INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 23 FEVRIER 2005_ #313
 

Saison pour flocons

D'un méritant "Madame aux Semelles Roses", est anoblie Catherine A. par Fred D. et Pierre Le Magnifique entre deux sauts dans le bac à champagne du 10. Jeudi, les amis rentrent d'une semaine de ski, sportive et prétendue non alcoolisée, et miment les déhanchés efficaces de Catherine sur les pistes : "Elle slalomait sur ses vieux skis des années 1980 qui laissaient des traces rouges sous ses chaussures. Malgré cet équipement d'un autre âge, c'était la meilleure d'entre nous." Comme si le présent était insatisfaisant, Fred lance les invitations pour une grande fête dans la maison de campagne en juillet prochain et Philippe Chavent désire un week-end dans sa bâtisse du Sud "qui ne ressemble à rien que tu puisses imaginer". De l'orbi, je veux voir ces prés verts, vaches gourmandes et petites volailles stupides. Il m'annonce "des sangliers dans la nuit, gros lézards magnifiques se dorant sur des pierres et scorpions dans les chambres". Enfin, le restaurateur promet : "Tu goûteras mon alcool de scorpion". Je cligne des paupières par l'odeur de ce venin alléché. Boire, noyé parmi des pimpos hystériques qui ne savent plus comment danser sur le rock de nos vingt ans, ne facilite pas ma compréhension des exposés artistiques défendus par Lionel à l'United Café. Le gentilhomme, qui porte la barbe "pour faire plus viril" et voltige dans les plaisanteries "parce que, un jour, vous m'aviez dit que je n'avais pas d'humour", frôle mes veines à chacun de ses verbes. Comme s'il avait autant besoin que moi de toucher, il glisse doucement dans mes bras et m'embrasse du bout des lèvres. Barth s'agace : "Arrête avec ce mec. Maintenant, on boit." Je fume. Nous écrasons les mégots entre des "Le dernier album de Laurent Garnier est chiant" et "De toute façon, un deejay n'est pas forcément bon producteur et inversement". La place des Terreaux séchée par le gel s'ombrage des colonnes de Buren qui, même "si elles ne sont pas droites", selon Lionel, nous ouvrent un passage vers le sommeil. Clignez des paupières en pointant le doigt vers la cheminée éteinte de l'aile Sud de l'hôtel de ville. Vendredi, en sortie d'un dîner chez Super Pénélope, je me fais kidnapper par Wilfrid Haberey, Denis et Olivier en chemin vers le DV1. Nous coupons l'habituelle file d'attente qui s'amasse devant la disco tels des habitués impolis et descendons aussitôt un drink pour assoiffés indignes. Les beats nerveux et trop froids battent le dancefloor. Pas envie de danser. Flore confie que "2005 sera une année de productions ou ne sera pas" alors que son premier e.p, Boogie Child, s'est arraché comme les perles précieuses d'un collier dans les shops. Clignez des paupières. Samedi, le texto d'encouragement, "merde" sur l'écran, envoyé à A Jackin Phreak pour son futur mix au Batofar reste, en toute logique, sans réponse. Dans la rue, une vague de flocons rince les nuiteux. Leurs visages se couvrent de petits cristaux blancs. Leurs tempes se frisent par plissures des yeux redevenus enfantins. Ils pressent le pas en riant. En surplomb de la Presqu'île, De La Break commet sa première soirée drum'n'bass chez l'habitant. La Drôlesse ne sait plus depuis quand elle danse : "Si on compte en nombre de vodka, cela fait dix verres". Le salon sautille sous le son joyeux de dj Flore. En station de repos dans le couloir, Stéphane B. me regarde draguer les hommes ou répondre des "youli !" à Cart One. Clignez des paupières dans l'ascenseur retombant sur terrain ferme. Nous chassons les proies faciles au DV1 sans succès. Thiébaut, bel amuseur, me rassure d'une promesse : "Dès que je deviens gay, je te préviens". Nous flashgordons à La Jungle où un serial fucker assure qu'il peut "imiter la voix d'une l'hôtesse de gare" et, plus certainement, qu'il est "tout ouverte ce matin ; je suis chaude pour être passive". En étage de L'Apothéose, deux imprévisibles se plaquent sur mes jambes usées en rallonge sur canapé. Le plus insolent me masse la queue. L'autre m'insulte. Je me relève et danse sur le déconnectant et beau, Lonely People de Lil Louis avant de cligner des paupières. Dimanche, le 10 est mort. Jacques Haffner imagine déjà sa reconversion : "Je vais devenir top model". Dans l'attente, nous enterrons la disco dans une série de danses orientales et trinques à rire. Debout sur le comptoir, Maya se tord le ventre. Patrice Béghain me surprend en pleine chamaille de langues avec un jeune homme amourable. "Je ne t'avais jamais vu embrasser quelqu'un en public", sourit-il. Un journaliste décrit ce qu'il appelle "le tourniquet" : "Je me débraguette et fais tourner ma queue en public". Clignez des paupières. Encloîtré dans les toilettes, je laisse mon embrasseur de la soirée s'agenouiller pour pompage puis vomir son trop plein d'alcool. Il relève sa tête de la cuvette et cache sa gêne d'un : "Bon, d'accord, je dois partir maintenant ?" Je le bise avant de fermer les paupières, nos corps en contraction sur un sofa du défunt bar.

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MERCREDI 02 MARS 2005 _ #314
 

I've got the brain, you've got the law

Stoppé par des poches vides, je ne fais rien de la semaine. La question de l'argent se repose, chaque fin de mois, lorsque mon compte bancaire file sans oxygène dans de dangereuses profondeurs. Il y a encore trois ans, comme beaucoup d'autres, je jouais au riche qui ne l'était pas. Et ne le sera d'ailleurs jamais. La nuit coûte. Beaucoup ne la fréquentent pas car elle est devenue très chère et ne supporte pas les pauvres. Dans l'obscurité, tout s'accentue, voire se caricature. Nos rapports avec les sujets de société tabous ou abordables explosent : le sexe peut se montrer mais la pauvreté doit rester aux portes des discos. Le pays tourne aussi, en plein jour, avec cette impudeur à parler cul mais l'interdit impérieux de dévoiler ses revenus. La France est un terroir boueux habité par de grands princes trop parfumés. Au restaurant, personne ne demandera un doggy bag s'il n'a pas fini son plat comme peuvent pourtant le faire de nombreux Anglo-Saxons : lorsque l'on sort, on ne compte pas et le pingre est mal vu. Oui, je suis un vrai pauvre qui se la joue snobinard tout en avouant sa fauche en public. Quand je charge un limonadier sur les tarifs pratiqués à son comptoir, il me regarde souvent avec pitié. "T'es pauvre ou quoi ? Si tel est le cas, rentre chez toi", me jettent ses yeux. Clignez des paupières. Les malins sont plus chanceux à Paris qu'à Lyon. Depuis plusieurs mois, face à la crise économique montante et la concurrence énorme entre les lieux de nuit, nombreux bars pratiquent des soldes sur leurs verres : l'happy hour ("un verre acheté, un verre offert" ou "demi tarif sur tout") est aujourd'hui un sport en vogue dans la capitale. Ici, la Marquise expérimente, le jeudi, la formule depuis septembre 2004 et d'autres clubs l'utilisent depuis des lustres pour remplir leurs débuts de soirée. Mais aucune action massive de mini-prix ne se profile à l'horizon des apéritifs ou de la pleine nuit. Alors, les patrons pleurent que les clients se rarifient en cet hiver et, par tradition, entre décembre et mars. Ils devraient, en sus de l'accueil offert, l'ambiance promise et la programmation musicale, peut-être se questionner sur la cherté de leurs boissons, droits d'entrée et autres vestiaires. Clignez des paupières. Deux stratégies extrèmes s'opposent : pratiquer une sélection naturelle par le fric en rackettant, par exemple, les clubbers de six ou sept euros pour une bière qui fera pisser dans la demi-heure ou faire "du volume" en monneyant doucement ses verres et fixant une entrée gratuite ou symbolique. À La Chapelle, disco qui frime luxe et bienséance qu'elle confond pratiquement avec plouquitude et vulgarités, il faut avoir du courage pour quémander un verre au bar. Là-haut, montée de Choulans, c'est "S'il vous plait ? Veuillez bien m'excuser de vous donner mon argent pour un verre de vin infect à huit euros". Au DV1, malgrè une porte tenue par des cerbères même pas drôles, se mettre drunky est à la portée de presque tout gosier. Ces deux derniers spots nocturnes adoptent des stratégies commerciales bien distinctes ; la première trie par la thune, au risque de voir ses chiffres chuter le jour où les nuiteux trouveront plus "branché" ailleurs. La seconde ouvre largement ses comptoirs et brassent tous les styles de pratiquants. Par ce "volume", elle génère son ambiance de chaudron magique et entretient probablement de bonnes relation avec son banquier. Clignez des paupières. De plus en plus, Lyon voudrait n'offrir que des lieux "chics" et calmes à ses peuplades de commerçants. Le massmédia local n'accorde les superlatifs "branché" ou "tendance" qu'aux endroits bien décorés et surtout chers. L'erreur de qualificatif tient à ce qu'il refuse de voir que la ville s'est embellie depuis le milieu des années 1990 de bars et clubs mieux agencés et plus "conceptuels". Aujourd'hui, cela n'a rien d'original ou "branché" que d'aller inaugurer une chouette enseigne locale à moins de souffrir du syndrôme : "De toute façon, il n'y que des ringards ici et c'est mieux à Paris". La ville n'est plus complexée vis-à-vis de sa professionalisation nocturne. Cependant, elle a encore un long chemin devant elle pour se défaire de l'équation "grosses notes + jolis fauteuils = branchaga". Clignez des paupières. "I've got the brain. You've got the law. Let's make a lot of money", jouit la voix de Neil Tennand sur ce vieux titre des Pet Shop Boys. Serais-je bientôt moins pauvre ? Peu probable. Je n'ai aucun conscience de la valeur de l'argent. Lorsque la boîte à billets crache, je balance dans la journée. Ma conversion à l'euro s'est faite sans aucun repli vers le comptage en francs. Normal, le passage de l'ancien à l'actuel outil de flambe ne pèse pas lourd face à mon irresponsabilité financière. Cependant, ne plus avoir une pièce cuivrée en poche me rappelle à la réalité : tout plaisir, tout confort, tout immatériel, tout se paie. Fermez les paupières.

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MERCREDI 09 MARS 2005 _ #315
 

Le bureau des tendances

Il ne neige plus devant la passerelle de La Marquise, jeudi. L'énergie dans mes mains et les pensées fermes, je salue le Prousty qui quitte la soirée masterisée par le collectif Clafooti. Le jeune homme croit décrypter mon article de la semaine dernière ainsi : "Alors ? Toi aussi, tu es un crevard ?" Je ne comprends pas trop ce qu'il entend par "crevard". Si, la classification sent vaguement une référence à un dossier sorti dans Technikart, à l'époque où le magazine commençait déjà à devenir raté et dispensable. Clignez des paupières. En cale, le cercle des vendredis 13 s'amuse calmement. Marie et David Cantéra brandissent l'écran colorisé d'un téléphone portable : "C'est notre fils. Il est beau. N'est-il pas ?" Juste en face, ma mine réjouie capte un bel étudiant. Il boit une bière offerte et course, maladroit, deux jupons tout en déroulant son historique : "Je viens de Paris pour une année en science politique. Mon objectif est de faire serveur dans l'hôtel que mon frère doit ouvrir au Brésil". Sur l'instant, sa détermination à un devenir tout simple me surprend. Pourquoi tant d'études pour finir derrière le comptoir d'un hôtel peut-être moite et miteux ? La question se détourne. Pourquoi vivre dans la sophistication, le désir de savoir ou de grimpette sociale alors que tout aboutira à une vieillesse que seuls de petits gestes essentiels sauront grandir, à une sortie de route immanquable ? Clignez des paupières sur les basses rondes transfusées par l'électro classe des Clafooti. "Inadapté", "souffrant de références troubles et mouvantes", "prétentieux incompris" et "agacé par sa naïveté" sont les mots assemblés qui se couchent dans le texte de mes pensées pas très heureuses du moment. Oui, je dois être un peu de tous ces qualificatifs en bataille. Dès lors, vendredi, après la présentation du programme des Nuits Sonores, au fort Saint-Jean, les gratte-humeurs qui voudraient m'entendre dire du mal des choix musicaux de l'organisation du festival lyonnais restent sur leur faim de déjeuner sur les hauteurs de Saône. "Puisque tout le monde dit que c'est génial, c'est que le monde a raison", ris-je en fumant une cigarette. Clignez des paupières après une tentative d'arrachage du col en fourrure de Flore. Il existe très peu de personnes avec lesquelles je rentre en communion sur des idées d'avenir plus beau, amusant et chargé de sens. La nature ne m'a pas doté d'un cerveau des plus faciles à manier. Pédé, je dois inventer ma vie amoureuse et affective différemment. Orphelin, je dois inventer ma vie familiale et amicale autrement. Ces deux socles bancals posés, je me crois obligé de tout restructurer, de remettre en cause tous les référents. Au final, je me retrouve dans un état d'esprit pas évident à épouser pour un Autre. Alors, du suicide, je me méfie et, à La Fée Verte, débute la nuit dans un costume de péteux qui décide de ce qui se fait, de ce qui ne se fait pas. De toute façon, notre mémoire est tellement courte que toutes les conneries que je peux formuler seront oubliées très rapidement. Un buveur de Vodka Coke s'amuse : "C'était comment, ce matin, le bureau des tendances au fort Saint-Jean ?" Carla échange quelques drinks avec Lionel, grand concepteur de choses culturelles et dandy borderline, qui déclarera une flamme vivace à la plus belle. À la criée, j'insiste pour quitter le lieu au plus vite : "Ce bar est moche et ennuyeux. Je veux voir Krikor". Clignez des paupières. À travers le pare-brise de la trois-portes d'Emma et Cart One, les flocons blancs éclaircissent l'horizon. Arrivés au Rail Théâtre, nous poussons des petits "youli !" à l'entrée dans nos matières sensibles du son granuleux et psyché du dj-producteur parisien (photo) en live high quality avec Cabanne. Telle une chaude adolescente fanatique, je confesse à La Drôlesse : "Je veux coucher avec Krikor". La raison de mon affection me corrige aussitôt : "Je te rappelle que tu devais déjà coucher avec Vitalic". Nous clignons des paupières quand la salle souriante, mais peu remplie, se vide à 3h du matin. Dans le basement du DV1, nous nous battons pour respirer dans cette cohue générale et excitée par le rouleau compresseur techno mis en marche forcée par Oxia. "C'est normal que je n'ai pas bougé du bar depuis le début de la soirée ? En fait, je pense que la musique ne m'appelle pas", répond justement Barbara au set monobeat et bourrin du Grenoblois. Emma écoute, à demi drunky, mon discours sur le branchaga. "J'ai envie de danser sur des balanceurs de musiques pointues ou branchées : krikor, Maurice Fulton, Abe Duque, James Holden, Scissor Sisters, Ewan Pearson et ce genre de productions innovantes. À Lyon, ce trip musical n'intéresse pas beaucoup de personnes". Devant La Jungle, en légère fatigue, elle clora cette si belle nuit par un moqueur : "Dis ? En fait, le bureau des tendances ? La Mode ? c'est toi ?" Je ferme les paupières après une dernière provocation peu sérieuse mais nécessaire à ma survie d'idiot : "évidemment".

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MERCREDI 16 MARS 2005 _ #316
 

Les fesses rondes

Si j'habitais Paris, j'occuperais une chambre de bonne sous les toits. Je grimperais sur un escabeau pour atteindre une petite fenêtre ouverte sur la place des Vosges. Ce serait bien. Clignez des paupières. Mercredi, ma favorite dort protégée, sur tout son périmètre, par des grilles noires majestueuses. Les rues voisines n'agitent plus que de vieux prospectus réveillés par un vent frais. Les immeubles éteignent leurs ombres au fur et à mesure que leurs fenêtres se couchent. Au Duplex, les hommes draguent en anglais ou espagnol. Des copinages de semaine entre touristes ou professionnels de l'indépendance, je gourmandise ce lieu unique pour gays lettrés même si leurs attitudes transpirent tout autant la caricature : aux butches manucurés et travelotés en bêtes viriles que l'on croise dans le Marais downtown, les habitués du Duplex orgueillent l'intelligence trop revendiquée de photographes, journaleux, modeurs ou publicitaires. Clignez des paupières. Un moustachu passe la tête dans chacun des boxes à baise du QG bar. Son ventre nu rebondit sur sa bite au repos. Ses jambes courtes tendent un cul flasque au premier serial fucker venu. J'observe la ronde sexuelle des consommateurs de chair. Et, planté tel un cow-boy au milieu d'un chemin désert, je laisse les duettistes affamés s'approcher, renifler ou solliciter une place dans mes yeux avant un oneshot dans un recoin du bordel. Après avoir suggéré une bataille possible à cinq d'entre eux, je me place dans l'ombre et attire instantanément ces recrutés. Jeu de partouze amusant raccordé à un sentiment de puissance insensé et stupide. Clignez des paupières. Jeudi, Lyon est en gare. Nous débutons notre siège du DV1 lorsque Seb Broquet et Nick V mixent des classics pour un dancefloor éclairci. Nicolas Stifter m'incite encore à l'écriture d'un roman qui ne verra certainement jamais le jour. Je ne suis pas un ambitieux. Quand j'aurai une indigestion de l'humain et de tous les excès urbains, je prendrai retraite "à cinquante ans, dans un chalet en moyenne montagne avec trois ou quatre chiens bâtards - c'est un âge qui arrive très vite. Il faudrait peut-être prévoir un minimum pour assurer ton confort matériel", pointe juste Nicolas. Clignez des paupières. "Celui-là est pour toi", assure La Drôlesse au comptoir de la disco. Le gentilhomme se prénomme Clément et magnifie ce regard faussement innocent et appelle fort à une tentative de séduction. "Je ne suis pas gay même si beaucoup de mes connaissances le sont, même si je suis déjà allé dans des sex-clubs comme La Jungle ou Le Premier Sous-Sol", tempère le courtisé, qui, très vite, deviendra courtisan de La Drôlesse. Clignez des paupières. Dans le feutré freaky de L'Apothéose, Claire Carthonnet fait une entrée diurne et me smacke les lèvres. Sébastien voudrait mixer ses disques sur le piano alors qu'un collectif de trance goa se cramponne à une bande-son fatigante. Clignez des paupières. "Tu peux tout casser si tu as de la force dans les bras", propose un couple perché sur un tapis de briques rouges. Vendredi, Olivier décroche la crémaillère de son appartement en voie de destruction. La chaîne hi-fi pousse un titre de Motorbass à son maximum et les drinks collent aux doigts. Super Pénélope n'a pas la forme. Z2 se coiffe d'un bonnet en laine écru avec pompon en mèche comme si un départ vers le sommet des pistes semblait imminent. Puis Michel Essertier nous salue en plein clignement de paupières. À L'Ambassade, la nouvelle star française de la house-music soulful, Franck Roger, nous replace dans les mid-eighties grâce à un mix sophistiqué de vieux classiques garage et early house. Nick V. trouve le dancefloor "trop bourgeois et coincé" avant de cligner des paupières. Samedi, à l'entrée du DV1, un kid gay conseille à un refoulé du club "d'aller se relooker chez Madigan : c'est pas cher et tu pourras faire un peu plus mode. De toute façon, il faut avoir les fesses rondes pour rentrer ici." Dans le basement, entre deux Get Perrier, Céline et Malik présentent leurs nouveaux projets de high clubbing après l'implantation réussie des soirées Divine à Lyon. Nick V. lance l'invitation pour sa prochaine Otra Otra parisienne, le samedi 2 avril, qui retrouvera le cadre merveilleux de La Boule Noire (salle située sous La Cigale) alors que Jennifer Cardini excite les corps et énerve le cerveau dans une montée de sonorités progressives et rudes. Clignez des paupières. Aussi vulgaire qu'une Arletty sur le pont, elle hurle aux mecs avachis sur les canapés : "Bon, si vous voulez dormir, rentrez chez vous. Moi, je veux des bites ! Allez ! Ramenez-vous !" Cette habituée de l'espace baisodrome, en étage de L'Apothéose, se blottit contre un petit caïd en coma dans un survêtement pas assez satiné pour se la jouer menaçant et intouchable. Enfin, elle se tait et entreprend l'intimité de sa proie. Je ferme les paupières et tombe dans un long sommeil indigne, un bodyguard assis au sol et dégrafant mon pantalon.

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MERCREDI 23 MARS 2005 _ #317
 

Les sangsues

Le brutal passage du froid anesthésiste du bon temps de ce milieu de mars porte mauvaise semaine. Un trop plein de vagabondages dans le noir et ce sommeil, qui persiste dans l'imparfait, embrument cerveau et gorge. J'ai de la fièvre. Tout est bloqué. La sale crève. Celle qui n'achèvera pourtant pas. Clignez des paupières. Ainsi, je ralentis l'étourdissement. Les rayons du soleil traversent la peau et grattent la libido enroulée dans sa couette bien épaisse. Le corps en faiblesse s'oppose à l'esprit enrhumé mais désireux de toucher et baiser un autre. Je dévisse la raison et ferraille avec une lucidité emmerdante. Les beaux jours vont ouvrir une suractivité nouvelle et gonfler cette attitude ancienne qui ne me va plus tellement bien au teint : utiliser des amants comme les objets de ma non-affection défendue tout en internant ce désir de vivre autre chose, de monter amoureux pour une correction des formes et une liaison neuve avec la vie. J'ai besoin de hauts cieux pour me dégager de ce souterrain en routine. Il me faut entreprendre une séduction où je ne serai plus solitaire, fier et hautain, mais simple demandeur perméable. Transpirer le besoin. Être plus sensible. Clignez des paupières. Jeudi, j'éternue à La BF15 lors du vernissage des planches dessinées de Pauline Fondevila (artiste chargée de l'identité visuelle des Nuits Sonores 2005), François Olislaeger et Francecs Ruiz dans l'exposition minutieuse, Metacomics. Toute au ralenti, attablée en extérieur, Nathalie Veuillet pense déjà à Ex-Pasolini, nouvelle performance de Là Hors De, entreprise à Saint-étienne les 31 mars et 1er avril prochains. Pas peu fière des 55 000 visites déjà enregistrées pour son exposition Warhol, Isabelle Bertolotti admet que le jeune directeur technique du Musée d'Art contemporain est plutôt beau gosse et vavavoum. Elle esquisse un sourire avant de filer au loin. La Drôlesse parlemente fiestas sans fin et dégénérées avec Prousty et Vincent Carry avant de cligner des paupières. Les paquets de cigarettes tombent dans les bronches encombrées. Des mouchoirs blancs épongent le mal non soigné. Vendredi, sous une lumière noire intense, Reine Claude se babine les lèvres de crème jaune fluo et embrasse ses enfants chéris au Lax Bar. Jacques Haffner semble comme absent, même s'il provoquera la galerie en montrant son cul avec incitation au coït immédiat. Kary redessine mes sourcils en vert luisant et je cligne, fatigué, les paupières. Samedi, rue de la Thibaudière, l'air est suffisamment doux pour griller quelques clopes devant la vitrine du Vercoquin. Au coeur de la nouvelle cave, Frédéric Sicre et Claudius trinquent et se débattent avec Catherine A. et Philippe Chavent. En suite de la révélation faite par Philippe sur les activités de son "grand-père qui tenait une boutique de sangsues dans le quartier Cordeliers", nous imaginons les pires utilisations de cette marchandise pompe-sang : "Que faisait-on de ces limaces une fois qu'elles avaient sucé leurs pleins ? Un dégorgeage ? Une salade pour le déjeuner ? Comment se passaient les périodes de soldes ?" Catherine tourne de l'oeil. Claudius recadre les échanges et remonte le temps des révolutions blacks, celles des Donna Summer, Sylvester, du Palace ou d'un lointain Studio 54. Clignez des paupières. Un parking géant sans Caddies aligne les voitures en face d'un hangar à Eurexpo. Des club kids, les cheveux bien peignés et les t-shirts encore secs, courent vers l'entrée. Les barrières métalliques tracent le parcours vers les salles d'Hypnokik, grosse rave indoor. A Jackin Phreak fixe, émerveillé, les projections de formes psychédéliques sur les ballons blancs perchés au plafond. La foule joue upliftin sur le live des Allemands Alter Ego et nous visitons l'ensemble des salles à danser qui grouillent de belles gueules banlieusardes. En accord de sensations, Emma et Cart One admettent que "cette soirée fait carrément Foire du trône". Nous en rajoutons en nous moquant de l'agencement des espaces tellement "posés, là, comme des merdes" qu'il sera préférable de descendre quelques drinks. Même avec cette sévérité de jugement, la nuit amuse et rend fort : voir la réussite de cette entreprise de techno gigantesque est forcément encourageante pour le futur festif de la région et à soutenir pour l'alternative, même cheesy, proposée aux usés par les discos "traditionnelles". Clignez des paupières. En face d'une fille en pleurs pour mieux attirer son mâle, nous coupons les "tu" en "vous". Mon échange téléphonique avec Vitalic, en début d'après-midi, me dérange. L'artiste star me tutoya comme si nous étions amis depuis des années et me mit, ainsi, mal à l'aise. J'éprouve toujours tant de difficultés face à cette intimité de "milieu" ou de génération. Je ne supporte pas ces fausses connivences que l'on peut lire souvent dans les magazines de djeun's. Je n'aime pas le "tu" exclusif et corporatif. J'emploie le "vous" par respect ou mise à distance de ce qui n'est pas mon monde. Même si le Dijonnais est mon idole. Fermez les paupières.

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MERCREDI 30 MARS 2005 _ #318
 

Au lit

Jusqu'où peut-on aller dans la maltraitance de son corps ? Jusqu'à ce qu'il rejette tout d'un bloc ou s'arrête par accident. Pendant cinq jours, je ne fais rien. Je dors et ne veux plus bouger. Il n'y a rien d'alarmant dans mon immobilisme passager si ce n'est quelques pensées en pousse sur un terrain ravagé par la fatigue. Pas bien claires. Pas très pertinentes. Pas drôles non plus et qui toucheront les fidèles lecteurs de cette rubrique dans cette perception, agaçante, que j'écris mieux le mal être que la folie douce. Parce que mes excès nocturnes avanceraient superficiels, répétitifs ou sans intérêt alors que mes questionnements, ô ceux-là, seraient beaucoup plus touchants et bien écrits. Désolé pour eux mais je ne suis pas mort ou sur la corde raide. Merde à eux car ma vie sexuelle et nocturne est tout aussi sensée que mon mental masturbé. Clignez des paupières. Ce présent écrit ressemble, trait pour trait, à ces rares entrevues avec ma psychiatre : lorsque je n'avais aucune matière à lui vendre, j'introspectais avec elle en versant dans des dires vagues. Clignez des paupières. Il faudra un jour prochain que je soigne mon physique un peu plus, l'intérieur comme l'extérieur. Il ne suffit pas d'être persuadé de ne pas avoir besoin de porter les dernières coutures de Dries Van Noten parfumées au Guerlain pour vivre tranquille. Quand même. Je traîne cette parka verte de caillera démunie depuis quatre ans. Clignez des paupières. Mon rythme biologique part en vrille : je dors peu et mal. Fume beaucoup. J'enfile les drinks et mange quand l'estomac signale qu'il faudrait, peut-être un peu, s'intéresser à son rotor. De là à faire du sport tels ces crétins imaginant que leur bonne et saine forme est un bonus pour une longue vie, il y a plusieurs foulées que je refuse de parcourir. Clignez des paupières. La solitude est ma meilleure alliée mais aussi la plus dangereuse. Je ne ressens aucun besoin vital des autres. C'est embêtant. Le besoin de curiosité et d'excitation nécessite un aller joyeux vers autrui, un regard demandeur. Être avenant. Pardon ? Oui, être avenant. Clignez des paupières. Je n'ai aucune ambition sociale ou affective parce que le pouvoir (dans sa charge symbolique de puissance) est un étranger. Le pouvoir est chassé par l'handicapé du relationnel qui désire trop être aimé et ne sait pas comment s'y prendre. Clignez des paupières. J'ai peur d'être aimé. Souvent, je suis violent avec celles et ceux qui veulent me donner. Je crains trop de perdre pour me laisser gagner. C'est un réflexe de petit con, du marqué au sang par la mort et la pourriture de mes géniteurs enterrés à la va vite dans le coin d'un cimetière en pente. Refuser l'amour unique et familier. Repousser l'être qui voudrait occuper la place de ces chairs que je ne peux plus revoir et ne veux plus ressentir. Clignez des paupières. Lorsque beaucoup misent sur des photocopies peu fidèles d'un original non reproductible, je m'échine à ne plus recroiser mon passé. Pas facile d'inventer des relations singulières qui ne rappellent rien de douloureux ou de déjà connu. Clignez des paupières. Je n'ai pas d'ambition mais des prétentions. Il est plaisant de jouer son crâneur, d'agir ou d'écrire sans douter et, surtout, sans retenue prématurée face aux éventuelles conséquences et jugements. éviter, à tous mots, de faire dans le tiède. Une carapace comme celle du frimeur ne supporte pas la demi-mesure. Les grands idiots sont ceux qui n'arrivent pas à être à fond dans leur personnage et s'excuseraient presque d'en faire un peu trop. Clignez des paupières. Ce serait amusant que les duels armés reviennent à la mode. Un dehonoré jetterait son verre à la gueule du courtisan reluquant sa maîtresse officielle d'un peu trop près. Puis, il lui donnerait rendez-vous sur les berges de Saône au petit matin suivant pour qu'ils s'entre-tuent. Les modernes diront que nous ne sommes plus des sauvages, la société devenue évoluée et sophistiquée. La société est surtout cynique et sans honneur. Elle manque aussi cruellement d'audace. Clignez des paupières. En plein rêve, Gary Cooper galope sur un pur-sang noir au milieu de la foule sur rue de la République. Il mord dans un beignet et se moque d'une femme en charge de trois sacs shoppineurs en papier. Hemingway prend, nu, un bain de champagne dans la fontaine Bartholdi et insulte trois ploucs assis à la terrasse d'un café. Franck Sinatra partouze dans une chambre d'hôtel à Saint-Jean et demande à la réception un souper pour 3h15 précises. Alors, je me réveille, transpirant mais souriant. Traîne jusqu'à la cuisine et attrape un verre. L'aspirine descend dans le pied. Je bois lentement. Dehors, la nuit ne m'attend pas. À l'angle de fenêtre, la lune, presque ronde, me salue. Elle est seule et pourtant se porte toujours aussi bien. J'éternue avant de fermer les paupières et redormir avec mes héros. Demain, tout ira bien.

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MERCREDI 06 AVRIL 2005 _ #319
 

Blasphèmes

Des haut-parleurs nus voltigent en toupies folles au-dessus des têtes. Les membres battent de complaintes bestiales ou chants bourdonnés. En ronde perpétuelle, un vidéoprojecteur course les murs et imprime une plume encrée traçant une ligne noire sur une peau claire. Jeudi, je reste planté, là, au milieu de ce tourbillon instable mis en place par Ann Hamilton dans une salle de La Maison Rouge, centre favori d'art contemporain. Une deuxième installation suinte l'odeur de cette toile de jute militaire suspendue en tente de campement et doublée d'un tissu doux et rose. Flirtant avec le sol, des bouches de trombones accouplées en duos cuivrés diffusent des paroles de femmes suaves et pénétrantes. L'exposition "Phora" de l'Américaine perturbe le champ de la perception des voix et magnétise jusqu'à obsession. Clignez des paupières. Au Palais de Tokyo, rien à voir d'artistique. Cependant, nous vidons nos gobelets de bière au bar à l'occasion de la pré-soirée Nuit Sonore, escale promotionnelle du festival dans la capitale. Beaucoup de Lyonnais ou "ex" s'enferment dans une salle obscure et assistent au live sur batteries électronisées de Chewbacca. Trop agités pour écouter studieusement les expérimentations des groupes présentés, nous chahutons dans "Jurassik Pork" d'Alain Séchas, exposition à observer dans le noir total et qui ne présente aucun autre intérêt que celui d'un jeu collectif avec nos lampes-torches. En pleine chorégraphie clonique de Dark Vador en pointe avec son épée lumineuse, Stéphane rigole : "Si l'art existe, ce n'est pas ici qu'il est visible". Denis imite la chauve-souris noire qui bat des ailes au centre de la pièce avant de courir dans le non-sens. En pleine lumière, nous saluons Blandine Chrétien, Le Prousty et Vincent Carry et ignorons ceux qui se travelottent en Parisiens d'un jour et souhaitent oublier leurs origines provinciales. Ainsi analysait clairement un ex-Lyonnais : "Lorsque le mec arrive à Paris, il fuit souvent sa ville natale et n'a plus envie de reconnaître son passé de villageois. Du coup, il évite de parler à ses anciens potes." J'explique à Fabien "qu'à Paris ou ailleurs, j'adopte toujours la Règle des Deux Pas (RDDP) : si j'aime bien une personne, je peux effectuer plus de deux enjambées pour aller la saluer. Dans le cas contraire, c'est à l'autre de se bouger." Le réalisateur valide cette attitude de péteux définitif puis cligne des paupières. Rue de Rivoli, une foule joue des mèches bien crêpées pour se défiler du lot des communs clubbers et ouvrir La Johnson, soirée de grande frime pour porteurs de carte Black. En manque d'imagination pour griller tout ce monde, Monsieur H. talonne de sourires polis et nous descendons, en moins de trois minutes, l'escalier central de La Scala, nightclub formidable. Des bâtonnets de lumières rouges se reflètent au plafond brillant. Les lignes de petites diodes lumineuses grimpent aux étages en dégradés synchroniques. "On se croirait à Las Vegas", sirote Yoko au milieu de dizaines de top models trafiquées par une beauté absolue. 2 Many Djs mixent leurs habituelles bâtardises électro rocky et nous clignons des paupières. Au Rex Club, Nuit Sonore pousse le matin tôt. Agoria abuse de la provocation et sourit : "Tu n'arrives que maintenant ? C'est une chance pour toi car j'ai fini de mixer". Derrick May endort les corps et je n'arrive toujours pas à aimer cette disco trop "bible musicale" pour se vivre dans l'amusement. "Il faut venir ici défoncé et à 4 heures du matin pour que ce soit drôle", me rassure Thibaud avant de cligner des paupières. Vendredi, Le Bimb et Dimitri veillent le grand soleil en terrasse du Café, spot branchouilleux et fréquentable. Le couple profère une série de blasphèmes : "Le prochain pape sera italien et aura la gueule de Mastroianni. Il organisera des messes avec sacrifices de jeunes enfants, roulera dans une Lamborghini blanche aux rétroviseurs en or sertis de diamants, inaugurera les festivals de cinéma gay à travers le monde dans sa robe redessinée par Castelbajac". Clignez des paupières. Après un dîner thaïlandais en compagnie de Nolwell et Nick V, il est temps à actions sexuelles entre les pédés sensibles du Duplex et les excès de défrocage au QG bar où un serial fucker jouit des coups de lattes donnés par un sadique bandé de cuir clouté. Clignez des paupières. Samedi, le squatt rénové du collectif Buro, niché en fond de salle d'un troquet, concentre la branchaga locale. Fabien classe mes accrochages affectifs : "Celui-là, je le verrais bien poser nu pour Butt Magazine. Celui-ci porte une chemise japonaise : ça sent le modeux plein de fric". Place Colonel-Fabian, Sam stoppe un taxi et nous nous précipitons dans le backstage de La Boule Noire pour la soirée vavavoum, Otra Otra. Entouré de jeunes minets, Didier Lestrade excède dans son statut de père-poule protecteur. Monsieur H. boit un grand verre d'eau avant d'entrer sur la piste de danse et transpirer sous les pixels d'une boule à facettes géante. Nous coursons la plus belle moustache de cette grande nuit jusqu'à ce que je tombe dans le lit d'un Andrea doux et attachant en fredonnant "It's All Right" de Sterling Voice, anthem terrifiant et idéal pour fermer les paupières.

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MERCREDI 13 AVRIL 2005 _ #320
 

Sur une robe bleue

Mercredi, dans l'écouteur du portable, Andrea semble heureux d'avoir retrouvé la Joconde. Le bel Italien passe ses journées dans Le Grand Louvre et se navrait, il y a peu, de la disparition provisoire de la croûte plaquée au fond de l'aquarium blindé. "Oui, elle est enfin à moi", se soulage cette voix à s'ouvrir grande la bouche pour mieux l'entendre s'accrocher dans le silence d'un baiser. Clignez des paupières. Une rambarde d'escalier s'étale en travers de la Galerie Néon. Comme prise d'ivresse, l'installation de Cécile Meynier se vernit dans la simplicité d'un unique objet chargé de déplacer la perception de ce réel qui n'a rien de statique. Dehors, La Drôlesse trinque d'un jus de fruit avec Emma et Cart One. ébouriffé par une nouvelle structure capillaire, Ty Von Dickxit vole au secours de l'ennui provoqué par ces beaux-ardeux laissant pousser leur triste mine sur le trottoir. Nous nous traitons de tous les noms mais nous promettons le plus bel avenir. Le deejay se prend un verre dans le ventre et sourit face aux jolies petites ventes réalisées par son CD mixé, Wychatwiche, dont le packaging a été luxueusement réalisé par la Kanardo Family. Clignez des paupières. Au Café 203, le froid nous gèle en terrasse jusqu'à plus soif. Manu Cédat est sorti le nez zippé par la chirurgie après sa chute d'une échelle. L'handicapé ne fera aucun strip tease et masquera ses narines recousues d'un postiche de clown. Un Clément, bel homme renversable, scanne la salle à la recherche "d'une fille brune que je n'ai vue qu'une seule fois et avec laquelle je viens de reprendre contact." Nous testons sa vérité : "Oui, enfin, avouez : c'est un premier rendez-vous pris sur Meetic. Elle doit porter quoi comme signe distinctif ? Un exemplaire de Libé sur une robe bleue ?" Clignez des paupières. Déjà Super Pénélope avait booké son week-end pour rejoindre le prochain Sonar Festival du 16 au 18 juin, à Barcelone. Vendredi, au musée d'Art contemporain, nous invitons Isabelle Bertolotti, grande addicted aux choses électronisées, à nous accompagner dans un nouveau pèlerinage catalan. La conservatrice s'étincelle le visage puis se ravise : "Non, je ne pourrai hélas pas venir avec vous. J'ai un vernissage ici." Clignez des paupières. Ici, dans le hall retapissé de wallpaintings warholiens, Scratch Music fait défiler des as des platines MK2 en figures de style hip hop bluffantes. Les marches du musée sont gradins pour b boys en casquettes retournées et suivants un mouvement de poussins qui picorent le bon grain. Clignez des paupières. Les Vendredi 13 n'en finissent plus de fêter la sortie de leur compilation éponyme (disponible sur www.vendredi13.org) et occupent toutes les pièces d'un appartement en Pentes. Dans la chambre, Prousty se verrait bien dans un lit avec ces deux paires de jambes féminines assises près de son beau parlé. Nous descendons un mauvais verre de vin en matant la vidéo projection d'un Louis De Funès en grimace sur le mur de la cour d'immeuble. Clignez des paupières. Le basement du DV1 ne jouit pas d'un acharnement extatique. Carl Finlow ennuie vraiment avec son live linéaire et sans aucun goût. Céline, co-ordonnatrice de cette soirée Divine, refuse de croire que le trip musical du laptop est à programmer avec précaution tellement l'exercice peut s'avérer catastrophique. Si personne ne danse, le bar s'anime de jeux idiots et les drinks nous guident vers une indignité certaine. Une assoiffée me tend une de ses boucles d'oreilles que je force dans mon lobe gauche. Emma se redresse : "Mais, tu as un trou dans l'oreille ? Depuis quand ? Il ne s'est pas bouché ?" Je suis le premier surpris de pouvoir faire dégouliner ce pendentif alors que cette histoire de boucle d'oreille date de ma jeune adolescence. Clignez des paupières. Samedi, hypnotisé par les motifs psyché d'un projecteur à roue d'huile, A Jackin Phreak porte toujours cet air de bel autiste tombé dans un monde qui lui appartient et que, seuls, quelques proches peuvent décrypter. Le deejay-producteur balance son dernier morceau à sortir chez Mental Groove, en mai, avant de monter le son du téléviseur lorsque Radio FG mixera son "Pong Jacks", autre titre produit pour la compilation de la firme à jeux, Nintendo. Clignez des paupières. Chemin pour Le Medley, l'avant-soirée partagée avec ce freak méconnu en Presqu'île me convainc : pour obtenir reconnaissance des Lyonnais, il vaut mieux passer par Paris ou ailleurs. C'est un constat assez récent, désolant et agaçant. Mais, ô hélas, ma ville ne sait pas promouvoir ses talents. Elle est uniquement capable de notabiliser quelques têtes et ne se risque pas à parier sur les jeunes prétendants. Clignez des paupières. Lionel me baise dans l'entre-salle de la disco rétro en chorégraphie sur des chants régressifs. Je fais couler l'amertume d'une vodka Campari dans ma trachée, relisse ma nouvelle moustache de future pornstar gay des années Studio 54 puis fermerai les paupières dans une insomnie à L'Apothéose, eldorado du tout ou rien.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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