INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 15 JUIN 2005_ #329
 

Je suis le maître

Alors je cours sur l'eau en perles sur le champ de hautes herbes. Mon chien marque un arrêt près de la barrière en bois vermoulu et, depuis longtemps, étouffée par du lichen odorant. Une patte hors de cette humidité matinale, il n'a pas son pareil pour se statufier et observer tous mes gestes. Je frappe la main droite sur ma cuisse, il accourt jusqu'à plaquer ses deux coussins doux contre mes épaules. La langue chercheuse passe sur mes joues comme une brosse chaude. Je me laisse tomber dans le vert mouillé et bataille avec l'animal. Ses mordilles pourraient se transformer en morsures mais, voilà, je suis son maître. Ouvrez les paupières. Regarder très loin vers l'arrière pour imaginer le potentiel de l'avant. L'histoire ancienne s'écrit sur un parchemin de belles naïvetés, de chimères refoulées et de montagnes capsulées de sucre glace qu'enfants, nous essayons de gravir sans vertige. Trentenaires et plus, où en sommes-nous ? Clignez des paupières. Mercredi, un violent échange familial révèle ce qui pèse toujours un peu. Cette co-sanguine Périgourdine me parle comme à un gosse parce que je n'ai ni enfant ni épouse embagousée. Comme si le fait d'être célibataire libre me figeait dans l'immaturité, voire me qualifiait pour la classe des frivoles irresponsables à qui il est impérieux de fournir, sans cesse, un guide de bonne vie. Jusqu'à 27 ans, la pression est forte pour que chacun trouve sa moitié et fonde le bienheureux foyer. Après ? C'est trop tard. Condamné à être un incompréhensible ado attardé refusant, audacieux, la descendance qui lui assurerait une mort de vrai adulte. Clignez des paupières. Qu'ils se la gardent, leur vie rangée dans une boîte en carton-pâte. Clignez des paupières. Jeudi, l'institut d'Art contemporain vernit l'exposition Enter your dreams, entre-accrochages de jeunes artistes lyonnais. Entre la table de ping-pong tubulaire de Laurent Perbos et l'architecture fragile de Louis Theillier, toutes les autres installations présentées se répondent avec cohérence et en référence touchante à l'enfance. Une nostalgie positive naît sans que l'exposition ne soit pour autant renversante. Le trop-plein de connivences dans le recyclage de la culture adulescente réveille plus qu'il n'excite. Clignez des paupières. Dans la cour du centre d'art, Carla deale des barrettes de mémoire pour son vieil iMac alors que la Drôlesse et Cécile Paris Chaffard partagent quelques drinks avec Céline et Malik, organisateurs de soirées Divine. Toujours pas guéries de leur wannabe-attitude, les deux demoiselles, secourues par Emma, nous reclonent en stars du cinéma hollywoodien. "à Sonar, je ne serais plus J.Lo mais Beyoncé. Toi, tu veux toujours être Ruppert Pervert ?" me questionne Emma. Ne sachant pas trop qui je suis, alors, oui, pourquoi pas. Clignez des paupières, encastrés à six dans une voiture miniature pour un retour en Presqu'île. Sur les marches en grimpe vers La Grafisterie, un vieux tube énervant de Brassens roule jusqu'à la rue des Capucins. Le squat "underground" se mure de ces dessins minimalistes et photographies ultra-urbaines qui ne surprennent plus personne. François Kanardo photoshoote les pieds de Cécile Paris. Nous végétons, sans une larme d'alcool, sur un canapé déchiré et faisons face à un dj en passe-passe avec ses vieux vinyls, tels des couch-potatoes en visionnage d'une série Z. Puis, clignons des paupières. Vendredi, mon corps est tendu dès la sortie du lit. Une journée qui aurait dû réduire la semaine à six jours. En échappé, j'accompagne la Drôlesse à la rincée de champagne offerte par le Ninkasi Kao pour fêter sa fin de saison. Thierry Pilat, maître de cérémonie, trinque avec les corps de rockeux et peopleux accrochés au bar. Cricri prétend avoir été chargé sur mon défunt blog. "Je ne passerais pas autant de temps à parler et à déconner avec toi si je ne t'aimais pas", corrigé-je avant d'imaginer la fin du monde avec Thierry Pras. Contrairement au retour des valeurs seventies actuelles, je parie sur une société calquée sur les années trente, celles où les fortunés se roulaient dans leur argent tandis que les miséreux se dirigeaient vers des dictateurs monstrueux. Thierry se veut plus positif et croit au grain de sable qui fera repartir le monde dans le meilleur. Clignez des paupières. En suite du concert scotchant de Notwist, nous flashgordons au DV1 sévèrement drunky. Mika serre Cart One de sourires dragueurs quand A Jackin Phreak se remue sur le dancefloor uniquement sur les titres acid house mâchés par Cosmo Vitelli. Clignez des paupières. "Il y a des gens qui baisent dans les toilettes", s'étonne une petite frappe à l'étage de L'Apothéose. "Ce ne sont pas des toilettes mais des cabines", lui prend la main un serial fucker avant de s'enfermer dans une boîte à baise. Fermez les paupières, le coeur déjà au Sonar Festival de Barcelone. Peut-être n'en reviendrai-je pas mort.

 Haut de page 
MERCREDI 22 JUIN 2005 _ #330
 

Danser jusqu'à ce que mes mains touchent un dieu

J'aurai tout fait pour partir en Espagne : covoiturages entre amis, cinq trains pour un aller, auto-stop au péage de Vienne, et, cette année, jambes ficelées dans un bus-poulailler. Le pèlerinage pour le Sonar Festival de Barcelone mérite petites peines et soudaines audaces. Clignez des paupières. Mercredi, un taxi noir et or me dépose devant l'esplanade de l'Institut français, centre culturel dans lequel Isabelle Laurent et Wolfgang Spindler tiennent auberge lyonnaise jusqu'à la Fête de la musique avec un Soup'mix au pistou énergisé par dj Flore. Nous brûlons des cigarettes et échangeons rires nocturnes avant un bon sommeil, le dernier. Clignez des paupières. À l'extérieur du Macba, dos aux promoteurs de soirées et vendeurs de bière, des grapheurs actionnent les bombes sur une muraille de tôle. Jeudi, au bleu total sous soleil plat, l'herbe synthétique du musée d'Art contemporain laisse pousser quinze mille electro-addicts venus du monde entier. À peine en piste, un club-kid casqué d'un masque de chiot en peluche nous tire une langue d'assoiffé. Deux bimbos en robe du soir fleurie sucent le micro d'un reporter-cameraman quand le bar pro débute le marathon musical à coups de drinks en chaîne. Clignez des paupières. En délocalisant une de ces six scènes à l'extérieur du site, le festival n'échappe toujours pas au raz de marée humain. L'accès au live réussi de Booka Shade ou à la cuisine sonore indigeste de Matthew Herbert ordonne patience et respiration limitée. Le Bimb et Dimitri s'en accommodent, trop heureux de frimer à proximité d'Élisabeth Lebovici en compagnie du staff Otra Otra. Clignez des paupières. En pleine soirée, le trop-plein sera le même au Razzmattaz. Les glandeurs de TTC scotchent Emma et Cart One sur la piste pendant que La Drôlesse grimpe en étage et rentre dans l'enveloppe planante et finement collante du live à frissons usiné par Nathan Fake. Les écrans d'images électrocutent un Mickey Mouse squelettique et font hurler dans un mégaphone pailleté un voisin de transpiration. Avant de cligner des paupières, nous perfusons dans nos jambes un venin d'insomnie shaké par Richard X en jeu amusé avec mon objectif photo. Vendredi, les ballons rebondissent au-dessus d'une vague de têtes et de bras tirés vers Miss Kittin. La star grenobloise triture sa voix sexy en machine robotique et nous fait suffoquer dans l'extrème chaleur. Au Red Bull Lounge, nous découvrons le duo allemand Popnebo & Dadableep en adorable prestation groovy et vavavoum face à une armée de jambes moites et en déraison. Clignez des paupières. Impossible de s'évader de cette caisse sonore lourde, à détruire les oreilles et renverser un mur léger. À Montjuic, Chemical Brothers nous pose sur une autoroute folle et imposant la danse. Plus loin, James Murphy raconte avec tant d'intelligence ce qu'est la dance music que nous poussons des "Youli !" amoureux. Clignez des paupières. "C'est la salle lesbienne et gay", sourit Le Bimb dans l'attente du concert de Le Tigre. Les trois féministes inventent un "Abba rock" qui provoque l'hystérie d'un groupe de Japonaises, le nettoyage dentaire d'une junky à la cocaïne et des sauts aériens sur un Deceptacion à pleine guitare. "Il faisait moins le malin en marchant dans la neige avec Björk", commente Dimitri devant The Soft Pink Truth en performance porno-con électroniphiée. Clignez des paupières. Au bar pro, au regard des gueules défaites, on se questionne afin de savoir si le staff des Nuits Sonores a dormi depuis son arrivée. Vincent Carry s'exalte : "Tu as loupé la rencontre entre Miss Kittin, Laurent Garnier et Depeche Mode." Puis, nous courons danser jusqu'au matin, puis, clignons des paupières. Samedi, en discussion avec Neneh Cherry, Emma fait sa crâneuse après avoir été "matinale" pour assister au live des seuls Lyonnais programmés, Paral-lel. Notre fatigue presque invisible nous assoit devant Hot Chip à observer ce fashion world en décomposition diurne. Clignez des paupières. Trente mille courageux s'encastrent dans les salles de Montjuic pour le grand final. Immense final : hypnotique LCD Soundsystem sur La Drôlesse. Miss Kittin en pilonneuse du buste de Christian Jeulin. Infection de mon sang par les boucles acid et beats cisaillés du génial Luke Vibert. Incendie général aux pieds d'Emma et Cart One par Ellen Allien. Enfin, je danse jusqu'à ce que mes mains touchent un dieu lorsque la folie s'empare du public sous pilotage hallucinogène de dj Diplo, terreur de sonorités ragga chahutantes avec des standards pop qui feront fumer de rire les De la Soul et se lover M.I.A. (photo) sur le dancefloor. Au grand jour, nous soufflons le sable balayant l'anti-Sonar, espace mad-maxien dressé de caravanes chargées de soundsystems hurlants et hanté par des dizaines de milliers d'insomniaques. Certains d'avoir trouvé notre paradis au milieu de l'inhumain, nous fermons les paupières : "Nous signons direct pour l'an prochain."

 Haut de page 
MERCREDI 29 JUIN 2005 _ #331
 

Les gosses

Chaque juin cède au milieu. En boucle annuelle, ce mois égrène ses derniers jours douloureux : habituels retours de Barcelone pour une déprime post-Sonar. Habituels bigoudis en acier coupant roulés dans la masse cérébrale et saigneurs d'ennuis financiers brûlants. Rien ne va plus. Clignez des paupières. Mardi, l'oubli du mauvais passage se trouve sur la terrasse du Modern Art Café. Une piste d'athlétisme longue de dix mètres, un bassin d'eau à court niveau et un podium pour remise de médailles délimitent un stade olympique de poche, où les gradins sont tables à boire et à rire des idioties du collectif PMP. Indoor, les compétiteurs (plus alcooliques que sportifs) se boxent sur un ring, des mains géantes de mousse tendre en gants de frappe. Le Goldenboy se bat comme un petit diable dans son moule-burnes de Lycra noir et crie trop souvent victoire. Dans ce championnat pour tricheurs, Helena Roche rentrera aux vestiaires avec un diplôme sans valeur et David Cantéra sera incapable d'arbitrer ces jeux menés par des dopés aux chips et à l'alcool fort. Clignez des paupières. Jeudi, Christian prend table au Café 203 et régale de ses Bear's parties expérimentées sur les toits d'hôtels à San Diego : "Les mecs étaient tellement sexy que je ne savais plus lequel draguer", lape-t-il sa bière. Je prétends, peu sérieux, que la mode des hommes poilus et costauds fera place à la zoophilie lorsque l'homosexualité sera devenue trop commune. En sortie de la projection du documentaire effrayant The Gift, A Jackin Phreak et Didier Lestrade détournent nos digressions libidinales pour des échanges passionnels. "Comme d'habitude, il a fallu que je les insulte. Cette fois, c'est juste la manière qui a changé : je les ai assommés tout de suite", s'ulcère le fondateur d'Act Up après son grand oral anti-barebacking (contamination volontaire au VIH, ndlr) devant les membres mous d'associations de lutte contre le sida. J'écoute respectueusement Didier s'extrêmiser sur le mortel fléau avant qu'il ne qualifie le clubbing actuel comme "formaté, interdisant la surprise, où l'élite musicale ne sait plus trop ce qu'elle veut et ne peut plus s'amuser sans se droguer en buvant du champagne". Nous relaxons les échanges par plaisanteries sur la 4L bordeaux lustrée de cet homme-icône qui m'éduqua à la house music lorsqu'il écrivait dans Libération, qui initia les gays à la lutte virulente contre le sida avec Act-Up, et qui, après les mythiques soirées KABP, inventera les Otra Otra. "Effectivement, tout nightclubber ou pédé lui doit reconnaissance", finit A Jackin Phreak après avoir accompagné Didier à l'immonde Pizza Pino de Bellecour. Clignez des paupières près de la chaufferie en sous-sol du Motor Men Bar où un serial fucker, mains et cou cadenassés au grillage, attise l'érection de son partenaire défroqué. Vendredi, le trajet pour l'Apéro RTT, mis sur les hauteurs de la MJC Duchère par la compagnie Là Hors De, active la mélancolie. En revenant sur mon adolescence banlieusarde, chaque regard sur morceau de quartier réveille un souvenir : le quotidien dans un F4 avec mère et faux père, les tentations à fuguer en compagnie du beauceron en laisse, les larmes de jeune con sans repère qui hurle ses peines au balcon d'une barre d'immeuble. Ici, c'est chez moi. Ainsi, lorsque Nathalie Veuillet ouvre la porte du premier appartement à résidence artistique, la visite du lieu n'est que révision rapide d'une géographie parfaitement connue. Nous buvons plusieurs drinks puis une montée d'ascenseur ouvre un onzième étage en plongée sur une couverture lumineuse sur la vie d'en bas. Clignez des paupières. Samedi, la Mercedes stoppe sur le quai du port édouard-Herriot. Isabelle Laurent et Wolfgang Spindler conduisent Emma et Cart One jusqu'à embarcation sur La Plateforme (photo). Le soleil vient à peine de pointer son grill rôtisseur derrière les boxes montés en Lego près du canal. Nous posons pied sur le bateau qui, d'un projet sur papier vieux de cinq ans, n'a plus rien d'un mirage : allongé sur quatre-vingts mètres de splendeur rouge et blanche, le pétrolier invite à une croisière mémorable pour Jazz à Vienne. Comme des gosses intenables, nous assistons à la descente des eaux pour un passage d'écluse puis courons vers la cabine du marin en poigne avec le gouvernail et poussant les vagues à toute allure sur le Rhône. Le capitaine Anthony Hawkins est tendu. Robert Lapassade réinvente l'histoire des bords de fleuve. Nous mouillons tous au plaisir d'être tête dans le vent jusqu'au bon port. Clignez des paupières. En fin d'après-midi, Patrice Armengau m'accompagne dans les hauteurs de l'Opéra à l'occasion du Jour O. Dominant les corps des muses, je bloque sur l'initiation olfactive offerte par La Route des épices où les nez se collent au curry ou fleurs de citron dans un jeu collectif et amusant. Au Péristyle, nouvelle résidence estivale pour âmes sensibles, le ballet des serveurs sur le damier de tables rouge glacé clôt cette si belle journée d'oubli. Fermez les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 06 JUILLET 2005 _ #332

Un dos comme planche à couteaux

Une étoile sort du lit et se penche au bord du ciel bleu nuit pour scruter un théâtre antique depuis sa fenêtre. La tête en l'air, mes songes s'envolent volontiers vers sa torche curieuse. Peut-être l'astre entend-il ce doux chant des sitars qui apaise un public en religion avec Ravi Shankar. Mercredi, notre première sortie aux Nuits de Fourvière fige le temps dans le paisible sans nuage. Par hasard, je suis assis sur ces vieilles pierres, chemine entre les vibrations indiennes pour faire taire le vacarme qui tape au ventre. Clignez des paupières. Seulement deux minutes après la fin du concert, une averse nous bouscule tous en direction d'un impossible abri sec. À descendre la colline sous un courant d'eau froide, des cheveux pleurent sur les joues et des T-shirts se gluent aux poitrails ventés. Emma, Cart One et Christian Jeulin se sèchent à la bière au Voxx et projettent des départs pour des fêtes lointaines au Pantiero Festival à Cannes ou, dès le week-end arrivé, aux Eurockéennes de Belfort. Clignez des paupières. Je suis absent. À l'intérieur avec mes pires ennemis. À l'extérieur avec le regard qui voudrait fuir ou, au moins, esquiver les ennuis. Je tombe dans la profondeur boueuse par naïveté et négligence. En faiblesse, il m'est impossible de jouer le crâneur public ou le baiseur sans âme. Pas le goût. Trop assommé. En milieu de semaine, la famille sonne sur le portable. Elle voudrait que je culpabilise de mon absence au naufrage général qu'elle s'active à provoquer. Elle voudrait que je regarde sa mort en face. Merci, mais non, j'ai déjà bien donné dans les funérailles pas nettes. Clignez des paupières. Les chers amis utilisent mon dos comme planche à couteaux. Devrais-je leur réserver un fils de ces rancoeurs qui meublent tant l'esprit de ceux qui ne peuvent vivre sans la dualité entre les aimables et les détestables ? Déceptions et erreurs se retournent toujours contre moi. Incapable de vouloir du mal à l'autre. Pas le temps. Bien trop marqué par l'histoire passée pour oublier ce bon réflexe d'autodestruction évitant de reprocher au voisin son sale comportement. Je ne tuerai jamais. Me tuerai sûrement. Clignez des paupières. Vendredi, les journalistes ne sont pas les bienvenus dans la salle du conseil de la mairie du 1er arrondissement. Une table ronde, en huis clos, tentera de calmer les forces de l'ordre qui se défoulent depuis plusieurs semaines sur les établissements nocturnes et particulièrement les plus "gay-friendly". Yves de L'Apothéose racontera, plus tard, une descente de police dans son nightclub "où ils étaient dix-huit plus les pompiers à boucler le bar. Six d'entre eux ont fait irruption dans ma chambre, m'ont réveillé et demandé de mettre une serviette sur la tête pour répondre à leurs questions. J'avais l'impression d'être victime de la Gestapo. Tout ça pour une fille que j'aurais séquestrée, moi, qui n'en ait rien à faire des pouffes, aussi gentilles soient-elles". Déjà, il y a une semaine, Stéphane V. témoignait : "En sortie d'after, les flics m'ont suivi du club jusqu'à l'ascenseur de mon immeuble. C'est assez surprenant de te retrouver devant ta porte avec des mecs qui te questionnent, alors que tu es un peu ivre et ne pense qu'à dormir." Ce western sauvage où la justice devient difficilement compréhensible touche régulièrement le DV1 et les Café 203 mais également les clients de bars gay, traités sans grands égards lorsqu'ils ne sont pas victimes de plaisanteries homophobes de la part des bleus. Bienvenue dans une ville sécurisée. Clignez des paupières. Même en fumant Merit sur Merit, La Drôlesse se moque de me voir "sportif" sur un Vélo'v lorsque nous pédalons vers la rive gauche pour s'apéritiser dans le local du collectif Dopebase. Comme chaque premier vendredi du mois, les Freedaes nous détendent sur deux vieux fauteuils près de la bulle à mixer. Dj Poulet travaille sur son projet-performance de "magasin Poulet dans une galerie d'art où les visiteurs pourraient acheter toute une gamme de produits à mon effigie". La Drôlesse ébauche plusieurs idées entre deux drinks dont un Pbook "où la pomme lumineuse serait remplacée par un oeuf". Clignez des paupières. Un Outhouse de Nathan Fake (programmé ce vendredi 8 juillet dans le basement du DV1) dans les oreilles m'encourage à rejoindre la piste de la rue Violi. Se perdre dans la danse sera toujours réconfortant. Sascha Funke ne répond qu'à moitié à mon envie. Sa musique est trop froide et minimale pour pouvoir s'échapper avec les seules nappes aériennes ou trancy saupoudrées par le Berlinois et flottantes au-dessus de nos corps. Clignez des paupières. Sans trop y croire, je joue le méchant dans une cabine de La Jungle, bordel en chute de bonnes chairs et en passe de devenir sinistre. "Que fais-je ici ?" regardé-je ce type même pas excitant qui pose main sur queue. J'interromps le processus habituel de la baise verticale, me reboutonne et ferme les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 13 JUILLET 2005 _ #333
 

Wallpainting Lady Diana

Mardi, sous Le Péristyle, Super Pénélope voudrait quitter la ville pour toujours car "ici, je n'avance pas. Toutes ces personnes avec lesquelles nous n'avons plus rien à dire. Toutes celles que l'on connaît par coeur. J'ai envie de me retrouver dans l'anonymat d'une capitale, devoir faire des efforts, parler à des inconnus, reconstruire une nouvelle vie." Clignez des paupières. Dans le même état d'esprit que ma protectrice, la fin de saison est traditionnelle période pour désirer tout foutre en l'air. Las de saluer des têtes dont j'oublie parfois le pedigree. Déprimé face à ces cinq cents habituels nuiteux ou ces deux mille journalistes-communiquants, hommes politiques et agents de cultures. Avec tous ceux-là, des référents et codes que je maîtrise et use avec affreux détachement. Les petits rôles pour frime à degré zéro. Les commentaires creux pour masquer les conflits de l'arrière-boutique. Les courtisans maladroits qui, au moins, complimentent les intégrités restantes. Clignez des paupières. S'éjecter hors de cette bien confortable salle des fêtes ou attendre, avec patience, qu'un clown vienne casser les chaises, jeter les plateaux d'argent sur l'orchestre et nous faire éclater de rire, bêtement, dans un élan de fière stupidité. Se libérer des repères fixes. Clignez des paupières. Mercredi, des soldats tirés au fil de plomb brouillent l'écran de Naqoyqatsi dans les Nuits de Fourvière. L'obéissance, la compétition, l'expérimentation, la destruction ou la surconsommation se mélangent les pixels dans ce manifeste dépassé et si peu dérangeant. Nous préférons alors la musique de Philip Glass en illustration bien plus sensible et vagabonde. Clignez des paupières. "J'ai décidé d'adopter le look de Jackie Kennedy", tape, en plein dans la fashion, Super Pénélope au Bauhaus bar (17, rue Sergent-Blandan, quartier Martinière) pendant que Cart One raconte son dernier passage au Kabaret's Prophecy londonien, club chic où Paris Hilton a pris habitude de se repoudrer le nez : "Tu sors une clope et un mec est derrière toi pour te l'allumer. Tu poses ton verre sur une table, tu le reprends et un autre type vient nettoyer la table aussitôt en enlevant le cendrier." Clignez des paupières. Vendredi, allongée sur une chaise longue en face de la ville, La Drôlesse finit son drink en conversation avec Simon, Denis et Wilfrid Haberey. En pleine terrasse à la Duchère, la compagnie Là Hors De donne son dernier apéritif avant une nouvelle série de picolages programmée en septembre. Clignez des paupières. Sur les nouvelles Guinguettes, il est difficile de différentier tous ces chalets, le bois clair dans le sable et la sono à fond pour capter le chaland. Devant la buvette Ville de Lyon, La Drôlesse pointe : "Regarde, tes amis journalistes sont tous là." Nous flashgordons vers un espace moins institutionnel et rejoignons Nadine Gelas, Patrice Béghain, Gilles Pastor et Michel Chomarat en paix dans le belvédère de Chez Pol'eau. Entre deux coups de fourchette sur cuisses de viande grillée, Patrice lève bras au ciel et proclame : "Notre seule présence ici suffit à faire de cette guinguette la plus chic." À peine en désaccord avec ce coup de frime, Gilles esquisse son travail sur Derek Jarman tandis que je conçois, au pied d'un verre de vin, une grande expo dédiée à Lady Di qui occuperait tous les étages de l'ancien Musée des Postes. Clignez des paupières devant Mika fieraçant aux bras de Gilles et Michel dans une Ruche en excellente tournure éthylosexuelle. Telle une messe dans la cathédrale, Nathan Fake (photo) joue ses échos aériens depuis l'hôtel du basement au DV1. Les corps comprimés s'étirent en hauteur jusqu'à mise en pointe de nos pieds en rebonds. Les visages dégoulinants de sueur tirent le bord des lèvres vers des oreilles en fonte sur un son si beau. De ce paradis trouvé, les drinks se succéderont jusqu'au petit matin et Vincent Carry ne lâchera plus le comptoir. Clignez des paupières. En étage diurne de L'Apothéose, un amant multishot tente, sans succès, de harponner un troisième élément pour une baise en cage. "Dommage, je t'aurais bien maté en train de le sauter", se désole-t-il. Clignez des paupières. Samedi, trop turbulents pour suivre tous les concerts, nous organisons au bar de Jazz à Vienne un concours de drague. Vinciane insiste pour jouer la rabatteuse de gentilshommes. Un ivrogne prétend que je "suis le Mal, un homme dangereux". Sur scène, Medeski, Martin and Wood se raccordent à un trio de cuivres qui ajoutera encore plus de superbe au concert. D'inaugurale loop "Chicago / Lot of respect / Chicago / Lot of respect", Laurent Garnier et Bubble Wesseltoft courront jusqu'au mythique Acid Eiffel dans tous les sens du rythme avec quelques maniérismes lourds. Nous fermons les paupières sur ce long voile blanc agité par les images d'un Jamie Lidell, cabot et drôle, croonant pour les beautiful people en relaxation sous la Verrière des Cordeliers.

 Haut de page 
MERCREDI 20 JUILLET 2005 _ #334
 

Et personne ne le sait

Maintenant, je sais. Lorsque mon corps sera déchiqueté et brûlé jusqu'à velouter les doigts de sa cendre froide, il partira sur un rocher basquais. Un groupe de manteaux noirs s'avancera près de la falaise quelque part entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Les uns pleureront. Les autres seront juste témoins et, pour l'occasion, inquiets sur leur propre sort. Celle-là fera glisser amoureusement un morceau de moi entre ses doigts raidis par le vent de la marée matinale. Celui-ci éprouvera du dégoût à devoir toucher un réduit en poussière. Il promettra à son espoir d'immortalité de se laver les mains aussitôt la petite cérémonie achevée. Un enfant se mettra à plat ventre, la tête dans le vide, le regard dans les vagues. Il me jettera doucement sur la pierre noircie en évitant un retour de cendres sur terre. Alors, je serai bien mort sans trace. Clignez des paupières. En attendant, mercredi, la fuite du béton caniculaire en Presqu'île installe le monde sur le Quai des Guinguettes. Pour ne pas souffrir de ce dégouli de paillotes pour marchands de bière, La Drôlesse refuse son âge et souffle sur un jour d'anniversaire en terrasse de la Buvette du Pont Wilson. Les amis arrosent la table à vannes ouvertes d'alcool anisé. Emma et Cart One kidnappent Anton, enfant chéri de Marie et David Cantéra. Nous badinons sur les choses de la nuit qui se lèvent sur les guirlandes lumineuses mises en berges. "Je vais vous chanter la balade / la balade / la balade des gens heureux", revient au coeur la voix de Gérard Lenorman. "Ce n'est pas un chanteur mort ?" Non, il n'est pas mort. Clignez des paupières. Depuis plusieurs semaines, la sortie nous mettait déjà en émoi. The Firegirl se portait volontaire pour rassembler tous les pompiers de la ville dans une grande caserne temporaire aux Subsistances pour "les avoir tous sous la main". Elle abandonnait ce projet à fantasmes pour monter à la grande échelle dans un arrondissement parisien. Au Péristyle, Françoise Rey ne ralliera pas Patrice Armengau et étienne à la bonne cause du 13 juillet : draguer du pompier. Clignez des paupières. Chemin vers la caserne, sur le pont de la Guillotière à l'arrière de la Golf, Patrice Béghain prend un air de politicard pour vanter la fourmilière humaine qui besogne le long du fleuve, piétine devant des comptoirs, boit et pisse. Clignez des paupières. L'endroit est connu : dans la cour, derrière l'église, place Saint-Louis. Le bal rouge emperle les vieilles célibataires et radasses décolorées qui "plus elles sont vulgaires, plus elles plaisent aux mecs. Après, les plus radasses, ce soir, c'est quand même nous", complète Pierre David. Sous les hourras des voyeurs, un pompier se dépoile sur le toit. "Mais il mouille !" s'amusent Françoise et Gilles Pastor lorsqu'une goutte humide s'imprime sur le caleçon du défroqué. Après la traditionnelle mise à feu des chambres aux fenêtres rougeoyantes des torches brandies par trois casques d'argent, un nouveau strip-tease hystérise la cour. "C'est pas croyable. Je ne pensais pas que ce genre de spectacle pouvait exister. Et personne ne le sait ?" s'étonne Patrice Béghain, posté à coté de petites frappes matant les ceinturons glissés entre cuissots. Françoise cassera sa sandale pour trouver gaillard des flammes à ses pieds. Fréderic Sicre léchera son drink au plus près du torse nu d'un pompier chaud. Et nous clignons des paupières sur un baiser de grande nuit à Agoria dans la cale de La Marquise. Dans un vague trauma post-festif, La Drôlesse m'invite à un moment de fainéants sur la guinguette Chez Pol'eau. Du belvédère, jeudi, nous regardons les gens passer comme des vieux retraités fatigués. Flore rentre des Francofolies de La Rochelle où elle mixait la veille dans l'enceinte du casino. Cart One peine à remettre de l'ordre dans son cerveau après excès éthyliques à l'excellente soirée Hypnotik. Nous flashgordons vers le Bal électro du quartier de La Guillotière, squat post-nucléaire parsemé de vieux fauteuils de salon déglingués. Un certain François me jette une brindille amourable dans les yeux avant de cligner des paupières. Vendredi, tout vire à rires idiots et déguisements improbables dans le couloir bleu de La Ruche, bar de l'été définitif. De son éventail en plumes roses, Maya ventile l'entrejambe d'un excité à demi-nu. Laurence soulève sa jupe pour remuer le vagin contre la braguette d'A Jackin Phreak. Un moustachu joue les pom-pom girls, moufles en fourrure balancées vers le ciel. Un petit musclé montre son cul avant d'affirmer : "Ma bite est aussi petite que moi." Clignez des paupières. Au DV1, je laisse mon corps démêler ses muscles dans les pics breaky de Jay Cunning, brillant dj-producteur anglais, avant de me faire peur dans une cabine de La Jungle. Là, en sortie de baise, je place ma main au cou de mon partenaire soumis et serre de tous mes nerfs. Le serial fucker se branle, est content de tant de supplices. Il suffoquera. J'arrêterai. Fermez les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 27 JUILLET 2005 _ #335
 

Monumental killers

Elle revient de Paris et le plaisir trouvé à Rambuteau maquille son visage de traits joyeux. Les yeux dans l'excitation d'une voie ouverte avec de nouveaux amis, Super Pénélope passe commande à Du Côté de... chez Xane (26, quai Saint-Antoine, quartier Cordeliers). Mardi, les coups de fourchette ne suivent plus les mises au net qui nous passionnent : cette première nécessité à rencontrer de nouvelles personnes, à lâcher celles qui refusent le mouvement, ou jugent nos actes contraires à des relations amicales tranquilles et ne reposant plus que sur une non-absence routinière. Expulser l'ancien stérile. Provoquer le nouveau fertile. Clignez des paupières. Mercredi, les louches de sangria splashent de gobelets en plastique à des bouches bavardes chez Eardrum, vinyl-shop de la place du Griffon. L'apéritif entre deejays et gueulards aimables se boit en tirs croisés. Virginie analyse le marché actuel des galettes en acétate, en meilleure forme que ces trois dernières années, avec A Jackin Phreak. Le dj-producteur complimente la tenue sixties de "Super, Méga, Ultrajaimie" en tirant à doigts goulus sur une assiette de candies. Au dérapage sur la mort d'un Américain sodomisé par son cheval survenu le jour même, Benjamin court-circuite mon apologie de la zoophilie : "J'ai, à la maison, un amant régulier qui a une bite énorme et il me défonce déjà pas mal le cul. Alors, un cheval..." Rico voudrait croire qu'un chat ou un chien qui lui lécherait les bourses ne le dérangerait pas. "Oui, tu vends la zoophilie comme l'avenir de l'homme, mais, bon, tu es incapable de passer à l'acte. Quand tu auras décrit ta première expérience avec un animal, on en reparlera", me latte une converseuse. Clignez des paupières. Cécile Paris Chaffard réapparaît, jeudi, en terrasse du Café 203. Le portable serti de faux diamants, elle clique un premier drink pour la nuit future. Agoria flashgorde par la rue et se prend un compliment de Super Pénélope dans sa nouvelle monture de lunettes rectangulaire. Je suis là sans y être, trop empoisonné par mes démêlés avec cette tête qui surchauffe. Clignez des paupières. Quelques mètres plus tard, Jacques Haffner ouvre les portes du Paradiso dont il sera le nouvel agitateur pour peopleux et suiveurs de modes légères. En pleine rue surpeuplée de vieilles boutiquières masculines, j'attrape le bras de Jean-Luc Very en pré-vacances et peu avare de bons mots : "Ton pull, tu l'as acheté à l'Armée du Salut ?" me claque-t-il avant de reprendre un ballon de rosé à ivresse. Patrice Armengau zoome sur le ventre en obus d'une future mère. "à mon époque, les femmes cachaient leur grossesse", se positionne dans un autre siècle le dandy. "Tu n'es tout de même pas né au XIXe", souris-je. Clignez des paupières. Le bruit des guitares électriques ne dérangent pas notre assise sur les rochers romains au bar des Nuits de Fourvière. Thierry Pras nous confirme que "s'il n'y avait pas LCD Soundsystem en fin de programme, la limite du supportable l'aurait déjà fait quitter le théâtre". Dans l'attente de la bonne heure, la pleine lune sort rousse de l'horizon pollué et se dénude en blanc total sous le firmament. Le Goldenboy me passe un drink aux doigts et nous rejoignons le parterre de faux rockers face à la scène. Pour la troisième expérimentation du concert des New-Yorkais après La Vapeur à Dijon et le Sonar à Barcelone, je laisse mon menton se bloquer vers le ciel et mes nerfs machiner un corps hypnotisé par la musique. Le génie du groupe réside, pour l'essentiel, à prétexter du rock pour ne jouer que du disco bizarre et traîner l'ironie au sol. La voix de James Murphy se féminise, rage dans une tronçonneuse d'échos sonores ou se balance dans un siphon sans issue et ravageur. Plus malin et moderne est une rareté que l'on ne trouve pas dans ces nouveaux groupes électro-rock insignifiants. Clignez des paupières sur une reprise impressionnante d'un titre de Carl Craig, délicieusement interminable et embringuant le public dans un délire d'ongles pointés en rapaces. Au deuxième passage dans Le Paradiso, la chaleur moite fait tourner à fond "le climatiseur portable de Françoise" (Rey) selon Claudius. "Je reste près d'elle afin d'en profiter", s'éponge le gentilhomme sur la banquette rouge pendant que la belle augmente la fréquence de papillonnement de son éventail. Claire Carthonnet presse ses épaules contre celles de Philippe Chavent et porte sa coupe de champagne telle une grande dame. Clignez des paupières. Je négocie avec Gilles Pastor un deal improbable : "Tu ne veux toujours pas être mon nègre ? J'écris un roman que tu signeras. En échange, tu écris ma chronique que je signerai." Le metteur en scène suggère que l'avenir de cet article hebdomadaire soit plus fictionnel. L'idée me plaît mais la réalité est autre. "Ce que je vis semble parfois tellement impossible pour certains lecteurs que mentir ne m'intéresse pas." Alors nous dansons sans accord. Patrice Béghain me bise et je ferme les paupières dans un rêve où j'aurais le grand rôle du monumental killer.

 Haut de page 

INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

 Avant   Après 

 

style 1 style 2 print share --


 Home | Netexpress | Netexdirect | Do the B.party | Instinct Nocturne | Beadorama | Spinaround | Flashmob | B.Connections | Netevision | B.guide 
 Rush | Plan du site | Aide | Contact | Partenariats | Haut de page 

© Copyright WWW.BEADOA.ORG 2001-2008| Site emballé par  Au Bon Design