est chinois pas japonais", pétille Patrice. En table aux Feuillants, nous recadrons les échanges sur cette société où apparences, vies publiques et mondanités exubérantes vernissent, jusqu'à l'aveuglement, d'indétectables précarités. Clignez des paupières. À l'United Café, les chaînes en or des barbie racailles et jeunes pédés aux cheveux laqués nous lassent. "Tout est sérieux ici", conclut Gilles, plaqué contre un mur à regarder les hommes presser un passage sur le dancefloor. Fermez les paupières.

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MERCREDI 12 AVRIL 2006_ #362

 

Verrouillage

"C'est exactement comme lorsque tu vois un couple d'amis qui jouent les gâteux devant leur nouveau né : tu es content pour eux mais leur bonheur ne te touche pas. Il t'emmerde car il est égoïste. Trop récent pour être intéressant et s'ouvrir aux autres", compare Philippe B. en analyse de mon amour pour Bastien exposé ici. Mercredi, à la force de verres-tourneurs alcoolisés, les réflexions naissent et grandissent sur table de L'Escalier. Chatte Rouge alimente mon goût pour les déboires de nos bouches. Entre l'anorexie "qui est bien assimilée par la société puisqu'on la considère soit comme une mode soit comme une maladie" et l'obésité "que l'on refuse totalement", l'amie que je pourrais avoir finit par nous baiser comme une soeur. Clignez des paupières. Les rires d'étonnements inaugurent la nouvelle salle du Balmoral et ses murs peints à l'éponge couleur saumon vif. "Ils ont heureusement gardé toutes les anciennes horreurs de déco", se soulage Patrick P. dans l'attaque d'une pizza crémeuse. Philippe considère que "la fidélité charnelle dans un couple est un réflexe adolescent, un peu immature." Mon attachement à la naïveté enfantine, ma solitude cultivée dans le berceau familial et mon attirance pour les crimes passionnels et le cannibalisme m'assurent un profil d'amoureux excessif, jaloux et possessif. C'est l'amour unique ou le bordel total. Rien de bâtard n'est prévu entre ces deux. Dans la pureté des sentiments. Clignez des paupières. Deux longs tubes lumineux se parallèlent au dessus du parquet. Nourris des caissons à musique minimale, ils se remplissent et vident de blancheur comme de fins tubes à essais fragiles. Jeudi, l'exposition White line white du label allemand Raster-Noton se vernit ainsi en étage de la Galerie BF15 : dans une paisible contemplation de ces tiges siamoises et injoignables. Devant la porte d'entrée des arty, Vincent Carry porte au ventre sa Mathilde et précautionne : "À l'intérieur, Il n'y a pas de fumeur ?" Mon Épouse traverse la place des Terreaux chauffée par le soleil déclinant. Nous plaisantons comme au bon vieux temps. Comme si le futur était parti pour effacer nos anciens différents. Clignez des paupières. Vendredi, sur la passerelle de La Plateforme, Céline et Malik aident les videurs blasonnés de broderies policières à trouver leurs noms sur la guestlist. Bien rentrés pour rire, nous végétons sous la bâche blanche du pont avant de couler à coupettes overdosées sur un mix taraudeur et technoïde de Dj Koze. En cale pour flirter avec l'indignité, Yves Caizergues et Fred Gangneux se charges les mains de drinks à ne plus savoir comment tenir leurs cigarettes. Maxime exagère son name-dropping dans une de ces Nuits Mobiles : "Je suis enfin une people !" Clignez des paupières. Il est trop tard pour danser rock'n pop gay au Dix Club et la soirée Middle Gender. Le videur me claque la porte au nez : "On ferme". également en clôture, l'United Café n'arrive pas à désamorcer Christophe Boum et Primabella en bousculade des dernières tapettes présentes et arrosant le comptoir d'alcool. À L'Apothéose, Christophe me serre et trimballe sur un dancefloor agité par Plastic Dream de Jaydee. Primabella me colle, tout drunky : "Protèges l'amour que tu voues à Bastien. Verrouilles-le des mauvaises intentions qui viendront de l'extérieur." Fermez les paupières avec une promesse de verrouillage.

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MERCREDI 19 AVRIL 2006_ #363

 

You are the sunshine of my life

Tout ne tourne pas comme il faut dans L'Escalier, jeudi. Juste arrivé dans la ville, Bastien pose les enceintes de sa vieille hi-fi sur le comptoir. La Drôlesse vide des sacs de fraises Tagada dans quatre corbeilles en osier et ventile le ibook, juke box à fichiers mp3, de ce ventilateur de poche qui centrifuge de petites diodes lumineuses en cercles disco multicolores. L'apéritif Ding Dang Dong monte les lèvres hautes par la gràce de quelques standards musicaux des années folles et l'idiotie de tubes rétro non mixés. Je reste les yeux fixés devant un écran listeur de titres à danser n'importe comment. Ma fonction de music selector est une grosse plaisanterie : ni un métier, ni un faire-valoir. Juste un instantané de ce présent à plaisirs et négligeant de l'avenir. Clignez des paupières. Dans ce manège pour grands gamins levant les bras pour choper la bête invisible qui leurs donnera un nouveau tour gratuit, Antoine Sève nous présente Lili-Jeanne, sa fille chérie et superbe preuve de son statut de papa fier en frime. Vincent Carry a laissé Mathilde dans le berceau par crainte que le rendez-vous ne sente trop l'alcool ou flotte dans une brume de tabac pipé en brume fumante. Je cherche le regard de Bastien. Mon amour me colle des baisers sur la joue et sourit : "Je suis déjà un peu drunky." Clignez des paupières. Fred Gangneux et Yves Caizergues ne veulent pas démordre de leurs sucettes salivantes même lorsque France Gall biberonne la gainsbourienne : "Annie aime les sucettes, les sucettes à l'anis". Dj Poulet formente un concept flou et impossible : "La prochaine fois, je prépare le mix de cette soirée et tu n'auras plus qu'à faire semblant de cliquer sur tes fichiers ." Peu séduit à la supercherie promise, j'accumule les erreurs de tempo entre un Blue Monday par New Order qui fera sautiller Patrick P, les vocalises de Luis Mariano entraînant Christophe Boum dans un mime d'opérette et ce You are the Sunshine of my life à destination sonore de l'homme que j'adore. Clignez des paupières. Jean de feu Meï Teï Sho rappelle les kids adeptes de la fumette au chant du Peuple de L'herbe. En caressant les fumeurs dans le sens du vent libertaire, le groupe ennuie. Et, vendredi, sans attendre la fin de ce concert pour adolescents rebelles au Transbordeur, nous laissons finir cette nuit modeste au bar avec A Jackin Phreak en plein fantasme sur un vigile baraqué. Clignez des paupières. "Vous formez un joli couple. Mais toi, tu es carrément plus beau que ton copain", ivrogne un gay provincial à l'épaule de Bastien, samedi à La Ruche. Puis m'adresse en rattrapage : "tu as la tête d'un baba cool mais tu dois certainement être intelligent et avoir du coeur." Bastien conclut, hilare : "Ce qui signifie, en résumé, que je suis beau mais con." Clignez des paupières. Entre La Marquise et La Plateforme, nos corps balancent sur des rythmiques soul et chaleureuses sur le dj-set de Mr Scruff ou l'énergie break beat, accompagnatrice d'une beuverie indigne, par Dj Pest et Redrum. La Drôlesse coûle sous du coca noyé dans le rhum. Julie B., Céline et Maxime ne veulent plus dormir et dansent à l'excès. Manu Cédat chasse la fille qui pourrait se caler à ses pieds avant de poser dans ses draps. Mon amour m'embrasse encore puis ferme les paupières, en couverture sur ses pupilles bleues vitrifiées par l'ivresse de ce temps de bonheur.

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MERCREDI 26 AVRIL 2006_ #364

 

Forcée à sniffer

L'effort pour se singer dans la peau d'un jeune fan de hip hop ne servira à rien. Jeudi, le festival L'Original inaugure trois jours de scratchings et speeches chantés dans l'allée centrale de la Galerie des Terreaux. Et le surnombre de pantalons en maintien périlleux sur les hanches, tee-shirts extra-larges et attitudes pataudes nous rappellent que le "cool" et la "street" ne sont pas dans nos gènes. Alors nous adhérons aux expositions toutes fraîches et qualitatives de tags, pochoirs et peintures installés dans ces affreux boxes vitrés, marques cassables de la mocheté du lieu. Clignez des paupières. La Drôlesse persiste, vendredi à l'entrée de Transbordeur : "Alors, maintenant, il faut que l'on puisse parler aux jeunes de ce soir : Quettecasse et Vêtesur sont les verlans minima à placer dans une phrase." Cécile Paris et Yves Caizergues ne nous laissent guère le temps d'exercer nos talents de bad people. Leurs drinks claquent bruyamment des allusions sexuelles sur ce voisin de comptoir construit comme une armoire normande et qui "de toute façon, mis à genoux, serait doux comme un agneau", provoque-je. "Tu veux lui casser les pattes arrières ?" exquit Yves alors que Patrice Moore relate ses soirées privées dans le milieu porno international et insiste "Non, non. Lorsque j'étais invité, c'était pour y jouer... uniquement en tant que deejay." Clignez des paupières. La nuit s'éteint sur un concert ludique sonné par De La Soul. Le trio mythique manipule nos bras sur des beats baba et nous agite comme des marionnettes travestis en collants fluo et tordues de rires sur un tapis de gym tonic. Quelques élongations sur la terrasse de La Marquise finissent par nous coucher, épuisés. Clignez des paupières. Samedi, sur les lignes droites bitumées en route vers Paris, le Goldenboy grignote de la cochonnaille en sachets Justin Bridou. En maintien du volant en éveil, je questionne par stupidité : "Pourquoi Justin est-il toujours en vie alors que la Mère Denis, sa congénère figure-publicitaire, a depuis longtemps cassé sa pipe ?" Las, le copilote explique : "Justin ne fait que boulotter de la chair à saucisses tandis que la Mère Denis a été forcée à sniffer de la lessive. L'espérance de finir centenaire n'est, du coup, pas la même." Clignez des paupières. Place de Clichy, Julie B. et Raphy ouvrent les fenêtres du balcon sur la Tour Eiffel pailletée de mille scintilles. La Drôlesse et Prousty se nourrissent d'huîtres et pizzas avant une escale au Rex Club où nous rejoignons Céline, Malick et Vincent Carry et humectons quelques drinks sur le live raté des allemands Jahcoozi. Clignez des paupières. La voiture en arrêt face à la grille du Palace, nous nous prosternons devant l'enseigne noircie de ce monument du clubbing tels des pèlerins de l'extrême. Puis gagnons le Trabendo en bouillon de corps transpirants et cris hystériques sous un mix en ping pong de Laurent Garnier et Dj Deep. À 6h du matin sur un parterre à demi rempli, Seb Broquet confirme : "Un Garnier se mérite. C'est lorsqu'il a renvoyé le gros du club au lit qu'il devient un dj extraordinaire." Alors tout part ainsi dans le beau. La musique disco retient nos chevilles en torsions folles. Eric Boulo sautille entre des gym queens essoufflés. Didier Lestrade et Madame Pipi (photo) discutent en paix. Le journaliste me sourit : "On se croise chaque fois sur le Theme from S-Express." Au grand matin, Bastien me textote depuis Brest : "J'aimerais me déhancher avec vous, mon joli." Fermez les paupières.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

 

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