INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

MERCREDI 09 NOVEMBRE 2005_ #346

 

 

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MERCREDI 16 NOVEMBRE 2005_ #347

 

Rasages de moustaches

Les portables au creux de l'intime, nous passons un bout de la nuit à s'écouter. Mercredi, Super Pénélope oblige des questions sans réponses sures : nos dépendances aux prises de têtes en cercles fermés et bien pratiques pour refuser d'avancer, l'égoïsme et ses limites, le pouvoir et l'isolement ou ces virages forcés pour sortir d'une autoroute somnifère. En cours de confesses, elle n'oublie pas la question : "Alors ? C'était comment cette séance photo pour Butt ?" Malaise et sourire téléphoné à décrire ce shooting sur bite en érection au troisième étage d'un appartement vide près de la Gare de l'Est. Nous raccrochons sur une détente tranquille et mise en analyse modeuse du Hung Up de Madonna. "Elle porte une petite culotte violette sur des bas résilles coupés aux mollets et danse comme ça", décrit La Drôlesse dans une chorégraphie de slalomeuse en flexions rapides entre deux portiques imaginaires. Clignez des paupières. Jeudi, quelques drinks aux lèvres, nous tricotons la mode dictée par la Ciccone relookée "drôle de dame" dans son clip et effectuons des élongations vers la futilité du futur : les prochains amants seront blonds vénitiens et dégaineurs d'une attitude de chérubins aux fines toisons d'or. Les moustaches, devenues trop vulgaires, passeront au rasage. La dictature de l'électro-house scandinave adoucira nos corps sur les dancefloors. Alors, avant de rejoindre le basement du DV1, la hi-fi couvre nos rires d'un morceau chaud en disco-composé par Putsch 79. Posté contre un mur transpirant du club, Pascal se refuse mollement : "Je suis plutôt branché par les filles. Et puis, j'ai une femme que j'aime même si je l'ai trompé deux fois." Le "plutôt" encourage à une drague ambigue qui trouvera issue, sans chavirer, au milieu du mix bancal et jouissif de Ark. Clignez des paupières. En descende du TGV, Dimitri synthétise, vendredi, la ruée sur les créations à petits prix de Stella McCartney dans les rayons du H&M Haussmann : "C'était beaucoup plus civilisé que l'an dernier avec Karl Lagardfeld". À L'Escalier, un brainstorming par name-dropping accouche de noms plus ou moins fantaisistes en vue de la prochaine association entre le grand distributeur et un styliste : John Galliano pour le possible. Tom Ford pour déconner. Pierre Cardin ou Montana pour se moquer. Dries Van Noten pour chic ultime. Un dîner plus tard, La Denise, fagots de paille séche fourrés dans les manches et mis en ceinture d'épouvantail, ouvre la soirée Divine au DV1. Sur scène, les exercices techno-punk mineurs de D.I.P. recoivent un "on dirait Elie Kakou en ressurection" par Le Bimb avant qu'Optimo nous remette à notre juste place : au coeur d'un déluge de classiques new-wave, rock et hip-hop lacérés par des sons lachés dans une centrifugeuse étourdissante, le duo absorbe toute l'énergie de kids déboussolés. Hors circuit, le matin disparaît derrière l'épuisement. Fermez les paupières.

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MERCREDI 23 NOVEMBRE 2005_ #348

 

Retour de je

Vendredi, sur le départ pour l'Épicerie Moderne, Dj Poulet (photo) débite des idioties à rire. "Avant que je sois en couple, ma technique de drague consistait à ôter mes lunettes pour fixer, de mes yeux transformés en rayons laser, la fille que je désirais. Ma dernière conquête m'a emmené chez elle. Là, on bavardait et, soudainement, elle me lance : "Tu ne te déshabilles pas ?" Les femmes ne sont plus ce qu'elles étaient", souffle-t-il du froid dégivrant vers La Drôlesse. Je récite mon mode de séduction : "Affaiblir intellectuellement la proie, puis la faucher sexuellement." Clignez des paupières. À Feyzin, Troy Von Balthazar pend sa bouche au micro et laisse onduler tout son corps comme un élastique fou. La guitare pivote à fond de cordes et le chanteur plante I Block the Sunlight Out dans les rangées de transats qui nous inclinent face aux rampes lumineuses de la scène. Le plafond cérébral spided et en cabot lascif surdoué, Troy empoche nos joies sonores d'une pop vaccinée au low tech électro. Clignez des paupières. Trouver une définition à la beauté m'est difficile. Peut-être que ces très rares occasions où je bloque les larmes pressées par un corps frissonnant, en conjugaison à l'envie de prendre place dans l'oeuvre regardée, sont les traducteurs exacts de la Beauté. Les harmonies délicates du concert de Sébastien Schuller placent le sensoriel dans de grandes hauteurs malgré des fins de morceaux trop grattées par des riffs de basses répétitifs et inutiles. Clignez des paupières. Le nouveau lieu se prétendait "comparable au Studio 54 et au Palace". En ouverture, Life Can Wait n'est qu'un gros club supplémentaire surpeuplé de chalalas et boutiquières vulgaires. Au bar, La Drôlesse subit les gesticulations pédestres de gogo-dancers que l'on n'avait pas vus dans une disco depuis 1995. "Oh, my god ! Vite, partons. S'il te plaît", faillit-elle tourner de l'oeil. Sur le retour vers la digne civilisation, nous nous désolons de ne toujours pas avoir trouvé un club lyonnais "où l'argent coule négligemment dans le champagne, les clients sourient de leurs postures lascives et se frottent sur une musique pointue, où le rimmel de mannequins tchèques est fixé à la cocaïne". Clignez des paupières. Il semblerait que certains se demandent si je ne serais pas séropositif. Vu ma maigreur actuelle, c'est compréhensible. L'autre nuit, Thomas s'inquiétait : "Dis, t'es pas séropo, j'espère ?" Non mais, si tel était le cas, comment réagiraient-ils, tous ces idiots ? D'ailleurs, leur dirais-je ? Clignez des paupières. Samedi, Maya quitte l'United Café pour L'Apothéose et vante son polaire "acheté 20 euros chez Décathlon" résistant au gel nocturne des 5 heures. Dans la disco, une nuée de papillons emmochés volent autour de Yannick Noah pendant que je tente de renverser un caïd yougoslave à l'étage. Fermez les paupières.

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MERCREDI 30 NOVEMBRE 2005_ #349

 

Le temps part si vite

Le train déroule un paysage anglais sans le perdre de vue ou l'effilocher en ces traces multicolores typiques de l'hypervitesse pour aveuglés. Les rails oxydés se crampent, sans broncher, dans un gravier gris. La locomotive obéit à la trajectoire. Un départ. Une arrivée. Mardi, aux Subsistances, les premières images ferroviaires projetées sur l'écran vidéo de Requiem for DJ (Derek Jarman) introduisent une constante qui ne lâchera jamais la pièce : personne ne peut s'échapper d'un fauteuil en marche pour une destination connue. Mieux vaut se coller à la vitre de la voiture et faire travailler la rétine avant que plus rien ne bouge. Avant de mourir. Gilles Pastor conduit ses comédiens dans l'histoire de l'écrivain engagé, mort du sida, en se foutant de la chronologie biographique (puisque la destination finale est inévitable). Sans édulcorer la maladie charognarde qui nous menace tous, il plonge le corps attaqué de l'artiste dans des bassins remplis de teintures puis le frotte aux pigments naturels avant de l'essorer par humour et amour. Un acte fertilisant, vivace et grand. Clignez des paupières. À quelques heures près, la Plateforme empile les kids dans sa cale. Laurent Garnier donne un coup de chaud à une salle comprimée et prise d'hystérie collective. La Drôlesse porte sa coupette aux lèvres et danse un doigt pointé au ciel. Par excès de drinks, David Cantera s'affecte dans la tendre indignité et transpire dans des touchés joyeux. Flore menace de lâcher les crocs de son manteau en fourrure si nous ne la soignons pas de gentilles attentions. Le temps part si vite que déjà le gel matinal nous maintient en veille jusqu'à chute méritée. Clignez des paupières. Jeudi, le Hilton verse le beaujolais nouveau dans les ballons de peopleux encravatés. Super Pénélope converse gérontophilie avec Christophe Montfort. "Lorsque sur les terrains de boules, certains lancent "Tu es bon pour Albigny", cela signifie qu'ils peuvent rentrer en maison de retraite", nous explique l'adorable communicant. Le sourire malin, Gérard Angel assure que les bonnes ventes de ses Potins lui permettent de se passer d'insertions publicitaires. Jacques Marcout promotionne l'ouverture, ce vendredi 25, du Life Can Wait en lieu et place du Studio 1 : "un club branché et gay-friendly". À voir. Au Transbordeur, Sigur Ros allonge un public dans un spleen bien trop lent pour ne pas se sentir fauché par l'ennui. Malgré une scénographie émouvante, le groupe s'appesantit dans la répétition sonore à ne plus savoir que faire du trop-plein de vin absorbé. Clignez des paupières. Samedi, Wilfrid Haberey calcule son nouvel âge entre amis. Autour des bouteilles vides, Denis devient inaudible et Aurélie entretient sa délicatesse, le regard curieux. Nous flashgordons vers les Subsistances en sortie de nuit sur un mix de P. Moore. À l'étage du Cosmo, quelques wonderboys se draguent sans autre finalité que séduire, rire puis dormir.Fermez les paupières.

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MERCREDI 7 DÉCEMBRE 2005_ #350

 

Au milieu des douleurs

Ma mère a lutté contre la maladie qui rognait sa moelle épinière. Mon père a vite refusé les combats. L'une craignait de perdre son corps et le perdra contre son gré à la sortie d'un virage. L'autre se prenait la tête et l'accrochera dans un arbre à l'entrée d'un sous-bois. La seule fois où j'ai vu ces deux-là se soutenir mutuellement remonte à mes six ans. Ma mère sortait alors de sa première hospitalisation. "On lui a fait des ponctions lombaires", avait prévenu une voisine. Les effets d'une ponction lombaire ? Une femme, le visage mou et fermé, assise dans la cuisine, incapable de tenir une fourchette et recevant la becquée d'un époux solidaire par obligation. Clignez des paupières. Au milieu des douleurs, j'ai ainsi appris à saliver avec tous types de morts : celle que l'on refuse, celle que l'on choisit et celle qui fauche subitement. Clignez des paupières. Lors d'un dîner loin d'ici, Super Pénélope posait : "Je ne sais pas si j'aurais la force et le courage de vivre une histoire d'amour avec une personne atteinte par le VIH." Comme le passé trace, je ne partage pas cette crainte et vivrai peut-être cette aventure difficile. Par accident, je peux bien choper le poison sexuel. Par choix, je peux supporter l'être aimé en souffrance dans sa chair. Jeudi, quelques dizaines de courageux marchent sur la rue de la République à l'occasion de cette nouvelle Journée mondiale de lutte contre le sida. Pourquoi être là chaque année ? Je n'ai jamais vu tomber dans la fosse des proches butés par la maladie et, encore moins, l'impression que mon homosexualité soit seule fixeuse du virus. Non, ma présence est motivée par la peur de voir l'autre périr. Uniquement. Clignez des paupières. Au Café 203, les hommes en blouse de Rhose Lyon débutent la tournée des bars partenaires de Sida Basta, mis en action par les Subsistances, et claironnent en riant l'urgence, pour tous, de se protéger, de capuchonner sa bite d'un préservatif. De partie avec cette opération "Capotine de Lyon", je devance les rhosettes dans la série d'inaugurations des lieux promettant une mise à disposition près du comptoir de capotes gratuites toute l'année. Au Bistrot Fait sa Broc, nous cédons à l'appel de Zébu pour la prise de drinks nourrissants. En flashgordant vers Cassoulet, Whisky et Ping-pong, nos rotules frottent la fatigue dans le sens du sommeil et nous grommelons notre faim à Cathy Bouvard qui ne trouve pas meilleure nourriture qu'une mandarine et une papillote dorée. Moqueur et aimable, je lui caprice un souper de roi avant qu'elle ne commande un taxi pour rejoindre le Transbordeur. Forfait pour bouger encore, je ferme les paupières satisfait de cette soirée militante qui aura, peut-être, empêché quelques-uns de connaître une douleur évitable.

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MERCREDI 18 JANVIER 2006_ #351

 

Courte échelle

L'avenir plus qu'incertain de Lyon Capitale m'inquiète. Non pas que j'aie peur de sa mort. Tout a une fin. J'ai pleuré en salle de rédaction lorsque Jean-Olivier Arfeuillère nous annonçait son limogeage. Non pour les titres (du journal et de PDG) qu'il venait de se faire voler mais parce qu'il a ouvert, il y a sept ans, une porte de mon histoire comme il a pu le faire pour de nombreux autres. J'aime ce type. Il n'est ni un ami, ni mon patron. Juste un de ces hommes naïfs, entrepreneur d'un autre temps, et en voie d'élimination par une société de chiffrages. Clignez des paupières. Ce que je vis actuellement au sein de ce journal me conforte (et me terrorise) dans mes impressions : nous vivons une époque de pré-guerre. Nous sommes dans les années 30 à tous les étages. Légèrement, la toute dernière mode nocturne est aux ambiances "cabaret" (version "années folles"), dans le feutré bancal et pas propre, pour jouissances entre gens fortunés dopés à la coke et étouffés par leurs coupettes de champagne. La débauche n'est plus ralentie par la crise comme cela fut le cas lors de celle entamée après la première guerre du Golfe. Les riches assument ouvertement leurs arrogances et "shows off". Les pauvres n'ont qu'à baver sur leurs extravaganza imprimées sur papier jetable, qu'à se goinfrer dans la consommation idiote de révolutions technologiques isolantes et à valider les discours de charlatans populistes. Clignez des paupières. Lourdement, le maître du monde politique brandit son W pour la victoire d'un monde déclaré "du bien" sous couvert d'une obscure impulsion déificatrice. L'Europe idolâtre ses dirigeants liberticides (les Poutine ou Berlusconi). La France croit au Petit Nicolas, censeur publique avoué, idéologue d'une vie sécurisée et marchand de peurs pour mieux anéantir les risques de soulèvements contestataires. Dans ce monde du vilain repli, Lyon est une lamentable ville relais. Clignez des paupières. "La différence entre Bertrand Delanoë et Gérard Collomb est que le premier peut encore aller plus haut alors que le second a atteint son sommet", ajoutait aux comparaisons persistantes entre les deux maires de "gauche" une inviteuse lors d'un dîner sur péniche. Cette dernière a, aujourd'hui, encore plus que raison. Et son analyse peut expliquer bien des comportements municipaux actuels. Un homme qui siège sur la dernière marche de puissance qu'il s'est fixée ne peut qu'être médiocre lorsque sa seule et unique tâche devient alors de se maintenir à ce poste chéri. Et, ainsi, il se doit de faire taire ou d'écraser ceux qui pourraient mettre en danger son avenir de stationnaire sans ambition. Gérard Collomb n'est peut-être pas malhonnête, mais il a probablement trop peur. Il s'accroche à son fauteuil comme, d'antan, ces vieux maires élus pour trente ans. Comme ces notables de village shootés aux petits pouvoirs sans autre dessein que de les garder. Clignez des paupières. Plus besoin d'être de gauche, de droite ou d'ailleurs. Il faut composer n'importe quoi, selon l'air du temps, pour rester. Rester. Demeurer. Garder sa place. Ne pas voir plus loin que son fauteuil doré. Baiser les pires idées. Amuser le peuple pour lui faire oublier de réfléchir. Choisir qui parlera de son haut grade de minuscule édile et en quels superlatifs. Galaucher les gros comptes de l'industrie pour palier le "gaspillage" des deniers publics, nerfs de la guerre électoraliste. Clignez des paupières. Je suis un homme de gauche, tendance modérée et libérale. Dimanche, la commémoration du dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand me rappelait ces dix-huit ans à peine. Ceux où je collais des affiches "Génération Mitterrand" (où la bouche du nouveau-né baisait le "M" du président sur un fond blanc) sous une voûte de pont. À cet âge-là, il faut rêver. Le Tonton portait dans ses discours de beau menteur (mais gigantesque romancier) une donnée permanente : le temps. Le temps qui modifie. Le temps qui fait attendre. Clignez des paupières. Du temps, il est aussi question dans une ville. Entre les choix (ou non-choix) politiques et leurs intégrations par la population, le maire n'est parfois déjà plus là. Raymond Barre a hérité de Michel Noir et son immobilisme de bon centriste ne s'est pas trop fait sentir. Gérard Collomb a hérité de Raymond Barre lorsque la ville commençait déjà à sentir le terroir du bourg où les vieux notables pouvaient, de nouveau, sortir de leurs buffets Louis-Philippe. Sans correction courageuse, le bon père de famille "socialiste" a accentué l'ambiant imprimé par l'ex-Premier ministre ronflant jusqu'à en devenir répugnant par son aveuglement à ne pas tenter d'encourager tous ceux qui aiment cette ville, ceux qui refusent de la quitter parce qu'ils en ont besoin, ceux qui la critiquent parce qu'ils oeuvrent pour qu'elle s'enrichisse. Clignez des paupières. Monsieur Collomb, vous faites honte à nos énergies. Monsieur Collomb, votre étroitesse d'esprit ne me fera ni devenir "de droite" ni m'exiler dans une autre ville pour être libre d'écrire, d'agir et de participer à un devenir diversifié riche et ouvert. Ouvrez très grandes les paupières.

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MERCREDI 25 JANVIER 2006_ #352

 

Ce que je devrais faire

Je voudrais être celui que je ne peux. Parfois. Un classique de tous nos âges, du genre l'Autre qui construit sa vie, ailleurs, dans une meilleure fuite. Au plus bas, je m'échappe dans un modèle que je ne connais pas et qui se tient tout au loin : un bon petit soldat salarié d'un quotidien régi par la courbe sinueuse de son compte bancaire et les envies matérielles collées dessus. Je vois, en flou, l'amant qui dure et chauffe le lit en mon absence. Je conçois l'économie de sorties pour partir sur des terres lointaines. L'équilibre durable et sans inquiétudes majeures pour un avenir promis splendide. Un micro-monde rien qu'à moi qui élèverait une muraille borgne entre l'extérieur en flottaison et mon foyer soudé au paisible. Clignez des paupières. Seulement, je ne suis pas celui-là. J'aime entretenir l'état fragile, manger mes voisins jusqu'à saigner les gencives, mesurer les bites de mes proies comme les dires et gestes des professionnels de la représentation. Je cherche une place pour mourir correctement, soit laisser une trace en supplément à mes cendres coulées dans l'océan. La clôture intime n'est pas du jour. Écrire ici m'a donné un grade publique et social, celui du pédé perturbé, un brin sensible, bordéleux, minuscule mondain du Lyonnais et casseur de langues lisses. Si Lyon capitale n'existait plus, je perdrais ce statut. Et après ? Clignez des paupières. Mercredi, Christophe Chabert lâche Le Petit Bulletin et s'entoure de communicants, gens de la culture et journaleux au Ninkasi Kafé Opéra. La tribu des Intéressés me bise à tour de verres et, comme à chacun de ces rassemblements entre petits importants, s'autolustrent les egos jusqu'à ne laisser briller que vacuités. Super Pénélope resurface la foule, déconnectée de la réalité du moment. Marc Renau empoigne les pichets de bière et court en table contrer une jeune fille brune. L'homme balade toujours ce regard naïf et incertain qui le rend affectivement investissable. Mais l'étourdissement n'attend pas et nous réécrivons la vie en compagnie de Dorothée et Renan jusqu'à ce que Frédéric Sicre cligne des paupières sur une invitation au Vercoquin pour son proche anniversaire. À rangs serrés, nous essayons de suivre le bilan de la Biennale d'art contemporain, jeudi, au MAC. Au milieu des félicitations - "merci l'État, merci la Région, merci la Mairie" - Sylvie Burgat réveille l'assistance : "...Gérard Collomb, grand visionnaire du futur de notre cité..." Soufflé par le discours, je me cramponne à ma chaise et évite de rire. Clignez des paupières. Barbara et Simon lèvrent les coupettes en décollant quelques petits fours de la nappe blanche. J'accroche le seul gentilhomme qui ait quelque chose à dire dans cette réunion d'artistes muets et galeristes peu rieurs. "Nous faisons de la vidéo et essayons de filmer les manifestations culturelles de la ville", débute modestement le jeune premier. Puis me tend un DVD blisté d'un Les Films Avenir bleu sur fond noir. Il me salue. Il cligne des paupières innocentes. Vendredi, le rendez-vous annuel de Rue Royale Architectes habitue aux échanges osés et descentes de drinks jusqu'à l'indignité. Fred de Boc valse les petits vins pendant que Marie-Pierre nous offre quelques narinettes de poppers. Helena et Gregoire Roche posent près d'une tête de cochon cisaillée et jurent qu'ils sortent encore en ville. Les Noao girls me promettent un cadeau en provenance de Taïpei. La Drôlesse court de pièce en pièce entre les plateaux à grignoter portés fièrement par Michel Essertier. Le trop-plein de verges en érection peintes par Olivier Auguste n'effraie guère Sophie Descroix, Pierre Obrecht ou Gilles Buna, tous postés à l'aise au milieu de cette fourmilière fantasmique. Même Nadine Fageol n'en perdra pas la raison. Clignez des paupières sur cet instant où "il est toujours aussi agréable de se retrouver car, ici, personne n'a rien à prouver ou à vendre", ferme La Drôlesse. Un concombre dans la panière du vélo'v ("vélo-vai" prononcé) et nous flashgordons vers La Plateforme pour le lancement de la nouvelle édition de Trublyon. En pleine cale, Louise déguisée en bunny girl, dans le rôle de la potiche d'un jeu télévisé des eighties, me pousse sur scène afin d'actionner la roue du hasard musical. Mon légume en matraque, je pousse le tourniquet, qui se stabilise sur un énigmatique style musical "Brutal Fragance" aussitôt joué par les frères Durant Durand. Basses rockeuses et batteries affolées nous accompagnent ainsi jusqu'au bar pour assauts sur mâles post-pubères indécis et abus de langage en compagnie d'Yves Caizergues et Christophe Cédat. Clignez des paupières. En poursuite d'une affaire de sexe avant de chuter, Christophe Boum, Primabella et Patrick P. tirent le rideau du Motor's Men Bar et je plante ma queue dans des bouches inconnues dans le souterrain obscur de La Jungle. Cerné par des mains courantes sur mes cuisses, mon dos, cul et ma nuque, je presse les suceurs d'en finir et ferme les paupières en ronflant la saturation du Sometimes de My Bloody Valentine.

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MERCREDI 01 FEVRIER 2006_ #353

 

Les issues d'amours

À chacune de nos visites dans les appartements de Là Hors De, il y a cet attachant rappel du passé. Nouveaux résidents dans une barre d'immeuble grise à La Duchère, les écrivains et poètes conviés par la compagnie placent, lundi, les lectures dans nos imaginaires. Entre deux hauts étages ou en station dans un long couloir jauni par une lumière douce, ils définissent des histoires originales des lieux. Séduit et attentif au parcours arty, je m'égare cependant dans mon plus jeune âge. Clignez des paupières. La ville, c'est par la Duchère que je l'ai connue. Débarqué de mon village du Sud-Ouest, mon addiction au béton débutait à onze ans, au numéro 209 du quartier. C'était, à l'américaine avec ses rues sans nom, un coin anonyme. Je connais chaque mètre carré de cette colline à la mauvaise réputation. Je jouais avec mon chien, un beauceron, à qui je parlais comme si la bête était intelligente. Quel con. Clignez des paupières. Dans le F4, je restais fermé dans ma chambre à écouter les premières radios libres, à sauter du lit jusqu'au radio-cassette pour enregistrer une chanson émise par les Ciel FM, Radio Contact, Bellevue ou Happy Radio. Clignez des paupières. J'aimais être seul et courir dans le vert au milieu des longs blocs de seize étages jumeaux. Ma solitude naquit sur ces terres, un peu parce que je détestais le beau-père que ma mère m'avait mis dans le quotidien, beaucoup parce que je ne me sentais pas comme tout le monde. Ma péditude poussante me perturbait et la mort de mon père me peinait. Entre ces dix ans vécus ici et aujourd'hui, tout a changé. Clignez des paupières. Il tourne sans arrêt autour du muré en élastiquant ses pas pour gagner l'assurance de celui qui ne s'arrête pas devant l'objet du désir. Je croise les bras, me tiens droit et scrute la pierre qui écrase le sous-sol. Puis, sans prévenir d'un moindre signe, il me pousse contre la cloison à l'abri du matage des autres chasseurs en alerte. Clignez des paupières. Je n'embrasse pas mes amants furtifs, ces one shots d'une demi-heure. Généralement. Là, ses lèvres cherchent de la peau humide et ses mains la fermeture éclair de mon pantalon. Alors, j'accepte sa langue et lui coince la nuque d'une main nerveuse jusqu'à ce qu'il ne puisse plus respirer. Clignez des paupières. Chemise arrachée, ceinturon décranté, le partenaire suit le processus classique : masturbation, mise à hauteur et pompage bruité par de petits grommellements marquant un bon appétit. Au Motor's Men Bar, la baise s'exécute à large vue. Le voyeurisme des serial fuckers aux alentours ne me dérange pas puisque le sexe en bordel ne mettra jamais en danger mon intimité. Il se pratique comme un sport où le plus fier des bandeurs se trouve vite choyé par des bouches régulières. Ma bite, mon corps et mes actes sont des machines. Clignez des paupières. Désaffairé, l'homme me parle, imagine que je suis "artiste ou écrivain, un métier dans le genre ?" et tente de justifier notre instant sexuel par un bavardage consistant. Sourire. Clignez des paupières. La neige donne bonne gueule à la nuit. Son blanc lumineux atténue les ombres et tout devient autrement, plus imperceptible. Il y a du vierge, propre et une couche fragile de mystère dans le frais coton. Tout cela m'excite. Clignez des paupières en fredonnant une reprise atmosphérique de Fine Day par Erlende Oye. "Tu ne veux pas me sauter ?" souffle un beau chauve accroché à mes chevilles dans le bas fond pour pédés borgnes de La Jungle. Alors il plaque son dos contre mon maigre torse et, capote posée, je le nique un peu. Juste pour qu'il soit content de lui. Plus loin, un visage lisse laisse rouler de petits yeux innocents dans la pénombre. Clignez des paupières. Ma grande faiblesse pour ce type d'hommes au regard perdu, interrogatif ou brillant de (fausse) naïveté fait que je me trouve dans des issues d'amours donnant sur de longs déserts affectifs. Car le porté de tête curieux (et un peu ailleurs) se fait rare. Ma montée amoureux tout autant. Ainsi, cette précieuse silhouette à mes côtés, je la caresse aussitôt avec toute la sensualité que nos extrémités tactiles peuvent échanger avec une peau, qu'une langue peut éviter de dévorer, que les abandons réciproques provoquent comme bien-être dans un couple. Clignez des paupières lorsque l'inconnu s'enfuit, tout souriant. De cette fin de samedi nocturne, le mutisme en sex-clubs me plante là, au milieu de l'odeur de ces culs pris et du sperme vite craché. J'attends. Je patiente. Deux derniers assoiffés de chair s'agenouillent et tirent jusqu'à épuisement sur mon outil d'ennui. Ma tête est déjà posée sur l'oreiller dans un lit chaud à me satisfaire d'une longue nuit de séduction inutile et épuisante. Alors le portable éclaire un texto d'un potentiel amant charpentier pris en contact virtuel sur Internet : "Me lève. Je pense à vous." Fermez les paupières.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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