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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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MERCREDI 16 NOVEMBRE 2005_ #347
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Rasages de moustaches
Les portables au creux de l'intime, nous
passons un bout de la nuit à s'écouter. Mercredi,
Super Pénélope oblige des questions sans réponses
sures : nos dépendances aux prises de têtes en cercles
fermés et bien pratiques pour refuser d'avancer, l'égoïsme
et ses limites, le pouvoir et l'isolement ou ces virages forcés
pour sortir d'une autoroute somnifère. En cours de confesses,
elle n'oublie pas la question : "Alors ? C'était
comment cette séance photo pour Butt ?" Malaise
et sourire téléphoné à décrire
ce shooting sur bite en érection au troisième étage
d'un appartement vide près de la Gare de l'Est. Nous raccrochons
sur une détente tranquille et mise en analyse modeuse du
Hung Up de Madonna. "Elle porte une petite
culotte violette sur des bas résilles coupés aux mollets
et danse comme ça", décrit La Drôlesse
dans une chorégraphie de slalomeuse en flexions rapides entre
deux portiques imaginaires. Clignez des paupières. Jeudi,
quelques drinks aux lèvres, nous tricotons la mode dictée
par la Ciccone relookée "drôle de dame"
dans son clip et effectuons des élongations vers la futilité
du futur : les prochains amants seront blonds vénitiens et
dégaineurs d'une attitude de chérubins aux fines toisons
d'or. Les moustaches, devenues trop vulgaires, passeront au rasage.
La dictature de l'électro-house scandinave adoucira nos corps
sur les dancefloors. Alors, avant de rejoindre le basement du DV1,
la hi-fi couvre nos rires d'un morceau chaud en disco-composé
par Putsch 79. Posté contre un mur transpirant du
club, Pascal se refuse mollement : "Je suis plutôt
branché par les filles. Et puis, j'ai une femme que j'aime
même si je l'ai trompé deux fois." Le "plutôt"
encourage à une drague ambigue qui trouvera issue, sans chavirer,
au milieu du mix bancal et jouissif de Ark. Clignez des paupières.
En descende du TGV, Dimitri synthétise, vendredi,
la ruée sur les créations à petits prix de
Stella McCartney dans les rayons du H&M Haussmann
: "C'était beaucoup plus civilisé que l'an
dernier avec Karl Lagardfeld". À L'Escalier,
un brainstorming par name-dropping accouche de noms plus ou moins
fantaisistes en vue de la prochaine association entre le grand distributeur
et un styliste : John Galliano pour le possible. Tom Ford
pour déconner. Pierre Cardin ou Montana pour
se moquer. Dries Van Noten pour chic ultime. Un dîner
plus tard, La Denise, fagots de paille séche fourrés
dans les manches et mis en ceinture d'épouvantail, ouvre
la soirée Divine au DV1. Sur scène,
les exercices techno-punk mineurs de D.I.P. recoivent un "on
dirait Elie Kakou en ressurection" par Le Bimb avant
qu'Optimo nous remette à notre juste place : au coeur
d'un déluge de classiques new-wave, rock et hip-hop lacérés
par des sons lachés dans une centrifugeuse étourdissante,
le duo absorbe toute l'énergie de kids déboussolés.
Hors circuit, le matin disparaît derrière l'épuisement.
Fermez les paupières.
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MERCREDI 23 NOVEMBRE 2005_ #348
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Retour de je
Vendredi, sur le départ pour l'Épicerie
Moderne, Dj Poulet (photo) débite des idioties à rire.
"Avant que je sois en couple, ma technique de drague consistait
à ôter mes lunettes pour fixer, de mes yeux transformés
en rayons laser, la fille que je désirais. Ma dernière
conquête m'a emmené chez elle. Là, on bavardait
et, soudainement, elle me lance : "Tu ne te déshabilles
pas ?" Les femmes ne sont plus ce qu'elles étaient",
souffle-t-il du froid dégivrant vers La Drôlesse. Je
récite mon mode de séduction : "Affaiblir
intellectuellement la proie, puis la faucher sexuellement."
Clignez des paupières. À Feyzin, Troy Von Balthazar
pend sa bouche au micro et laisse onduler tout son corps comme un
élastique fou. La guitare pivote à fond de cordes
et le chanteur plante I Block the Sunlight Out dans les rangées
de transats qui nous inclinent face aux rampes lumineuses de la
scène. Le plafond cérébral spided et
en cabot lascif surdoué, Troy empoche nos joies sonores d'une
pop vaccinée au low tech électro. Clignez des
paupières. Trouver une définition à la beauté
m'est difficile. Peut-être que ces très rares occasions
où je bloque les larmes pressées par un corps frissonnant,
en conjugaison à l'envie de prendre place dans l'oeuvre regardée,
sont les traducteurs exacts de la Beauté. Les harmonies délicates
du concert de Sébastien Schuller placent le sensoriel dans
de grandes hauteurs malgré des fins de morceaux trop grattées
par des riffs de basses répétitifs et inutiles. Clignez
des paupières. Le nouveau lieu se prétendait "comparable
au Studio 54 et au Palace". En ouverture, Life Can Wait
n'est qu'un gros club supplémentaire surpeuplé de
chalalas et boutiquières vulgaires. Au bar, La Drôlesse
subit les gesticulations pédestres de gogo-dancers que l'on
n'avait pas vus dans une disco depuis 1995. "Oh, my god
! Vite, partons. S'il te plaît", faillit-elle tourner de
l'oeil. Sur le retour vers la digne civilisation, nous nous désolons
de ne toujours pas avoir trouvé un club lyonnais "où
l'argent coule négligemment dans le champagne, les clients
sourient de leurs postures lascives et se frottent sur une musique
pointue, où le rimmel de mannequins tchèques est fixé
à la cocaïne". Clignez des paupières.
Il semblerait que certains se demandent si je ne serais pas séropositif.
Vu ma maigreur actuelle, c'est compréhensible. L'autre nuit,
Thomas s'inquiétait : "Dis, t'es pas séropo,
j'espère ?" Non mais, si tel était le cas,
comment réagiraient-ils, tous ces idiots ? D'ailleurs, leur
dirais-je ? Clignez des paupières. Samedi, Maya quitte
l'United Café pour L'Apothéose et vante son polaire
"acheté 20 euros chez Décathlon"
résistant au gel nocturne des 5 heures. Dans la disco, une
nuée de papillons emmochés volent autour de Yannick
Noah pendant que je tente de renverser un caïd yougoslave
à l'étage. Fermez les paupières.
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MERCREDI 30 NOVEMBRE 2005_ #349
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Le temps part si vite
Le train déroule un paysage anglais
sans le perdre de vue ou l'effilocher en ces traces multicolores
typiques de l'hypervitesse pour aveuglés. Les rails oxydés
se crampent, sans broncher, dans un gravier gris. La locomotive
obéit à la trajectoire. Un départ. Une arrivée.
Mardi, aux Subsistances, les premières images ferroviaires
projetées sur l'écran vidéo de Requiem for
DJ (Derek Jarman) introduisent une constante qui ne lâchera
jamais la pièce : personne ne peut s'échapper d'un
fauteuil en marche pour une destination connue. Mieux vaut se coller
à la vitre de la voiture et faire travailler la rétine
avant que plus rien ne bouge. Avant de mourir. Gilles Pastor
conduit ses comédiens dans l'histoire de l'écrivain
engagé, mort du sida, en se foutant de la chronologie biographique
(puisque la destination finale est inévitable). Sans édulcorer
la maladie charognarde qui nous menace tous, il plonge le corps
attaqué de l'artiste dans des bassins remplis de teintures
puis le frotte aux pigments naturels avant de l'essorer par humour
et amour. Un acte fertilisant, vivace et grand. Clignez des paupières.
À quelques heures près, la Plateforme empile
les kids dans sa cale. Laurent Garnier donne un coup de chaud
à une salle comprimée et prise d'hystérie collective.
La Drôlesse porte sa coupette aux lèvres et
danse un doigt pointé au ciel. Par excès de drinks,
David Cantera s'affecte dans la tendre indignité et transpire
dans des touchés joyeux. Flore menace de lâcher les
crocs de son manteau en fourrure si nous ne la soignons pas de gentilles
attentions. Le temps part si vite que déjà le gel
matinal nous maintient en veille jusqu'à chute méritée.
Clignez des paupières. Jeudi, le Hilton verse
le beaujolais nouveau dans les ballons de peopleux encravatés.
Super Pénélope converse gérontophilie
avec Christophe Montfort. "Lorsque sur les terrains de boules,
certains lancent "Tu es bon pour Albigny", cela
signifie qu'ils peuvent rentrer en maison de retraite", nous
explique l'adorable communicant. Le sourire malin, Gérard
Angel assure que les bonnes ventes de ses Potins
lui permettent de se passer d'insertions publicitaires. Jacques
Marcout promotionne l'ouverture, ce vendredi 25, du Life
Can Wait en lieu et place du Studio 1 : "un club branché
et gay-friendly". À voir. Au Transbordeur, Sigur
Ros allonge un public dans un spleen bien trop lent pour ne
pas se sentir fauché par l'ennui. Malgré une scénographie
émouvante, le groupe s'appesantit dans la répétition
sonore à ne plus savoir que faire du trop-plein de vin absorbé.
Clignez des paupières. Samedi, Wilfrid Haberey calcule
son nouvel âge entre amis. Autour des bouteilles vides, Denis
devient inaudible et Aurélie entretient sa délicatesse,
le regard curieux. Nous flashgordons vers les Subsistances en sortie
de nuit sur un mix de P. Moore. À l'étage du
Cosmo, quelques wonderboys se draguent sans autre finalité
que séduire, rire puis dormir.Fermez les paupières.
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MERCREDI 7 DÉCEMBRE 2005_
#350
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Au milieu des douleurs
Ma mère a lutté contre la maladie qui rognait sa
moelle épinière. Mon père a vite refusé
les combats. L'une craignait de perdre son corps et le perdra contre
son gré à la sortie d'un virage. L'autre se prenait
la tête et l'accrochera dans un arbre à l'entrée
d'un sous-bois. La seule fois où j'ai vu ces deux-là
se soutenir mutuellement remonte à mes six ans. Ma mère
sortait alors de sa première hospitalisation. "On
lui a fait des ponctions lombaires", avait prévenu
une voisine. Les effets d'une ponction lombaire ? Une femme, le
visage mou et fermé, assise dans la cuisine, incapable de
tenir une fourchette et recevant la becquée d'un époux
solidaire par obligation. Clignez des paupières. Au milieu
des douleurs, j'ai ainsi appris à saliver avec tous types
de morts : celle que l'on refuse, celle que l'on choisit et celle
qui fauche subitement. Clignez des paupières. Lors d'un dîner
loin d'ici, Super Pénélope posait : "Je
ne sais pas si j'aurais la force et le courage de vivre une histoire
d'amour avec une personne atteinte par le VIH." Comme le
passé trace, je ne partage pas cette crainte et vivrai peut-être
cette aventure difficile. Par accident, je peux bien choper le poison
sexuel. Par choix, je peux supporter l'être aimé en
souffrance dans sa chair. Jeudi, quelques dizaines de courageux
marchent sur la rue de la République à l'occasion
de cette nouvelle Journée mondiale de lutte contre le sida.
Pourquoi être là chaque année ? Je n'ai jamais
vu tomber dans la fosse des proches butés par la maladie
et, encore moins, l'impression que mon homosexualité soit
seule fixeuse du virus. Non, ma présence est motivée
par la peur de voir l'autre périr. Uniquement. Clignez des
paupières. Au Café 203, les hommes en blouse
de Rhose Lyon débutent la tournée des bars
partenaires de Sida Basta, mis en action par les Subsistances,
et claironnent en riant l'urgence, pour tous, de se protéger,
de capuchonner sa bite d'un préservatif. De partie avec cette
opération "Capotine de Lyon", je devance
les rhosettes dans la série d'inaugurations des lieux promettant
une mise à disposition près du comptoir de capotes
gratuites toute l'année. Au Bistrot Fait sa Broc,
nous cédons à l'appel de Zébu pour la
prise de drinks nourrissants. En flashgordant vers Cassoulet,
Whisky et Ping-pong, nos rotules frottent la fatigue dans le
sens du sommeil et nous grommelons notre faim à Cathy
Bouvard qui ne trouve pas meilleure nourriture qu'une mandarine
et une papillote dorée. Moqueur et aimable, je lui caprice
un souper de roi avant qu'elle ne commande un taxi pour rejoindre
le Transbordeur. Forfait pour bouger encore, je ferme les
paupières satisfait de cette soirée militante qui
aura, peut-être, empêché quelques-uns de connaître
une douleur évitable.
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MERCREDI 18 JANVIER 2006_ #351
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Courte échelle
L'avenir plus qu'incertain de Lyon Capitale m'inquiète.
Non pas que j'aie peur de sa mort. Tout a une fin. J'ai pleuré
en salle de rédaction lorsque Jean-Olivier Arfeuillère
nous annonçait son limogeage. Non pour les titres (du journal
et de PDG) qu'il venait de se faire voler mais parce qu'il a ouvert,
il y a sept ans, une porte de mon histoire comme il a pu le faire
pour de nombreux autres. J'aime ce type. Il n'est ni un ami, ni
mon patron. Juste un de ces hommes naïfs, entrepreneur d'un
autre temps, et en voie d'élimination par une société
de chiffrages. Clignez des paupières. Ce que je vis actuellement
au sein de ce journal me conforte (et me terrorise) dans mes impressions
: nous vivons une époque de pré-guerre. Nous sommes
dans les années 30 à tous les étages. Légèrement,
la toute dernière mode nocturne est aux ambiances "cabaret"
(version "années folles"), dans le feutré
bancal et pas propre, pour jouissances entre gens fortunés
dopés à la coke et étouffés par leurs
coupettes de champagne. La débauche n'est plus ralentie par
la crise comme cela fut le cas lors de celle entamée après
la première guerre du Golfe. Les riches assument ouvertement
leurs arrogances et "shows off". Les pauvres n'ont
qu'à baver sur leurs extravaganza imprimées sur papier
jetable, qu'à se goinfrer dans la consommation idiote de
révolutions technologiques isolantes et à valider
les discours de charlatans populistes. Clignez des paupières.
Lourdement, le maître du monde politique brandit son W
pour la victoire d'un monde déclaré "du bien"
sous couvert d'une obscure impulsion déificatrice. L'Europe
idolâtre ses dirigeants liberticides (les Poutine ou
Berlusconi). La France croit au Petit Nicolas, censeur
publique avoué, idéologue d'une vie sécurisée
et marchand de peurs pour mieux anéantir les risques de soulèvements
contestataires. Dans ce monde du vilain repli, Lyon est une lamentable
ville relais. Clignez des paupières. "La différence
entre Bertrand Delanoë et Gérard Collomb est que le premier
peut encore aller plus haut alors que le second a atteint son sommet",
ajoutait aux comparaisons persistantes entre les deux maires de
"gauche" une inviteuse lors d'un dîner sur
péniche. Cette dernière a, aujourd'hui, encore plus
que raison. Et son analyse peut expliquer bien des comportements
municipaux actuels. Un homme qui siège sur la dernière
marche de puissance qu'il s'est fixée ne peut qu'être
médiocre lorsque sa seule et unique tâche devient alors
de se maintenir à ce poste chéri. Et, ainsi, il se
doit de faire taire ou d'écraser ceux qui pourraient mettre
en danger son avenir de stationnaire sans ambition. Gérard
Collomb n'est peut-être pas malhonnête, mais il
a probablement trop peur. Il s'accroche à son fauteuil comme,
d'antan, ces vieux maires élus pour trente ans. Comme ces
notables de village shootés aux petits pouvoirs sans autre
dessein que de les garder. Clignez des paupières. Plus besoin
d'être de gauche, de droite ou d'ailleurs. Il faut composer
n'importe quoi, selon l'air du temps, pour rester. Rester. Demeurer.
Garder sa place. Ne pas voir plus loin que son fauteuil doré.
Baiser les pires idées. Amuser le peuple pour lui faire oublier
de réfléchir. Choisir qui parlera de son haut grade
de minuscule édile et en quels superlatifs. Galaucher les
gros comptes de l'industrie pour palier le "gaspillage"
des deniers publics, nerfs de la guerre électoraliste. Clignez
des paupières. Je suis un homme de gauche, tendance modérée
et libérale. Dimanche, la commémoration du
dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand
me rappelait ces dix-huit ans à peine. Ceux où je
collais des affiches "Génération Mitterrand"
(où la bouche du nouveau-né baisait le "M"
du président sur un fond blanc) sous une voûte de pont. À cet âge-là, il faut rêver. Le Tonton
portait dans ses discours de beau menteur (mais gigantesque romancier)
une donnée permanente : le temps. Le temps qui modifie. Le
temps qui fait attendre. Clignez des paupières. Du temps,
il est aussi question dans une ville. Entre les choix (ou non-choix)
politiques et leurs intégrations par la population, le maire
n'est parfois déjà plus là. Raymond Barre
a hérité de Michel Noir et son immobilisme
de bon centriste ne s'est pas trop fait sentir. Gérard
Collomb a hérité de Raymond Barre lorsque la ville
commençait déjà à sentir le terroir
du bourg où les vieux notables pouvaient, de nouveau, sortir
de leurs buffets Louis-Philippe. Sans correction courageuse, le
bon père de famille "socialiste" a accentué
l'ambiant imprimé par l'ex-Premier ministre ronflant jusqu'à
en devenir répugnant par son aveuglement à ne pas
tenter d'encourager tous ceux qui aiment cette ville, ceux qui refusent
de la quitter parce qu'ils en ont besoin, ceux qui la critiquent
parce qu'ils oeuvrent pour qu'elle s'enrichisse. Clignez des paupières.
Monsieur Collomb, vous faites honte à nos énergies.
Monsieur Collomb, votre étroitesse d'esprit ne me fera ni
devenir "de droite" ni m'exiler dans une autre
ville pour être libre d'écrire, d'agir et de participer
à un devenir diversifié riche et ouvert. Ouvrez très
grandes les paupières.
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MERCREDI 25 JANVIER 2006_ #352
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Ce que je devrais faire
Je voudrais être celui que je ne peux.
Parfois. Un classique de tous nos âges, du genre l'Autre qui
construit sa vie, ailleurs, dans une meilleure fuite. Au plus bas,
je m'échappe dans un modèle que je ne connais pas
et qui se tient tout au loin : un bon petit soldat salarié
d'un quotidien régi par la courbe sinueuse de son compte
bancaire et les envies matérielles collées dessus.
Je vois, en flou, l'amant qui dure et chauffe le lit en mon absence.
Je conçois l'économie de sorties pour partir sur des
terres lointaines. L'équilibre durable et sans inquiétudes
majeures pour un avenir promis splendide. Un micro-monde rien qu'à
moi qui élèverait une muraille borgne entre l'extérieur
en flottaison et mon foyer soudé au paisible. Clignez des
paupières. Seulement, je ne suis pas celui-là. J'aime
entretenir l'état fragile, manger mes voisins jusqu'à
saigner les gencives, mesurer les bites de mes proies comme les
dires et gestes des professionnels de la représentation.
Je cherche une place pour mourir correctement, soit laisser une
trace en supplément à mes cendres coulées dans
l'océan. La clôture intime n'est pas du jour. Écrire
ici m'a donné un grade publique et social, celui du pédé
perturbé, un brin sensible, bordéleux, minuscule mondain
du Lyonnais et casseur de langues lisses. Si Lyon capitale
n'existait plus, je perdrais ce statut. Et après ? Clignez
des paupières. Mercredi, Christophe Chabert
lâche Le Petit Bulletin et s'entoure de communicants,
gens de la culture et journaleux au Ninkasi Kafé Opéra.
La tribu des Intéressés me bise à tour de verres
et, comme à chacun de ces rassemblements entre petits importants,
s'autolustrent les egos jusqu'à ne laisser briller que vacuités.
Super Pénélope resurface la foule, déconnectée
de la réalité du moment. Marc Renau empoigne
les pichets de bière et court en table contrer une jeune
fille brune. L'homme balade toujours ce regard naïf et incertain
qui le rend affectivement investissable. Mais l'étourdissement
n'attend pas et nous réécrivons la vie en compagnie
de Dorothée et Renan jusqu'à ce que
Frédéric Sicre cligne des paupières
sur une invitation au Vercoquin pour son proche anniversaire.
À rangs serrés, nous essayons de suivre le bilan de
la Biennale d'art contemporain, jeudi, au MAC.
Au milieu des félicitations - "merci l'État,
merci la Région, merci la Mairie" - Sylvie Burgat
réveille l'assistance : "...Gérard Collomb,
grand visionnaire du futur de notre cité..." Soufflé
par le discours, je me cramponne à ma chaise et évite
de rire. Clignez des paupières. Barbara et Simon
lèvrent les coupettes en décollant quelques petits
fours de la nappe blanche. J'accroche le seul gentilhomme qui ait
quelque chose à dire dans cette réunion d'artistes
muets et galeristes peu rieurs. "Nous faisons de la vidéo
et essayons de filmer les manifestations culturelles de la ville",
débute modestement le jeune premier. Puis me tend un DVD
blisté d'un Les Films Avenir bleu sur fond noir. Il
me salue. Il cligne des paupières innocentes. Vendredi,
le rendez-vous annuel de Rue Royale Architectes habitue aux
échanges osés et descentes de drinks jusqu'à
l'indignité. Fred de Boc valse les petits vins pendant
que Marie-Pierre nous offre quelques narinettes de poppers.
Helena et Gregoire Roche posent près
d'une tête de cochon cisaillée et jurent qu'ils sortent
encore en ville. Les Noao girls me promettent un cadeau en
provenance de Taïpei. La Drôlesse court de pièce
en pièce entre les plateaux à grignoter portés
fièrement par Michel Essertier. Le trop-plein de verges
en érection peintes par Olivier Auguste n'effraie
guère Sophie Descroix, Pierre Obrecht ou Gilles
Buna, tous postés à l'aise au milieu de cette
fourmilière fantasmique. Même Nadine Fageol
n'en perdra pas la raison. Clignez des paupières sur cet
instant où "il est toujours aussi agréable
de se retrouver car, ici, personne n'a rien à prouver ou
à vendre", ferme La Drôlesse. Un concombre
dans la panière du vélo'v ("vélo-vai"
prononcé) et nous flashgordons vers La Plateforme
pour le lancement de la nouvelle édition de Trublyon.
En pleine cale, Louise déguisée en bunny
girl, dans le rôle de la potiche d'un jeu télévisé
des eighties, me pousse sur scène afin d'actionner
la roue du hasard musical. Mon légume en matraque, je pousse
le tourniquet, qui se stabilise sur un énigmatique style
musical "Brutal Fragance" aussitôt joué
par les frères Durant Durand. Basses rockeuses et
batteries affolées nous accompagnent ainsi jusqu'au bar pour
assauts sur mâles post-pubères indécis et abus
de langage en compagnie d'Yves Caizergues et Christophe
Cédat. Clignez des paupières. En poursuite d'une
affaire de sexe avant de chuter, Christophe Boum, Primabella
et Patrick P. tirent le rideau du Motor's Men Bar
et je plante ma queue dans des bouches inconnues dans le souterrain
obscur de La Jungle. Cerné par des mains courantes
sur mes cuisses, mon dos, cul et ma nuque, je presse les suceurs
d'en finir et ferme les paupières en ronflant la saturation
du Sometimes de My Bloody Valentine.
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MERCREDI 01 FEVRIER 2006_ #353
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Les issues d'amours
À chacune de nos visites dans les appartements de Là
Hors De, il y a cet attachant rappel du passé. Nouveaux
résidents dans une barre d'immeuble grise à La Duchère,
les écrivains et poètes conviés par la compagnie
placent, lundi, les lectures dans nos imaginaires. Entre deux hauts
étages ou en station dans un long couloir jauni par une lumière
douce, ils définissent des histoires originales des lieux.
Séduit et attentif au parcours arty, je m'égare cependant
dans mon plus jeune âge. Clignez des paupières. La
ville, c'est par la Duchère que je l'ai connue. Débarqué
de mon village du Sud-Ouest, mon addiction au béton débutait
à onze ans, au numéro 209 du quartier. C'était,
à l'américaine avec ses rues sans nom, un coin anonyme.
Je connais chaque mètre carré de cette colline à
la mauvaise réputation. Je jouais avec mon chien, un beauceron,
à qui je parlais comme si la bête était intelligente.
Quel con. Clignez des paupières. Dans le F4, je restais fermé
dans ma chambre à écouter les premières radios
libres, à sauter du lit jusqu'au radio-cassette pour enregistrer
une chanson émise par les Ciel FM, Radio Contact,
Bellevue ou Happy Radio. Clignez des paupières.
J'aimais être seul et courir dans le vert au milieu des longs
blocs de seize étages jumeaux. Ma solitude naquit sur ces
terres, un peu parce que je détestais le beau-père
que ma mère m'avait mis dans le quotidien, beaucoup parce
que je ne me sentais pas comme tout le monde. Ma péditude
poussante me perturbait et la mort de mon père me peinait.
Entre ces dix ans vécus ici et aujourd'hui, tout a changé.
Clignez des paupières. Il tourne sans arrêt autour
du muré en élastiquant ses pas pour gagner l'assurance
de celui qui ne s'arrête pas devant l'objet du désir.
Je croise les bras, me tiens droit et scrute la pierre qui écrase
le sous-sol. Puis, sans prévenir d'un moindre signe, il me
pousse contre la cloison à l'abri du matage des autres chasseurs
en alerte. Clignez des paupières. Je n'embrasse pas mes amants
furtifs, ces one shots d'une demi-heure. Généralement.
Là, ses lèvres cherchent de la peau humide et ses
mains la fermeture éclair de mon pantalon. Alors, j'accepte
sa langue et lui coince la nuque d'une main nerveuse jusqu'à
ce qu'il ne puisse plus respirer. Clignez des paupières.
Chemise arrachée, ceinturon décranté, le partenaire
suit le processus classique : masturbation, mise à hauteur
et pompage bruité par de petits grommellements marquant un
bon appétit. Au Motor's Men Bar, la baise s'exécute
à large vue. Le voyeurisme des serial fuckers aux
alentours ne me dérange pas puisque le sexe en bordel ne
mettra jamais en danger mon intimité. Il se pratique comme
un sport où le plus fier des bandeurs se trouve vite choyé
par des bouches régulières. Ma bite, mon corps et
mes actes sont des machines. Clignez des paupières. Désaffairé,
l'homme me parle, imagine que je suis "artiste ou écrivain,
un métier dans le genre ?" et tente de justifier
notre instant sexuel par un bavardage consistant. Sourire. Clignez
des paupières. La neige donne bonne gueule à la nuit.
Son blanc lumineux atténue les ombres et tout devient autrement,
plus imperceptible. Il y a du vierge, propre et une couche fragile
de mystère dans le frais coton. Tout cela m'excite. Clignez
des paupières en fredonnant une reprise atmosphérique
de Fine Day par Erlende Oye. "Tu ne veux pas me sauter
?" souffle un beau chauve accroché à mes
chevilles dans le bas fond pour pédés borgnes de La
Jungle. Alors il plaque son dos contre mon maigre torse et, capote
posée, je le nique un peu. Juste pour qu'il soit content
de lui. Plus loin, un visage lisse laisse rouler de petits yeux
innocents dans la pénombre. Clignez des paupières.
Ma grande faiblesse pour ce type d'hommes au regard perdu, interrogatif
ou brillant de (fausse) naïveté fait que je me trouve
dans des issues d'amours donnant sur de longs déserts affectifs.
Car le porté de tête curieux (et un peu ailleurs) se
fait rare. Ma montée amoureux tout autant. Ainsi, cette précieuse
silhouette à mes côtés, je la caresse aussitôt
avec toute la sensualité que nos extrémités
tactiles peuvent échanger avec une peau, qu'une langue peut
éviter de dévorer, que les abandons réciproques
provoquent comme bien-être dans un couple. Clignez des paupières
lorsque l'inconnu s'enfuit, tout souriant. De cette fin de samedi
nocturne, le mutisme en sex-clubs me plante là, au milieu
de l'odeur de ces culs pris et du sperme vite craché. J'attends.
Je patiente. Deux derniers assoiffés de chair s'agenouillent
et tirent jusqu'à épuisement sur mon outil d'ennui.
Ma tête est déjà posée sur l'oreiller
dans un lit chaud à me satisfaire d'une longue nuit de séduction
inutile et épuisante. Alors le portable éclaire un
texto d'un potentiel amant charpentier pris en contact virtuel sur
Internet : "Me lève. Je pense à vous."
Fermez les paupières.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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