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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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| MERCREDI 23 FEVRIER
2005_ #313 |
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Saison
pour flocons
D'un méritant "Madame aux
Semelles Roses", est anoblie Catherine A. par Fred D. et
Pierre Le Magnifique entre deux sauts dans le bac à champagne
du 10. Jeudi, les amis rentrent d'une semaine de ski, sportive et
prétendue non alcoolisée, et miment les déhanchés
efficaces de Catherine sur les pistes : "Elle slalomait
sur ses vieux skis des années 1980 qui laissaient des traces
rouges sous ses chaussures. Malgré cet équipement
d'un autre âge, c'était la meilleure d'entre nous."
Comme si le présent était insatisfaisant, Fred lance
les invitations pour une grande fête dans la maison de campagne
en juillet prochain et Philippe Chavent désire un
week-end dans sa bâtisse du Sud "qui ne ressemble
à rien que tu puisses imaginer". De l'orbi, je veux
voir ces prés verts, vaches gourmandes et petites volailles
stupides. Il m'annonce "des sangliers dans la nuit, gros
lézards magnifiques se dorant sur des pierres et scorpions
dans les chambres". Enfin, le restaurateur promet : "Tu
goûteras mon alcool de scorpion". Je cligne des paupières
par l'odeur de ce venin alléché. Boire, noyé
parmi des pimpos hystériques qui ne savent plus comment danser
sur le rock de nos vingt ans, ne facilite pas ma compréhension
des exposés artistiques défendus par Lionel
à l'United Café. Le gentilhomme, qui porte
la barbe "pour faire plus viril" et voltige dans
les plaisanteries "parce que, un jour, vous m'aviez dit
que je n'avais pas d'humour", frôle mes veines à
chacun de ses verbes. Comme s'il avait autant besoin que moi de
toucher, il glisse doucement dans mes bras et m'embrasse du bout
des lèvres. Barth s'agace : "Arrête
avec ce mec. Maintenant, on boit." Je fume. Nous écrasons
les mégots entre des "Le dernier album de Laurent
Garnier est chiant" et "De toute façon,
un deejay n'est pas forcément bon producteur et inversement".
La place des Terreaux séchée par le gel s'ombrage
des colonnes de Buren qui, même "si elles ne sont
pas droites", selon Lionel, nous ouvrent un passage vers
le sommeil. Clignez des paupières en pointant le doigt vers
la cheminée éteinte de l'aile Sud de l'hôtel
de ville. Vendredi, en sortie d'un dîner chez Super Pénélope,
je me fais kidnapper par Wilfrid Haberey, Denis et Olivier en chemin
vers le DV1. Nous coupons l'habituelle file d'attente qui s'amasse
devant la disco tels des habitués impolis et descendons aussitôt
un drink pour assoiffés indignes. Les beats nerveux et trop
froids battent le dancefloor. Pas envie de danser. Flore confie
que "2005 sera une année de productions ou ne sera
pas" alors que son premier e.p, Boogie Child, s'est arraché
comme les perles précieuses d'un collier dans les shops.
Clignez des paupières. Samedi, le texto d'encouragement,
"merde" sur l'écran, envoyé à A Jackin
Phreak pour son futur mix au Batofar reste, en toute logique, sans
réponse. Dans la rue, une vague de flocons rince les nuiteux.
Leurs visages se couvrent de petits cristaux blancs. Leurs tempes
se frisent par plissures des yeux redevenus enfantins. Ils pressent
le pas en riant. En surplomb de la Presqu'île, De La Break
commet sa première soirée drum'n'bass chez l'habitant.
La Drôlesse ne sait plus depuis quand elle danse : "Si
on compte en nombre de vodka, cela fait dix verres". Le
salon sautille sous le son joyeux de dj Flore. En station
de repos dans le couloir, Stéphane B. me regarde draguer
les hommes ou répondre des "youli !" à
Cart One. Clignez des paupières dans l'ascenseur retombant
sur terrain ferme. Nous chassons les proies faciles au DV1 sans
succès. Thiébaut, bel amuseur, me rassure d'une
promesse : "Dès que je deviens gay, je te préviens".
Nous flashgordons à La Jungle où un serial fucker
assure qu'il peut "imiter la voix d'une l'hôtesse
de gare" et, plus certainement, qu'il est "tout
ouverte ce matin ; je suis chaude pour être passive".
En étage de L'Apothéose, deux imprévisibles
se plaquent sur mes jambes usées en rallonge sur canapé.
Le plus insolent me masse la queue. L'autre m'insulte. Je me relève
et danse sur le déconnectant et beau, Lonely People
de Lil Louis avant de cligner des paupières. Dimanche,
le 10 est mort. Jacques Haffner imagine déjà sa reconversion
: "Je vais devenir top model". Dans l'attente,
nous enterrons la disco dans une série de danses orientales
et trinques à rire. Debout sur le comptoir, Maya se
tord le ventre. Patrice Béghain me surprend en pleine chamaille
de langues avec un jeune homme amourable. "Je ne t'avais
jamais vu embrasser quelqu'un en public", sourit-il. Un
journaliste décrit ce qu'il appelle "le tourniquet"
: "Je me débraguette et fais tourner ma queue en
public". Clignez des paupières. Encloîtré
dans les toilettes, je laisse mon embrasseur de la soirée
s'agenouiller pour pompage puis vomir son trop plein d'alcool. Il
relève sa tête de la cuvette et cache sa gêne
d'un : "Bon, d'accord, je dois partir maintenant ?"
Je le bise avant de fermer les paupières, nos corps en contraction
sur un sofa du défunt bar.
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| MERCREDI 02 MARS
2005 _ #314 |
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I've
got the brain, you've got the law
Stoppé par des poches vides, je ne
fais rien de la semaine. La question de l'argent se repose, chaque
fin de mois, lorsque mon compte bancaire file sans oxygène
dans de dangereuses profondeurs. Il y a encore trois ans, comme
beaucoup d'autres, je jouais au riche qui ne l'était pas.
Et ne le sera d'ailleurs jamais. La nuit coûte. Beaucoup ne
la fréquentent pas car elle est devenue très chère
et ne supporte pas les pauvres. Dans l'obscurité, tout s'accentue,
voire se caricature. Nos rapports avec les sujets de société
tabous ou abordables explosent : le sexe peut se montrer mais la
pauvreté doit rester aux portes des discos. Le pays tourne
aussi, en plein jour, avec cette impudeur à parler cul mais
l'interdit impérieux de dévoiler ses revenus. La France
est un terroir boueux habité par de grands princes trop parfumés.
Au restaurant, personne ne demandera un doggy bag s'il n'a pas fini
son plat comme peuvent pourtant le faire de nombreux Anglo-Saxons
: lorsque l'on sort, on ne compte pas et le pingre est mal vu. Oui,
je suis un vrai pauvre qui se la joue snobinard tout en avouant
sa fauche en public. Quand je charge un limonadier sur les tarifs
pratiqués à son comptoir, il me regarde souvent avec
pitié. "T'es pauvre ou quoi ? Si tel est le cas,
rentre chez toi", me jettent ses yeux. Clignez des paupières.
Les malins sont plus chanceux à Paris qu'à Lyon. Depuis
plusieurs mois, face à la crise économique montante
et la concurrence énorme entre les lieux de nuit, nombreux
bars pratiquent des soldes sur leurs verres : l'happy hour ("un
verre acheté, un verre offert" ou "demi
tarif sur tout") est aujourd'hui un sport en vogue dans
la capitale. Ici, la Marquise expérimente, le jeudi,
la formule depuis septembre 2004 et d'autres clubs l'utilisent depuis
des lustres pour remplir leurs débuts de soirée. Mais
aucune action massive de mini-prix ne se profile à l'horizon
des apéritifs ou de la pleine nuit. Alors, les patrons pleurent
que les clients se rarifient en cet hiver et, par tradition, entre
décembre et mars. Ils devraient, en sus de l'accueil offert,
l'ambiance promise et la programmation musicale, peut-être
se questionner sur la cherté de leurs boissons, droits d'entrée
et autres vestiaires. Clignez des paupières. Deux stratégies
extrèmes s'opposent : pratiquer une sélection naturelle
par le fric en rackettant, par exemple, les clubbers de six ou sept
euros pour une bière qui fera pisser dans la demi-heure ou
faire "du volume" en monneyant doucement ses verres et
fixant une entrée gratuite ou symbolique. À La Chapelle,
disco qui frime luxe et bienséance qu'elle confond pratiquement
avec plouquitude et vulgarités, il faut avoir du courage
pour quémander un verre au bar. Là-haut, montée
de Choulans, c'est "S'il vous plait ? Veuillez bien m'excuser
de vous donner mon argent pour un verre de vin infect à huit
euros". Au DV1, malgrè une porte tenue par des cerbères
même pas drôles, se mettre drunky est à la portée
de presque tout gosier. Ces deux derniers spots nocturnes adoptent
des stratégies commerciales bien distinctes ; la première
trie par la thune, au risque de voir ses chiffres chuter le jour
où les nuiteux trouveront plus "branché"
ailleurs. La seconde ouvre largement ses comptoirs et brassent tous
les styles de pratiquants. Par ce "volume", elle génère
son ambiance de chaudron magique et entretient probablement de bonnes
relation avec son banquier. Clignez des paupières. De plus
en plus, Lyon voudrait n'offrir que des lieux "chics"
et calmes à ses peuplades de commerçants. Le massmédia
local n'accorde les superlatifs "branché" ou "tendance"
qu'aux endroits bien décorés et surtout chers. L'erreur
de qualificatif tient à ce qu'il refuse de voir que la ville
s'est embellie depuis le milieu des années 1990 de bars et
clubs mieux agencés et plus "conceptuels". Aujourd'hui,
cela n'a rien d'original ou "branché" que d'aller
inaugurer une chouette enseigne locale à moins de souffrir
du syndrôme : "De toute façon, il n'y que des
ringards ici et c'est mieux à Paris". La ville n'est
plus complexée vis-à-vis de sa professionalisation
nocturne. Cependant, elle a encore un long chemin devant elle pour
se défaire de l'équation "grosses notes +
jolis fauteuils = branchaga". Clignez des paupières.
"I've got the brain. You've got the law. Let's make a lot
of money", jouit la voix de Neil Tennand sur ce vieux titre
des Pet Shop Boys. Serais-je bientôt moins pauvre ? Peu probable.
Je n'ai aucun conscience de la valeur de l'argent. Lorsque la boîte
à billets crache, je balance dans la journée. Ma conversion
à l'euro s'est faite sans aucun repli vers le comptage en
francs. Normal, le passage de l'ancien à l'actuel outil de
flambe ne pèse pas lourd face à mon irresponsabilité
financière. Cependant, ne plus avoir une pièce cuivrée
en poche me rappelle à la réalité : tout plaisir,
tout confort, tout immatériel, tout se paie. Fermez les paupières.
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| MERCREDI 09 MARS
2005 _ #315 |
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Le
bureau des tendances
Il ne neige plus devant la passerelle de
La Marquise, jeudi. L'énergie dans mes mains et les
pensées fermes, je salue le Prousty qui quitte la
soirée masterisée par le collectif Clafooti.
Le jeune homme croit décrypter mon article de la semaine
dernière ainsi : "Alors ? Toi aussi, tu es un crevard
?" Je ne comprends pas trop ce qu'il entend par "crevard".
Si, la classification sent vaguement une référence
à un dossier sorti dans Technikart, à l'époque
où le magazine commençait déjà à
devenir raté et dispensable. Clignez des paupières.
En cale, le cercle des vendredis 13 s'amuse calmement. Marie et
David Cantéra brandissent l'écran colorisé
d'un téléphone portable : "C'est notre fils.
Il est beau. N'est-il pas ?" Juste en face, ma mine réjouie
capte un bel étudiant. Il boit une bière offerte et
course, maladroit, deux jupons tout en déroulant son historique
: "Je viens de Paris pour une année en science politique.
Mon objectif est de faire serveur dans l'hôtel que mon frère
doit ouvrir au Brésil". Sur l'instant, sa détermination
à un devenir tout simple me surprend. Pourquoi tant d'études
pour finir derrière le comptoir d'un hôtel peut-être
moite et miteux ? La question se détourne. Pourquoi vivre
dans la sophistication, le désir de savoir ou de grimpette
sociale alors que tout aboutira à une vieillesse que seuls
de petits gestes essentiels sauront grandir, à une sortie
de route immanquable ? Clignez des paupières sur les basses
rondes transfusées par l'électro classe des Clafooti.
"Inadapté", "souffrant de références
troubles et mouvantes", "prétentieux incompris"
et "agacé par sa naïveté" sont les
mots assemblés qui se couchent dans le texte de mes pensées
pas très heureuses du moment. Oui, je dois être un
peu de tous ces qualificatifs en bataille. Dès lors, vendredi,
après la présentation du programme des Nuits Sonores,
au fort Saint-Jean, les gratte-humeurs qui voudraient m'entendre
dire du mal des choix musicaux de l'organisation du festival lyonnais
restent sur leur faim de déjeuner sur les hauteurs de Saône.
"Puisque tout le monde dit que c'est génial, c'est
que le monde a raison", ris-je en fumant une cigarette.
Clignez des paupières après une tentative d'arrachage
du col en fourrure de Flore. Il existe très peu de personnes
avec lesquelles je rentre en communion sur des idées d'avenir
plus beau, amusant et chargé de sens. La nature ne m'a pas
doté d'un cerveau des plus faciles à manier. Pédé,
je dois inventer ma vie amoureuse et affective différemment.
Orphelin, je dois inventer ma vie familiale et amicale autrement.
Ces deux socles bancals posés, je me crois obligé
de tout restructurer, de remettre en cause tous les référents.
Au final, je me retrouve dans un état d'esprit pas évident
à épouser pour un Autre. Alors, du suicide, je me
méfie et, à La Fée Verte, débute
la nuit dans un costume de péteux qui décide de ce
qui se fait, de ce qui ne se fait pas. De toute façon, notre
mémoire est tellement courte que toutes les conneries que
je peux formuler seront oubliées très rapidement.
Un buveur de Vodka Coke s'amuse : "C'était comment,
ce matin, le bureau des tendances au fort Saint-Jean ?"
Carla échange quelques drinks avec Lionel, grand concepteur
de choses culturelles et dandy borderline, qui déclarera
une flamme vivace à la plus belle. À la criée,
j'insiste pour quitter le lieu au plus vite : "Ce bar est
moche et ennuyeux. Je veux voir Krikor". Clignez des paupières.
À travers le pare-brise de la trois-portes d'Emma et Cart
One, les flocons blancs éclaircissent l'horizon. Arrivés
au Rail Théâtre, nous poussons des petits "youli
!" à l'entrée dans nos matières sensibles
du son granuleux et psyché du dj-producteur parisien (photo)
en live high quality avec Cabanne. Telle une chaude adolescente
fanatique, je confesse à La Drôlesse : "Je
veux coucher avec Krikor". La raison de mon affection me
corrige aussitôt : "Je te rappelle que tu devais déjà
coucher avec Vitalic". Nous clignons des paupières
quand la salle souriante, mais peu remplie, se vide à 3h
du matin. Dans le basement du DV1, nous nous battons pour respirer
dans cette cohue générale et excitée par le
rouleau compresseur techno mis en marche forcée par Oxia.
"C'est normal que je n'ai pas bougé du bar depuis
le début de la soirée ? En fait, je pense que la musique
ne m'appelle pas", répond justement Barbara
au set monobeat et bourrin du Grenoblois. Emma écoute, à
demi drunky, mon discours sur le branchaga. "J'ai envie
de danser sur des balanceurs de musiques pointues ou branchées
: krikor, Maurice Fulton, Abe Duque, James Holden, Scissor Sisters,
Ewan Pearson et ce genre de productions innovantes. À Lyon,
ce trip musical n'intéresse pas beaucoup de personnes".
Devant La Jungle, en légère fatigue, elle clora
cette si belle nuit par un moqueur : "Dis ? En fait, le
bureau des tendances ? La Mode ? c'est toi ?" Je ferme
les paupières après une dernière provocation
peu sérieuse mais nécessaire à ma survie d'idiot
: "évidemment".
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| MERCREDI 16 MARS
2005 _ #316 |
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Les
fesses rondes
Si j'habitais Paris, j'occuperais une chambre
de bonne sous les toits. Je grimperais sur un escabeau pour atteindre
une petite fenêtre ouverte sur la place des Vosges. Ce serait
bien. Clignez des paupières. Mercredi, ma favorite dort protégée,
sur tout son périmètre, par des grilles noires majestueuses.
Les rues voisines n'agitent plus que de vieux prospectus réveillés
par un vent frais. Les immeubles éteignent leurs ombres au
fur et à mesure que leurs fenêtres se couchent. Au
Duplex, les hommes draguent en anglais ou espagnol. Des copinages
de semaine entre touristes ou professionnels de l'indépendance,
je gourmandise ce lieu unique pour gays lettrés même
si leurs attitudes transpirent tout autant la caricature : aux butches
manucurés et travelotés en bêtes viriles que
l'on croise dans le Marais downtown, les habitués du Duplex
orgueillent l'intelligence trop revendiquée de photographes,
journaleux, modeurs ou publicitaires. Clignez des paupières.
Un moustachu passe la tête dans chacun des boxes à
baise du QG bar. Son ventre nu rebondit sur sa bite au repos.
Ses jambes courtes tendent un cul flasque au premier serial fucker
venu. J'observe la ronde sexuelle des consommateurs de chair. Et,
planté tel un cow-boy au milieu d'un chemin désert,
je laisse les duettistes affamés s'approcher, renifler ou
solliciter une place dans mes yeux avant un oneshot dans un recoin
du bordel. Après avoir suggéré une bataille
possible à cinq d'entre eux, je me place dans l'ombre et
attire instantanément ces recrutés. Jeu de partouze
amusant raccordé à un sentiment de puissance insensé
et stupide. Clignez des paupières. Jeudi, Lyon est en gare.
Nous débutons notre siège du DV1 lorsque Seb Broquet
et Nick V mixent des classics pour un dancefloor éclairci.
Nicolas Stifter m'incite encore à l'écriture
d'un roman qui ne verra certainement jamais le jour. Je ne suis
pas un ambitieux. Quand j'aurai une indigestion de l'humain et de
tous les excès urbains, je prendrai retraite "à
cinquante ans, dans un chalet en moyenne montagne avec trois ou
quatre chiens bâtards - c'est un âge qui arrive très
vite. Il faudrait peut-être prévoir un minimum pour
assurer ton confort matériel", pointe juste Nicolas.
Clignez des paupières. "Celui-là est pour
toi", assure La Drôlesse au comptoir de la disco.
Le gentilhomme se prénomme Clément et magnifie
ce regard faussement innocent et appelle fort à une tentative
de séduction. "Je ne suis pas gay même si beaucoup
de mes connaissances le sont, même si je suis déjà
allé dans des sex-clubs comme La Jungle ou Le Premier Sous-Sol",
tempère le courtisé, qui, très vite, deviendra
courtisan de La Drôlesse. Clignez des paupières. Dans
le feutré freaky de L'Apothéose, Claire Carthonnet
fait une entrée diurne et me smacke les lèvres. Sébastien
voudrait mixer ses disques sur le piano alors qu'un collectif de
trance goa se cramponne à une bande-son fatigante. Clignez
des paupières. "Tu peux tout casser si tu as de la
force dans les bras", propose un couple perché sur
un tapis de briques rouges. Vendredi, Olivier décroche la
crémaillère de son appartement en voie de destruction.
La chaîne hi-fi pousse un titre de Motorbass à
son maximum et les drinks collent aux doigts. Super Pénélope
n'a pas la forme. Z2 se coiffe d'un bonnet en laine écru
avec pompon en mèche comme si un départ vers le sommet
des pistes semblait imminent. Puis Michel Essertier nous
salue en plein clignement de paupières. À L'Ambassade,
la nouvelle star française de la house-music soulful, Franck
Roger, nous replace dans les mid-eighties grâce à un
mix sophistiqué de vieux classiques garage et early house.
Nick V. trouve le dancefloor "trop bourgeois et coincé"
avant de cligner des paupières. Samedi, à l'entrée
du DV1, un kid gay conseille à un refoulé du club
"d'aller se relooker chez Madigan : c'est pas cher et tu
pourras faire un peu plus mode. De toute façon, il faut avoir
les fesses rondes pour rentrer ici." Dans le basement,
entre deux Get Perrier, Céline et Malik présentent
leurs nouveaux projets de high clubbing après l'implantation
réussie des soirées Divine à Lyon. Nick V.
lance l'invitation pour sa prochaine Otra Otra parisienne, le samedi
2 avril, qui retrouvera le cadre merveilleux de La Boule Noire (salle
située sous La Cigale) alors que Jennifer Cardini excite
les corps et énerve le cerveau dans une montée de
sonorités progressives et rudes. Clignez des paupières.
Aussi vulgaire qu'une Arletty sur le pont, elle hurle aux mecs avachis
sur les canapés : "Bon, si vous voulez dormir, rentrez
chez vous. Moi, je veux des bites ! Allez ! Ramenez-vous !"
Cette habituée de l'espace baisodrome, en étage de
L'Apothéose, se blottit contre un petit caïd en coma
dans un survêtement pas assez satiné pour se la jouer
menaçant et intouchable. Enfin, elle se tait et entreprend
l'intimité de sa proie. Je ferme les paupières et
tombe dans un long sommeil indigne, un bodyguard assis au sol et
dégrafant mon pantalon.
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| MERCREDI 23 MARS
2005 _ #317 |
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Les
sangsues
Le brutal passage du froid anesthésiste
du bon temps de ce milieu de mars porte mauvaise semaine. Un trop
plein de vagabondages dans le noir et ce sommeil, qui persiste dans
l'imparfait, embrument cerveau et gorge. J'ai de la fièvre.
Tout est bloqué. La sale crève. Celle qui n'achèvera
pourtant pas. Clignez des paupières. Ainsi, je ralentis l'étourdissement.
Les rayons du soleil traversent la peau et grattent la libido enroulée
dans sa couette bien épaisse. Le corps en faiblesse s'oppose
à l'esprit enrhumé mais désireux de toucher
et baiser un autre. Je dévisse la raison et ferraille avec
une lucidité emmerdante. Les beaux jours vont ouvrir une
suractivité nouvelle et gonfler cette attitude ancienne qui
ne me va plus tellement bien au teint : utiliser des amants comme
les objets de ma non-affection défendue tout en internant
ce désir de vivre autre chose, de monter amoureux pour une
correction des formes et une liaison neuve avec la vie. J'ai besoin
de hauts cieux pour me dégager de ce souterrain en routine.
Il me faut entreprendre une séduction où je ne serai
plus solitaire, fier et hautain, mais simple demandeur perméable.
Transpirer le besoin. Être plus sensible. Clignez des paupières.
Jeudi, j'éternue à La BF15 lors du vernissage des
planches dessinées de Pauline Fondevila (artiste chargée
de l'identité visuelle des Nuits Sonores 2005), François
Olislaeger et Francecs Ruiz dans l'exposition minutieuse, Metacomics.
Toute au ralenti, attablée en extérieur, Nathalie
Veuillet pense déjà à Ex-Pasolini, nouvelle
performance de Là Hors De, entreprise à Saint-étienne
les 31 mars et 1er avril prochains. Pas peu fière des 55
000 visites déjà enregistrées pour son exposition
Warhol, Isabelle Bertolotti admet que le jeune directeur technique
du Musée d'Art contemporain est plutôt beau gosse et
vavavoum. Elle esquisse un sourire avant de filer au loin. La Drôlesse
parlemente fiestas sans fin et dégénérées
avec Prousty et Vincent Carry avant de cligner des paupières.
Les paquets de cigarettes tombent dans les bronches encombrées.
Des mouchoirs blancs épongent le mal non soigné. Vendredi,
sous une lumière noire intense, Reine Claude se babine les
lèvres de crème jaune fluo et embrasse ses enfants
chéris au Lax Bar. Jacques Haffner semble comme absent, même
s'il provoquera la galerie en montrant son cul avec incitation au
coït immédiat. Kary redessine mes sourcils en vert luisant
et je cligne, fatigué, les paupières. Samedi, rue
de la Thibaudière, l'air est suffisamment doux pour griller
quelques clopes devant la vitrine du Vercoquin. Au coeur de la nouvelle
cave, Frédéric Sicre et Claudius trinquent et se débattent
avec Catherine A. et Philippe Chavent. En suite de la révélation
faite par Philippe sur les activités de son "grand-père
qui tenait une boutique de sangsues dans le quartier Cordeliers",
nous imaginons les pires utilisations de cette marchandise pompe-sang
: "Que faisait-on de ces limaces une fois qu'elles avaient
sucé leurs pleins ? Un dégorgeage ? Une salade pour
le déjeuner ? Comment se passaient les périodes de
soldes ?" Catherine tourne de l'oeil. Claudius recadre
les échanges et remonte le temps des révolutions blacks,
celles des Donna Summer, Sylvester, du Palace ou d'un lointain Studio
54. Clignez des paupières. Un parking géant sans Caddies
aligne les voitures en face d'un hangar à Eurexpo. Des club
kids, les cheveux bien peignés et les t-shirts encore secs,
courent vers l'entrée. Les barrières métalliques
tracent le parcours vers les salles d'Hypnokik, grosse rave indoor.
A Jackin Phreak fixe, émerveillé, les projections
de formes psychédéliques sur les ballons blancs perchés
au plafond. La foule joue upliftin sur le live des Allemands Alter
Ego et nous visitons l'ensemble des salles à danser qui
grouillent de belles gueules banlieusardes. En accord de sensations,
Emma et Cart One admettent que "cette soirée
fait carrément Foire du trône". Nous en rajoutons
en nous moquant de l'agencement des espaces tellement "posés,
là, comme des merdes" qu'il sera préférable
de descendre quelques drinks. Même avec cette sévérité
de jugement, la nuit amuse et rend fort : voir la réussite
de cette entreprise de techno gigantesque est forcément encourageante
pour le futur festif de la région et à soutenir pour
l'alternative, même cheesy, proposée aux usés
par les discos "traditionnelles". Clignez des paupières.
En face d'une fille en pleurs pour mieux attirer son mâle,
nous coupons les "tu" en "vous". Mon échange
téléphonique avec Vitalic, en début d'après-midi,
me dérange. L'artiste star me tutoya comme si nous étions
amis depuis des années et me mit, ainsi, mal à l'aise.
J'éprouve toujours tant de difficultés face à
cette intimité de "milieu" ou de génération.
Je ne supporte pas ces fausses connivences que l'on peut lire souvent
dans les magazines de djeun's. Je n'aime pas le "tu" exclusif
et corporatif. J'emploie le "vous" par respect ou mise
à distance de ce qui n'est pas mon monde. Même si le
Dijonnais est mon idole. Fermez les paupières.
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| MERCREDI 30 MARS
2005 _ #318 |
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Au
lit
Jusqu'où
peut-on aller dans la maltraitance de son corps ? Jusqu'à
ce qu'il rejette tout d'un bloc ou s'arrête par accident.
Pendant cinq jours, je ne fais rien. Je dors et ne veux plus bouger.
Il n'y a rien d'alarmant dans mon immobilisme passager si ce n'est
quelques pensées en pousse sur un terrain ravagé par
la fatigue. Pas bien claires. Pas très pertinentes. Pas drôles
non plus et qui toucheront les fidèles lecteurs de cette
rubrique dans cette perception, agaçante, que j'écris
mieux le mal être que la folie douce. Parce que mes excès
nocturnes avanceraient superficiels, répétitifs ou
sans intérêt alors que mes questionnements, ô
ceux-là, seraient beaucoup plus touchants et bien écrits.
Désolé pour eux mais je ne suis pas mort ou sur la
corde raide. Merde à eux car ma vie sexuelle et nocturne
est tout aussi sensée que mon mental masturbé. Clignez
des paupières. Ce présent écrit ressemble,
trait pour trait, à ces rares entrevues avec ma psychiatre
: lorsque je n'avais aucune matière à lui vendre,
j'introspectais avec elle en versant dans des dires vagues. Clignez
des paupières. Il faudra un jour prochain que je soigne mon
physique un peu plus, l'intérieur comme l'extérieur.
Il ne suffit pas d'être persuadé de ne pas avoir besoin
de porter les dernières coutures de Dries Van Noten parfumées
au Guerlain pour vivre tranquille. Quand même. Je traîne cette
parka verte de caillera démunie depuis quatre ans. Clignez
des paupières. Mon rythme biologique part en vrille : je
dors peu et mal. Fume beaucoup. J'enfile les drinks et mange quand
l'estomac signale qu'il faudrait, peut-être un peu, s'intéresser
à son rotor. De là à faire du sport tels ces
crétins imaginant que leur bonne et saine forme est un bonus
pour une longue vie, il y a plusieurs foulées que je refuse
de parcourir. Clignez des paupières. La solitude est ma meilleure
alliée mais aussi la plus dangereuse. Je ne ressens aucun
besoin vital des autres. C'est embêtant. Le besoin de curiosité
et d'excitation nécessite un aller joyeux vers autrui, un
regard demandeur. Être avenant. Pardon ? Oui, être avenant.
Clignez des paupières. Je n'ai aucune ambition sociale ou
affective parce que le pouvoir (dans sa charge symbolique de puissance)
est un étranger. Le pouvoir est chassé par l'handicapé
du relationnel qui désire trop être aimé et
ne sait pas comment s'y prendre. Clignez des paupières. J'ai
peur d'être aimé. Souvent, je suis violent avec celles
et ceux qui veulent me donner. Je crains trop de perdre pour me
laisser gagner. C'est un réflexe de petit con, du marqué
au sang par la mort et la pourriture de mes géniteurs enterrés
à la va vite dans le coin d'un cimetière en pente.
Refuser l'amour unique et familier. Repousser l'être qui voudrait
occuper la place de ces chairs que je ne peux plus revoir et ne
veux plus ressentir. Clignez des paupières. Lorsque beaucoup
misent sur des photocopies peu fidèles d'un original non
reproductible, je m'échine à ne plus recroiser mon
passé. Pas facile d'inventer des relations singulières
qui ne rappellent rien de douloureux ou de déjà connu.
Clignez des paupières. Je n'ai pas d'ambition mais des prétentions.
Il est plaisant de jouer son crâneur, d'agir ou d'écrire
sans douter et, surtout, sans retenue prématurée face
aux éventuelles conséquences et jugements. éviter,
à tous mots, de faire dans le tiède. Une carapace
comme celle du frimeur ne supporte pas la demi-mesure. Les grands
idiots sont ceux qui n'arrivent pas à être à
fond dans leur personnage et s'excuseraient presque d'en faire un
peu trop. Clignez des paupières. Ce serait amusant que les
duels armés reviennent à la mode. Un dehonoré
jetterait son verre à la gueule du courtisan reluquant sa
maîtresse officielle d'un peu trop près. Puis, il lui donnerait
rendez-vous sur les berges de Saône au petit matin suivant
pour qu'ils s'entre-tuent. Les modernes diront que nous ne sommes
plus des sauvages, la société devenue évoluée
et sophistiquée. La société est surtout cynique
et sans honneur. Elle manque aussi cruellement d'audace. Clignez
des paupières. En plein rêve, Gary Cooper galope sur
un pur-sang noir au milieu de la foule sur rue de la République.
Il mord dans un beignet et se moque d'une femme en charge de trois
sacs shoppineurs en papier. Hemingway prend, nu, un bain de champagne
dans la fontaine Bartholdi et insulte trois ploucs assis à
la terrasse d'un café. Franck Sinatra partouze dans une chambre
d'hôtel à Saint-Jean et demande à la réception
un souper pour 3h15 précises. Alors, je me réveille,
transpirant mais souriant. Traîne jusqu'à la cuisine et attrape
un verre. L'aspirine descend dans le pied. Je bois lentement. Dehors,
la nuit ne m'attend pas. À l'angle de fenêtre, la lune,
presque ronde, me salue. Elle est seule et pourtant se porte toujours
aussi bien. J'éternue avant de fermer les paupières
et redormir avec mes héros. Demain, tout ira bien.
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| MERCREDI 06 AVRIL
2005 _ #319 |
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Blasphèmes
Des haut-parleurs nus voltigent en toupies
folles au-dessus des têtes. Les membres battent de complaintes
bestiales ou chants bourdonnés. En ronde perpétuelle,
un vidéoprojecteur course les murs et imprime une plume encrée
traçant une ligne noire sur une peau claire. Jeudi, je reste
planté, là, au milieu de ce tourbillon instable mis
en place par Ann Hamilton dans une salle de La Maison
Rouge, centre favori d'art contemporain. Une deuxième
installation suinte l'odeur de cette toile de jute militaire suspendue
en tente de campement et doublée d'un tissu doux et rose.
Flirtant avec le sol, des bouches de trombones accouplées
en duos cuivrés diffusent des paroles de femmes suaves et
pénétrantes. L'exposition "Phora" de l'Américaine
perturbe le champ de la perception des voix et magnétise
jusqu'à obsession. Clignez des paupières. Au Palais
de Tokyo, rien à voir d'artistique. Cependant, nous vidons
nos gobelets de bière au bar à l'occasion de la pré-soirée
Nuit Sonore, escale promotionnelle du festival dans la capitale.
Beaucoup de Lyonnais ou "ex" s'enferment dans une salle
obscure et assistent au live sur batteries électronisées
de Chewbacca. Trop agités pour écouter studieusement
les expérimentations des groupes présentés,
nous chahutons dans "Jurassik Pork" d'Alain Séchas,
exposition à observer dans le noir total et qui ne présente
aucun autre intérêt que celui d'un jeu collectif avec
nos lampes-torches. En pleine chorégraphie clonique de Dark
Vador en pointe avec son épée lumineuse, Stéphane
rigole : "Si l'art existe, ce n'est pas ici qu'il est visible".
Denis imite la chauve-souris noire qui bat des ailes au centre de
la pièce avant de courir dans le non-sens. En pleine lumière,
nous saluons Blandine Chrétien, Le Prousty et Vincent Carry
et ignorons ceux qui se travelottent en Parisiens d'un jour et souhaitent
oublier leurs origines provinciales. Ainsi analysait clairement
un ex-Lyonnais : "Lorsque le mec arrive à Paris,
il fuit souvent sa ville natale et n'a plus envie de reconnaître
son passé de villageois. Du coup, il évite de parler
à ses anciens potes." J'explique à Fabien
"qu'à Paris ou ailleurs, j'adopte toujours la Règle
des Deux Pas (RDDP) : si j'aime bien une personne, je peux effectuer
plus de deux enjambées pour aller la saluer. Dans le cas
contraire, c'est à l'autre de se bouger." Le réalisateur
valide cette attitude de péteux définitif puis cligne
des paupières. Rue de Rivoli, une foule joue des mèches
bien crêpées pour se défiler du lot des communs
clubbers et ouvrir La Johnson, soirée de grande frime pour
porteurs de carte Black. En manque d'imagination pour griller tout
ce monde, Monsieur H. talonne de sourires polis et nous descendons,
en moins de trois minutes, l'escalier central de La Scala, nightclub
formidable. Des bâtonnets de lumières rouges se reflètent
au plafond brillant. Les lignes de petites diodes lumineuses grimpent
aux étages en dégradés synchroniques. "On
se croirait à Las Vegas", sirote Yoko au milieu
de dizaines de top models trafiquées par une beauté
absolue. 2 Many Djs mixent leurs habituelles bâtardises
électro rocky et nous clignons des paupières. Au Rex
Club, Nuit Sonore pousse le matin tôt. Agoria abuse
de la provocation et sourit : "Tu n'arrives que maintenant
? C'est une chance pour toi car j'ai fini de mixer". Derrick
May endort les corps et je n'arrive toujours pas à aimer
cette disco trop "bible musicale" pour se vivre dans l'amusement.
"Il faut venir ici défoncé et à 4 heures
du matin pour que ce soit drôle", me rassure Thibaud
avant de cligner des paupières. Vendredi, Le Bimb et Dimitri
veillent le grand soleil en terrasse du Café, spot branchouilleux
et fréquentable. Le couple profère une série
de blasphèmes : "Le prochain pape sera italien et
aura la gueule de Mastroianni. Il organisera des messes avec sacrifices
de jeunes enfants, roulera dans une Lamborghini blanche aux rétroviseurs
en or sertis de diamants, inaugurera les festivals de cinéma
gay à travers le monde dans sa robe redessinée par
Castelbajac". Clignez des paupières. Après
un dîner thaïlandais en compagnie de Nolwell et Nick V, il
est temps à actions sexuelles entre les pédés
sensibles du Duplex et les excès de défrocage au QG
bar où un serial fucker jouit des coups de lattes donnés
par un sadique bandé de cuir clouté. Clignez des paupières.
Samedi, le squatt rénové du collectif Buro, niché
en fond de salle d'un troquet, concentre la branchaga locale. Fabien
classe mes accrochages affectifs : "Celui-là, je
le verrais bien poser nu pour Butt Magazine. Celui-ci porte une
chemise japonaise : ça sent le modeux plein de fric".
Place Colonel-Fabian, Sam stoppe un taxi et nous nous précipitons
dans le backstage de La Boule Noire pour la soirée vavavoum,
Otra Otra. Entouré de jeunes minets, Didier Lestrade excède
dans son statut de père-poule protecteur. Monsieur H. boit
un grand verre d'eau avant d'entrer sur la piste de danse et transpirer
sous les pixels d'une boule à facettes géante. Nous
coursons la plus belle moustache de cette grande nuit jusqu'à
ce que je tombe dans le lit d'un Andrea doux et attachant en fredonnant
"It's All Right" de Sterling Voice, anthem terrifiant
et idéal pour fermer les paupières.
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| MERCREDI 13 AVRIL
2005 _ #320 |
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Sur une robe bleue
Mercredi, dans l'écouteur du portable,
Andrea semble heureux d'avoir retrouvé la Joconde. Le bel
Italien passe ses journées dans Le Grand Louvre et se navrait,
il y a peu, de la disparition provisoire de la croûte plaquée
au fond de l'aquarium blindé. "Oui, elle est enfin
à moi", se soulage cette voix à s'ouvrir
grande la bouche pour mieux l'entendre s'accrocher dans le silence
d'un baiser. Clignez des paupières. Une rambarde d'escalier
s'étale en travers de la Galerie Néon. Comme prise
d'ivresse, l'installation de Cécile Meynier se vernit dans
la simplicité d'un unique objet chargé de déplacer
la perception de ce réel qui n'a rien de statique. Dehors,
La Drôlesse trinque d'un jus de fruit avec Emma et Cart One.
ébouriffé par une nouvelle structure capillaire, Ty
Von Dickxit vole au secours de l'ennui provoqué par ces beaux-ardeux
laissant pousser leur triste mine sur le trottoir. Nous nous traitons
de tous les noms mais nous promettons le plus bel avenir. Le deejay
se prend un verre dans le ventre et sourit face aux jolies petites
ventes réalisées par son CD mixé, Wychatwiche,
dont le packaging a été luxueusement réalisé
par la Kanardo Family. Clignez des paupières. Au Café
203, le froid nous gèle en terrasse jusqu'à plus
soif. Manu Cédat est sorti le nez zippé par
la chirurgie après sa chute d'une échelle. L'handicapé
ne fera aucun strip tease et masquera ses narines recousues d'un
postiche de clown. Un Clément, bel homme renversable, scanne
la salle à la recherche "d'une fille brune que je n'ai
vue qu'une seule fois et avec laquelle je viens de reprendre contact."
Nous testons sa vérité : "Oui, enfin, avouez
: c'est un premier rendez-vous pris sur Meetic. Elle doit porter
quoi comme signe distinctif ? Un exemplaire de Libé sur une
robe bleue ?" Clignez des paupières. Déjà
Super Pénélope avait booké son week-end pour
rejoindre le prochain Sonar Festival du 16 au 18 juin, à
Barcelone. Vendredi, au musée d'Art contemporain,
nous invitons Isabelle Bertolotti, grande addicted aux choses
électronisées, à nous accompagner dans un nouveau
pèlerinage catalan. La conservatrice s'étincelle le
visage puis se ravise : "Non, je ne pourrai hélas
pas venir avec vous. J'ai un vernissage ici." Clignez des
paupières. Ici, dans le hall retapissé de wallpaintings
warholiens, Scratch Music fait défiler des as des platines
MK2 en figures de style hip hop bluffantes. Les marches du musée
sont gradins pour b boys en casquettes retournées et suivants
un mouvement de poussins qui picorent le bon grain. Clignez des
paupières. Les Vendredi 13 n'en finissent plus de fêter
la sortie de leur compilation éponyme (disponible sur www.vendredi13.org)
et occupent toutes les pièces d'un appartement en Pentes.
Dans la chambre, Prousty se verrait bien dans un lit avec ces deux
paires de jambes féminines assises près de son beau
parlé. Nous descendons un mauvais verre de vin en matant
la vidéo projection d'un Louis De Funès en grimace
sur le mur de la cour d'immeuble. Clignez des paupières.
Le basement du DV1 ne jouit pas d'un acharnement extatique. Carl
Finlow ennuie vraiment avec son live linéaire et sans
aucun goût. Céline, co-ordonnatrice de cette soirée
Divine, refuse de croire que le trip musical du laptop est à
programmer avec précaution tellement l'exercice peut s'avérer
catastrophique. Si personne ne danse, le bar s'anime de jeux idiots
et les drinks nous guident vers une indignité certaine. Une
assoiffée me tend une de ses boucles d'oreilles que je force
dans mon lobe gauche. Emma se redresse : "Mais, tu as un
trou dans l'oreille ? Depuis quand ? Il ne s'est pas bouché
?" Je suis le premier surpris de pouvoir faire dégouliner
ce pendentif alors que cette histoire de boucle d'oreille date de
ma jeune adolescence. Clignez des paupières. Samedi, hypnotisé
par les motifs psyché d'un projecteur à roue d'huile,
A Jackin Phreak porte toujours cet air de bel autiste tombé
dans un monde qui lui appartient et que, seuls, quelques proches
peuvent décrypter. Le deejay-producteur balance son dernier
morceau à sortir chez Mental Groove, en mai, avant de monter
le son du téléviseur lorsque Radio FG mixera son "Pong
Jacks", autre titre produit pour la compilation de la firme
à jeux, Nintendo. Clignez des paupières. Chemin pour
Le Medley, l'avant-soirée partagée avec ce freak méconnu
en Presqu'île me convainc : pour obtenir reconnaissance des Lyonnais,
il vaut mieux passer par Paris ou ailleurs. C'est un constat assez
récent, désolant et agaçant. Mais, ô
hélas, ma ville ne sait pas promouvoir ses talents. Elle
est uniquement capable de notabiliser quelques têtes et ne
se risque pas à parier sur les jeunes prétendants.
Clignez des paupières. Lionel me baise dans l'entre-salle
de la disco rétro en chorégraphie sur des chants régressifs.
Je fais couler l'amertume d'une vodka Campari dans ma trachée,
relisse ma nouvelle moustache de future pornstar gay des années
Studio 54 puis fermerai les paupières dans une insomnie à
L'Apothéose, eldorado du tout ou rien.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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