INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 15 DECEMBRE 2004 _ #305
 

Collés aux phares

Les rues de la ville se recouvrent de moucherons agités. Les insectes sans ailes foncent sur tout ce qui brille et se collent aux phares des immeubles. Clignez des paupières. Quel sentiment étrange que d'observer ces bestioles en sortie de nuit pour la Fête des lumières. Ont-ils peur de la vie obscure pour se jeter ainsi sur le scintillant en orchestre ? Cherchent-ils les ombres portées par des ampoules survoltées ? un soleil nocturne ? Lèvent-ils les yeux au ciel couché d'un gris réfléchissant ? Ils sont là parce que des rois les éclairent, que la nuit refuse, avec l'autorisation du pouvoir, la fin du jour. Clignez des paupières. Je goûte très peu à cette communion lumineuse annuelle. Je vis dans, et par, l'obscurité et ses formes plus claires et mouvementées. Vendredi, Super Pénélope me fait bras dessus, bras dessous, sur la passerelle du Collège. Nous fuyons la Presqu'île flambeuse pour un papillonnage sur la Rive Gauche. Des nacelles tressées de bois et feuilles odorantes bordent le quai jusqu'aux échappées douces sur le fleuve calme. Ces cocons encoeurés de poches de couleurs tranquillisent les passants, les font taire et nous rapprochent de la contemplation. L'installation de François Magos sera la seule vue à utiliser justement l'eau de nos ponts. Il y a deux ans, Philippe Chavent regrettait déjà que "la ville ne s'approprie pas ses fleuves. Pourquoi, les soirs de fête, les personnes propriétaires de bateaux ne navigueraient-elles pas sur le Rhône et la Saône en organisant des dîners, en illuminant leur embarcation ?" Un visiteur parisien était surpris de voir à quel point les berges de Lyon étaient aménagées pour la circulation automobile. In extenso, ce reproche peut valoir pour ses fleuves, vierges de toutes interventions citadines. Clignez des paupières. Quartier Guillotière, le Superflux 2004 penche dans l'expérimentation alternative de la "fête". Comme chaque année, nous pistons des entrées d'immeubles, vitrines, galeries d'art ou garages à la recherche d'oeuvres originales. Dans les rues, de jeunes rebelles traînent leurs vieux joints et tignasses d'anti L'Oréal. Une pentarde s'extasie devant une vitrine à demi nue sans intérêt : "Putain, c'est génial ce truc !" Je questionne Super Pénélope : "Dis, nous étions aussi cons à leur âge ?" Elle répond par l'affirmative. Clignez des paupières. Le parcours général nous poste dans des lieux où l'on s'attriste devant la misère créative de certaines mises en scènes jusqu'à se fixer devant l'objet majeur : une plaque noire fixée au mur d'une pièce sombre. Des points, c'est cela qu'il nous faut ! de Gilles Conan joue avec les curieux. Une lueur de couleur changeante détoure, par l'arrière, la forme du cadre. Sur le rectangle éteint, des diodes affichent un message en braille, doucement, lentement. Et nous magnétisent. Certains s'approchent de cet ovni avec la gêne caractéristique des hommes pris par surprise et à la recherche du pourquoi. Nous resterions là, plantés, béats, devant cette merveille des heures, des nuits entières. Clignez des paupières. D'autres moments de cette manifestation "undergrooude" nous allument le cerveau : Perrine Lacroix et son manège de fanions surpixelisé d'une balançoire blanche qui provoque le vertige amoureux ou encore, le Sheeplossness du Kaa-lab, moutons au lainage bombé de fluos vert, jaune et bleu qui se gèlent in vivo dans une crèche de paille. Nous flashgordons au Bar du Passage par traverses des spots en Presqu'île affligeants de médiocrité (la place des Célestins remporte le prix de la nullité). Marc nous sert deux Martin Dry en coulée dans nos tranchées d'alcooliques. Un professionnel de l'événementiel confie être consterné par la pauvreté de cette Fête des lumières : "Ils ont voulu faire appel à des plasticiens et jeunes artistes. Le résultat est là." Clignez des paupières. Cart 1 brosse ses cheveux sous la climatisation du DV1 et pousse de petits "youli !" joyeux à chaque break rocky envoyé par Maud des Scratch Massive dans les enceintes. Anne LS sourit de sentir ses muscles à danser kidnappés par le mix parfait de la jeune deejay. La soirée Divine tire les doigts au-dessus de nos têtes et notre appétit pour une body music crade, efficace et d'endurance. Vincent Carry converse avec Jean Barbier "qui est un mec brillant, beau, raffiné même s'il travaille pour un magazine de merde", selon un buveur au comptoir. Prousty boit des drinks jusqu'à flirter avec l'indignité. Z2 travaille son nouveau grade de trainspotter, assis en bord de piste et le regard fixé sur les macarons tournants sur les platines. Nous nous grandissons sur le flesh and bone de The Hacker puis clignons des paupières. "Cela vous plaît-il Monsieur" joue un serial fucker à quatre pattes entre mes jambes dans le baisodrome de La Jungle. J'apprends à ce one-shot les politesses sexuelles et l'insulte occasionnellement pour qu'il m'offre tout son vouvoiement. Amusé, fatigué, les yeux cernés par de beaux instants, je ferme les paupières.

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MERCREDI 05 JANVIER 2005 _ #306
 

Évolutions 05

Ne prendre aucune résolution et mettre les pieds dans le vague du 1er janvier. Sourire à tous les fous qui disent bonjour dans la rue sans se poser de questions sur sa propre santé mentale. Boire plus de café. Ne pas se sensibiliser à cette jeune femme qui pleure son amant perdu dans les bras de sa meilleure amie sur le bord de la rue Désirée. Fumer encore plus. Revoir Biarritz. Forcer ma soeur à m'apprécier comme un pédé bien content de son bordel sexuel. Ne pas tourner en rond. Dessiner un rectangle puis foncer dans la clôture. Boire plus d'alcool. Niquer l'ordre. Niquer ces prophètes de l'hygiène qui obligent la jeunesse éternelle sous cellophane asphyxiant. Bien faire comprendre à notre entourage que nous sommes nés pour mourir. Ajouter ensuite que la mort fait vivre plus fort. Ne jamais refuser un effet stupéfiant. Pleurer pour de vrai. Ne pas s'énerver lorsque l'amour s'approche trop près de son inconfort confortable. Cligner des paupières. Voir Bruxelles. Ne pas crever cette année. Penser à dormir. Danser jusqu'à ne plus penser. Faire des bises à Anne LS à la sortie de Montjuic, un grand matin de Sonar. Laisser sa queue un peu tranquille. Soigner son alimentation. Toucher l'épaule des aimés. Revoir Mon Épouse. Revivre Mon Épouse. Essayer de courir cinquante mètres pour cracher un peu de poumon. Gagner l'argent qui ne sert à rien. Gagner l'argent pour s'enrichir la tête. Gagner l'argent pour flamber dans un crématorium. Relire Barjavel. Relire Jean Tardieu. Dire à Super Pénélope que je l'aime. Voir un dentiste en lui hurlant sa rage. Envoyer un mot d'excuse à sa psy que l'on a plantée comme un bien guéri il y a trois ans. N'enterrer personne parce que les cercueils ne sont pas beaux. Discuter avec un de ces idiots qui courent, skis à l'épaule, prendre le premier métro. Se surestimer. Se questionner sur ses valeurs fondamentales. Dépasser les limites. Casser les bornes. Manquer de respect aux populistes de droite. De gauche aussi. Goûter une tarte à la rhubarbe meringuée. Lécher le corps d'un amant serviable. Parler des non-dits. Réserver un espace aux non-dits. écrire à Duchesse que je n'y peux rien. Qu'elle n'y peut rien. Que l'on n'y peut rien. Ne pas lui marquer ma peine. Tenir la sienne. Cligner des paupières. Revoir Venise. Trouver des pseudonymes à Marie-Stéphane Guy et Raphaël Hermano. Se sentir grandir. Ne jamais aborder la majorité. Se méfier des compliments. évacuer les inutiles. Ne pas perdre de temps à réfléchir son présent trop vite passé. Se faire servir dans un restaurant. Toujours de la politesse avec les stupides. De l'exquise politesse avec les prétentieux minuscules. De l'indulgence avec les médiocres ambitieux. Rejauger son niveau de connerie. Ne surtout pas pousser des cris d'horreur face à sa connerie. Trouver des sentiments exotiques. Douter que le grand retour de la trance progressive soit une bonne chose pour la musique électronique. Payer un non-retour en TER au premier modeur qui use "C'est tendance". Refaire sa Paris Hilton en bord de plage. Voler une fleur. être toujours maladroit. Assumer son brouillon. Pratiquer la non-usure. Attendre le retour de Christophe Boum. Écrire un bouquin comme Blandine Chrétien. Rire. Encore rire. Avoir mal au ventre de toujours rire. Cligner des paupières. Sentir des odeurs d'herbe coupée, de foin et de feu de bois. Prendre à pleine bouche la langue de ce mec au regard innocent. Se moquer des rockeux. Voir si l'imitation de Gary Cooper est possible. Prendre la chair comme elle vient. Trier ses numéros de téléphone. Revoir Paris. Jouer plus souvent du mensonge. Pas trop fort non plus. Tutoyer Patrice Béghain. Bien vouvoyer les inconsistants ou proies potentielles. N'applaudir que les dj's capables d'être violents ou hypnotiques. Se trouver des têtes de Turc et s'acharner dessus même si, au fond, on ne veut pas être méchant. S'endormir sur un sofa de disco. Promouvoir l'Americano et le Martini Dry comme des drinks chics. Pousser les vieux aigris du haut de l'escalator. Toujours capable de se tuer. Travailler à être capable de tuer non pour projeter la fin sur autrui mais pour prévoir le cas où la passion le demanderait. Inventer des incivilités. Déguster des huîtres un dimanche après-midi. Ne pas oublier le vin blanc. Pendre les "brunchers". Affectionner le "On va se détendre", "Mon chou" et "Non mais bien sûr". être classieux dans sa vulgarité. Euthanasier les chiens à la mode. Espérer que le prochain maire ne soit ni Collomb et encore moins Perben. Se pencher au bord d'une falaise pour ressentir l'appel. Se mettre en colère pour rien. En être fier. Porter le casque Stanton encaissant un "fly life" des Basement Jaxx survolumé. Faire encore plus con qu'un animateur de radio FM. Imaginer une vie rangée. Chose faite, ranger l'affaire dans un coin. écrire ici. Cligner des paupières pour nettoyer sa vue carnassière. Danser encore. Pleurer encore. Rire encore. Se blesser encore. Se relever encore. Baiser encore. Toucher encore. Mourir plus tard. Fermer les paupières pour ne pas s'abîmer.

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MERCREDI 12 JANVIER 2005 _ #307
 

Les yeux tristes

"Ce qui cloche ? C'est mon regard : j'ai les yeux tristes", s'ausculte Maxime, le sourire relevé et un verre d'absinthe en bordure de dents. Une de ces dernières nuits de décembre, je le regarde, construis un cadre autour de son regard avec mes mains croisées. Exactement. Le gentilhomme porte les yeux éteints. Comme d'autres, il remaquille cette tristesse par un menton animé, une bouche tordue de rires et un front bavard. Mais le regard demeure un judas. Je pense alors à toutes ces figures qui défilent dans la nightlife, à ces regards qui ne pétillent plus et se griment d'artifices pour briller encore. Clignez des paupières. L'alcool sert au cerveau un échauffement lobotomique et je retrouve Anne LS dans la party organisée par Vincent Carry à l'occasion de l'anniversaire de Jésus-Christ. Personne n'ignore que le messie est déjà mort. Tous font pourtant comme si de rien n'était. Blandine Chrétien sort de l'absinthe du placard et nous grillons quelques synapses supplémentaires. En sous-sol, Z2 cherche une prise électrique pour brancher son écharpe de clignotants pour résineux. Richard B. (photo) passe sa nuit à éplucher des mandarines pendant que Le Petit Poucet se colle à Carla en la buvant d'un air enfantin et désirable ou que Prousty remanie son casque capillaire. Clignez des paupières. Agoria se qualifie comme "La Ruine" en suite d'un de mes écrits excessifs. Pseudonyme trouvé, nous partons boire quelques drinks au DV1. La Ruine débat spirit of music et défend la programmation des Nuits Sonores. Je glisse et charge les insultes pour Violaine Didier, co-programmatrice WASP du festival et accessoirement invitée des Subsistances pour mettre de l'arty ringard et somnolent dans les salles du laboratoire. Le dj-producteur trinque. Blandine boit des bières puis cligne des paupières. Quelques jours après une bûche dans le Triève, la paresse me ralentit dans de longs sommeils légers et nécessaires. Il y a de la rétrospective dans mon isolement. Ce chrono idiot qui impose un court souvenir avant la seule mort qui annonce une renaissance automatique. Voilà peut-être pourquoi cette débauche de fêtes forcées et dîners prestigieux : la nouvelle année fait suite à une fin qui n'en est pas une et n'imprime que des espérances ou résolutions. Clignez des paupières. Un matin d'insomnie proche du 31, deux pimpos se tassent contre mes cuisses à l'étage de L'Apothéose, grande nouvelle pour les incouchables borderline. Les deux veulent finir sous mes draps et se relaient pour sucer ma queue fatiguée. Même si le sexy des deux idiots me grandit l'ego, le manque d'envie me coffre dans le sofa. Clignez des paupières. L'an nouveau enferme Patrick, Christophe Boum et Primabella pour un souper de luxe et une nuit qui n'en finit plus. Champagne sabré, baisers d'amour, discours d'alcooliques ininterrompus et fermeture de paupières sur le premier jour, le suivant.

Killers 2004

Les podiums nuiteux et imposés de l'année dernière :

club de l'année : DV1 (6, rue Violi, quartier des Terreaux). La disco crypto-gay est déjà un mythe par la grâce d'une programmation électro upperclass et d'un trip clubby chaud et souriant. Seule la porte est d'une sévérité incompréhensible.

bar de l'année : L'Escalier (rue de la Plâtière, quartier des Terreaux). Un bar de quartier. Un bar pour borderliners. Un bar pas cher et amourable.

soirée de l'année : Clash au DV1. Cette mensuelle labélisée par Lionel Maublanc est la seule en ville qui garantisse uplifting général, senteurs de sexe et musique chic (même un peu facile). L'édition présentant The Visitor fut mémorable. Mais également : Journées de réouverture des Subsistances, Bal des pompiers à la caserne Saint-Louis, et soirée de clôture des Nuits Sonores à la Tour Rose.

nightgroover de l'année : Patrice Béghain. Même s'il ne finit jamais les bras en l'air sur un dancefloor technoïsé, l'adjoint à la Culture peut aisément faire durer la nuit dans le beau. Mais également : Anne LS, Prousty et Blandine Chrétien dans son Kangoo rouge.

dj-set de l'année : Undo et Vicknoise à la piscine du Rhône pendant les Nuits Sonores. Ceux qui n'y étaient pas n'ont qu'à pleurer de jalousie. Mais également : Dj Flore et Josh Wink aux Nuits Sonores.

expo de l'année : Le Moine et le Démon au musée d'Art contemporain. On ne comprend pas pourquoi une exposition aussi haut de gamme et captivante a été présentée à l'approche de la trêve estivale, privant ainsi de nombreux visiteurs d'un ensemble de pièces impressionnables. Mais également : Panos des Kanardo et la visite nocturne du palais Saint-Pierre dans le cadre de son bicentenaire.

spectacle de l'année : The show must go on de Jérôme Bel à la Maison de la danse. Lorsque la non-chorégraphie, maîtrisée au silence près, provoque l'agitation et les questionnements des spectateurs. La perfection. Mais également : Fremdkoerper de Chris Haring lors de la Biennale de la danse, I Wouldn't Be Seen Dead in That de Steven Cohen et Elu aux Subsistances, et I Apologize de Gisèle Vienne, Dennis Cooper et Peter Rehberg, toujours aux Subsistances.

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MERCREDI 19 JANVIER 2005 _ #308
 

Homaïgaode

Le jardin des Tuileries est habillé d'un léger courant de soleil et les promeneurs desserrent les manteaux d'hiver. Mercredi, étendu sur une chaise métallique orientée vers la fontaine centrale, je souffle sur ce temps d'une lente douceur. Plus haut, au 107 rue de Rivoli, le musée de la Publicité resonne avec l'ultra-mode du moment : Psy(k)é Off The Wall affiche les courbes infinies et couleurs acides du rock franciscoan des années 1966-1969. La rétrospective sur l'art graphique du mouvement baba cool est teintée de concerts d'époque en projections vidéos, de textes témoins ou de cette maxime que seul pouvait signer le vieux cow-boy traditionaliste, Ronald Reagan : "Un hippy, c'est quelqu'un qui se coiffe comme Tarzan, s'habille comme Jane et sent comme Cheetah". à l'heure du revival du fluo, de l'Art Nouveau et du psychédélisme dans l'actualité vestimentaire et musicale, un regard sur ce passé anticonformiste sous LSD attise la curiosité historique. Clignez des paupières. Place de La Concorde, Rineke Dijkstra mure les salles de la galerie du Jeu de Paume de grands portraits photographiques qui rayonnent d'une simplicité troublante : des enfants ou post-adolescents, le regard fragile ou crâneur fixant l'objectif de l'artiste néerlandaise, trahissent leurs corps en cours de maturation par postures maladroites. Une dernière pièce accole deux écrans géants pour un Buzzclub magnétique : de jeunes nuiteux sont invités à s'isoler de l'environnement sauvage et collectif d'une disco pour être filmés devant un fond blanc clinique et continuer à agir comme s'ils étaient encore sur le dancefloor. Tels des animaux auscultés dans un laboratoire, la vidéo éclabousse le visiteur de toutes ses petites tares : de la frime idiote et vulgaire à la timidité mal contrôlée en flirtant avec l'entreprise de séduction et de pouvoir que renvoie un corps en danse. Plus que magique. Clignez des paupières. Jacques Desse sort de l'imprimerie, la première épreuve de son catalogue gay de livres anciens sous le bras, et nous rejoint pour un apéritif en terrasse du Bazooka. L'ami de dix ans raconte sa reconversion réussie dans le négoce de livres et "les heures de travail qu'a demandé la constitution de cette compilation de raretés". Je bloque sur une photo de l'affiche de Querelle, réalisée par Andy Warhol. "C'est 150 euros", sourit Jacques. Clignez des paupières dans le lit en mezzanine d'un ASSA commandé sur Internet la semaine dernière. Jeudi, Maison-Rouge, centre d'art contemporain ouvert depuis un semestre sur le boulevard de la Bastille, se parcourt à l'inverse du Palais de Tokyo. Au squatt suffisamment en ruine pour faire "arty authentique et brutal" et passé spécialiste dans le conceptuel moche pour adeptes du foutage de gueules (voir actuellement Barthélemy Toguo), Maison-Rouge répond par un lieu convivial, propre et des premières expositions à fort intérêt rajouté. Après un sourire devant un putois en peluche, de trois mètres de haut, qui se tient la bite (par Paul Mc Carthy), je retrouve Yucko, Monsieur H. et Fabien à l'entrée de la Scène-Bastille pour l'open bar donné par Nova Magazine. Les Américano se vident. Fabien fait le crâneur avec ses Stan Smith argentés à velco puis me présente Madame Pipi sous les flashs : "Elle était aux toilettes du Pulp et tient maintenant un site de photos de soirées, damepipi.com. Elle est de toutes les fêtes parisiennes." Seb Broquet part envoyer quelques disques amusants sur la piste. Je chasse des pimpos jolis, allume clope sur clope avant de cligner des paupières au QG dans des jeux de sexes rudes. Vendredi, Le Bimb et Dimitri forcent l'accent new-yorkais de "O my god !" à chaque fois que j'ignore l'existence des modes importantes, de tous ces codes de l'avant-garde inutile. "Tu ne connais pas Butt !? Oh my god ! C'est un magazine pédé d'Amstedam que tu peux trouver chez Colette... Tu ne penses pas que Scissor Sisters, c'est un peu trop 2004 ?" Le couple adorable joue avec l'alcool au Duplex puis s'endort devant la vidéo de Party Monster en appartement. Clignez des paupières. Samedi accélère tout. Je retrouve Monsieur H. et friends au Baroucq afin de s'échauffer la gorge et rejoindre enfin la messe du high-clubbing, Otra Otra au Trabendo. Sur place, nous bisons, buvons et rions au milieu de gentle people que "seule une grande capitale internationale peut réunir" assure Fabien. Même si Didier Lestrade avoue "que la musique n'est pas bonne. ça ne va pas ce soir", très justement, il finit : "De toute façon, même quand ce n'est pas parfait, les gens nous défendent". Comment pourrait-il en être autrement dans cette soirée merveilleuse où tout le monde se parle et danse ensemble ? Clignez des paupières. En matinée, Denis insiste pour un after aux Bains Douches. Je hurle, drunky, que je ne veux pas aller dans ce club pourri. Nous empruntons cependant les escaliers de l'ancien mythe et, en suite d'un baiser à Patrick Vidal et un harponnage raté sur un butch typé "Tom of Finland", je ferme les paupières.

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MERCREDI 26 JANVIER 2005 _ #309
 

Si tu ne ris pas, tu es mort

Un serpent visqueux et indomptable rampe dans mes veines. Il circule en enfonçant ses écailles coupantes le long des parois. Frappant au coeur, il essaie de forcer les soupapes et de cracher son venin mortel. J'ai mal. La semaine supporte ce physique incertain et vérolé. Mardi, nous apéritivons à L'Escalier avec La Drôlesse et François' Kanardo' Verdet. Les chips graissent les doigts. Nos rires couvrent les écarts borderline de Marie-Pierre et font échos en table Chez Carlino où Christelle Chambre fête son anniversaire au milieu de nos langues de vipères. Emma et Cart One respectent la règle édictée l'an passé : "On peut tout dire sur quelqu'un sauf attaquer sa mère, sa tenue vestimentaire et ses cheveux". Ainsi, nous ne dirons rien sur la coiffe volumineuse du graphiste qu'il cache sous une casquette de rasta. Un dernier verre de vin en bouche chez Lady Wonder, Christelle cligne des paupières après une longue discussion sur la vie et ses environs. Le reptile avale mon sang. Il gonfle et soumet mes vaisseaux à la tension de son boyau étouffant. Jeudi, deux pimpos se toisent, se lèchent et frottent leur braguette sur le comptoir du 10. La disco de Jacques Haffner souffle ses deux ans et l'excessif, à la limite du vulgaire, magnifie nos jetés de champagne. En relâchement, je balance un morceau d'intimité à Nathalie Cayuela qui ne sortait plus en ville "parce que j'aimais". Jean-Luc Véry, indélainable de son pull en cachemire, prétend que "l'amour est une aventure extraordinaire lorsque tu partages ta vie avec quelqu'un". Le Petit Poucet se poste contre le miroir mural et observe les abus de Fred D. qui, en sevrage tabagique, se patche affectueusement contre des corps drunky. Clignez des paupières, le tubesque "Paris Hilton" de Mu, en infusion acidulée. La bête plante ses crocs dans l'estomac. Elle coulisse dans mes jambes et se cale aux talons. Vendredi, les perchés chutent aussi au sol par glissades le long de troncs d'arbres inversés, aux racines déterrées. En scène à la Maison de la danse, ils luttent contre leurs incompréhensions des mondes et des époques. Manipulés comme des marionnettes, sous hypnose des envies, dans l'espoir de se connaître, en tentative de gagner un bonheur, leurs corps se dégrafent dans la chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui, Tempus fugit. Nous rions devant ces hommes en course contre leur fin ou leur besoin de possession. Le ventre finit toujours par recevoir un sale coup lorsque le génie du Flamand nous remet à notre petite place de piètres lutteurs. Une pièce tellement belle et forte que Super Pénélope pleurera. "Ce chorégraphe est un prince et un salopiaud. Un prince car il a inventé une nouvelle forme de danse et met en place des tableaux d'une intelligence et beauté uniques. Un salopiaud car son discours est toujours juste et implacable, dans l'horreur de l'humain", résume-t-elle avant de conclure : "C'est comme dans Voyage au bout de la nuit : si tu ne ris pas, tu es mort". Nous clignons des paupières après un souper réconfortant au Vercoquin. L'animal effectue un demi-tour et se crampe à mes mollets pour remonter jusqu'au cou. Samedi, les jeunes artistes lyonnais ouvrent leur atelier pour un parcours annuel toujours curieux et parfois d'une haute sensibilité. Je loupe les horaires de visites et atterris, la rétine vide, dans la surboum de clôture de cette journée d'art alternatif. La musique electroclash ou rocky emmerde. L'attitude crypto-écorchée de ces futurs artistes me sort de salle. Leur rébellion n'est pas la mienne. Calmé sur mon lit, j'appuie sur Replay à l'écoute du "Destroy Rock and Roll" de Mylo, remixé par Tom Neville. Clignez des paupières. Dimanche, la tête du serpent se bloque dans ma gorge. Ce jour-ci, ma mère aurait fêté son cinquante-sixième anniversaire. Sa mort s'est tatouée sur ma vie. Alors, dans l'insomnie, je crache. Je crache. J'enfonce mes doigts jusqu'à choper ce mal bien loti. Enfin, je le sors d'ici. Fermez les paupières.

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MERCREDI 02 FEVRIER 2005 _ #310
 

J'ai attendu que mon pantalon remonte

Les deux passagères sourient à travers les vitres arrières de la voiture. Le conducteur stoppe au feu rouge, une vingtaine de panneaux de direction sur le pare-brise. Plus bas dans la rue, une tête sort dans le froid coupant. "Par hasard, vous ne m'emmèneriez pas à Honolulu ?" questionne un joueur. "C'est à l'hôtel de police que nous allons vous emmener", menace un flic dans son véhicule banalisé. Mardi, une nouvelle flashmob réchauffe les manifestants sur le trottoir dans une simulation d'auto-stop global pour des villes aussi improbables qu'idylliques. Clignez des paupières. "Arrêtons de respirer, sinon nous risquons de passer la nuit ici", s'allège Sylvie Burgat coincée dans l'ascenseur qui peine à nous monter au premier étage du musée d'Art contemporain. Jeudi, le vernissage de L'oeuvre ultime d'Andy Warhol évite de justesse l'émeute généralisée tant à l'extérieur du centre d'exposition que devant l'entrée réservée aux peopleux. Trois mille premiers visiteurs courent les salles et croisent tout ce que la ville compte de petits ou grands notables. Les papiers peints aux motifs de Mao collent le regard aux pièces du pop-artiste, accrochées à la perfection. Les salles, dans une mise en labyrinthe filante et captivante, nous postent devant ces oxydation paintings sombres (plaques de cuivre mouchées de vert par l'urine) ou ces gems extraordinaires (trois tableaux de diamant visibles uniquement sous lumière noire). Clignez des paupières. Il est encore temps de présenter ses voeux lors du cocktail donné dans le grand salon du Hilton. Un jeune artiste allemand, imperméable crème sur pantalon zébré, propose : "Et si, au lieu de se souhaiter la bonne année, on se saluait par une gifle ?" Pierre David trouve la proposition excitante mais n'actera pas. Nous fermentons plutôt des scenarii de soumission sexuels pour quelques-unes des convives et vidons le champagne avec Isabelle Bertolotti, conservatrice du MAC et responsable de la grande exposition. Fraises en bouche, Super Pénélope et Agnès Renoult se toisent amicalement avant de scanner les hommes. Patrice Béghain fait son crâneur épaulé d'un très joli spencer qu'il a shoppé à New York. Il cligne des paupières au 10. Sur le comptoir de la disco, sous les cris d'encouragement et des flyers lancés en confettis, un jeune pompier s'initie au strip-tease. Tout le monde bave d'envie aux pieds du corps découvert et d'une belle bite à l'air. Reine Claude en mange son micro. Jacques Haffner rougit jusqu'au proche évanouissement. Victoria remerciera le dépoilé d'une pipe dans les chiottes et nous clignerons des paupières autour d'une bouteille de champagne débouchonnée à L'United Café en compagnie de Nathalie Veuillet, Wilfrid Haberey et amis. Vendredi, Rue Royale Architectes commet son pot d'agence annuel et, bonne habituelle, rempile dans la fête excessive et expositions touchantes. Laurent Vailler fracasse un coeur brisé en mille morceaux d'assiettes dans la cour d'immeuble. Et les scènes de bons ménages perdurent à l'étage. Fred de Boc résume, froc aux genoux, son voyage à Zanzibar : "Je suis descendu de l'avion et ai attendu que mon pantalon remonte." Je drague un bel Antoine, kinésithérapeute, qui refuse gentiment mes avances : "Je passe mes journées à toucher, je n'en peux plus. Je n'en veux plus." Pierre Obrecht, en crise avec ses quarante ans, se confuse dans les âges : "Tu te rappelles les verres Duralex au fond desquels, petits, on imaginait le chiffre gravé comme étant notre âge ?". Perché sur un escabeau à essayer de voler une bouteille du bar en tube installé par Laurent, je subis l'agression d'un Vincent Girard, représentant optimal de la drunkitude générale. Isabelle Moulin sourit à son anniversaire. Guillaume Gelay boit son Jet Set 27, liqueur verte gelée et en fonte sous un rétroprojecteur pour former des cercles flottants au plafond. Clignez des paupières sur ce rendez-vous fabuleux. Je ne comprends pas l'intérêt amoureux ou symbolique de la signature d'un Pacs. Encore moins l'idée de fêter ce contrat de sous-mariage. Je me fous des unions officielles. Pourtant, samedi, A Jackin' Phreak et Michel s'allient pour un abus de danses et picolages dans un Vercoquin en vrac. Atteints par les bons tanins de nos verres, La Drôlesse se frotte à Primabella en pleine crise discoïde sur un classique de Diana Ross et Super Pénélope se débat dans une chorégraphie impossible avec Frédéric Sicre. Toujours un peu absent, Christophe Boum veut organiser un apéritif d'amitiés pour Katia, "qui prend sa retraite après trente-sept années de travail sur la rue Ferrandière. à cette heure, elle doit effectuer ses dernières passes." Nous clignons des paupières en rires dans une voiture en roues libres vers la Presqu'île. Je finis par prendre la langue d'un pimpo au Medley, puis celle d'un jeune poilu doux et beau pompeur dans l'obscurité de La Jungle. L'inconnu me frotte. Mes mains caressent le duvet de son bas ventre. Il rit. Je suis bien. Fermez les paupières.

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MERCREDI 09 FEVRIER 2005 _ #311
 

Un roman social

"Il y aura Frankie Knuckles mixant sur le dos de Derrick May nu", textote Monsieur H. appelant à le rejoindre pour son anniversaire dans un hangar de Montreuil. Frimeurs, nous zappons l'invitation d'un "si Paris Hilton n'est pas présente, on reste à Lyon". Et nous saluons Aurélie Haberey, Emma et Cart One à l'apéritif en rallonge offert, jeudi, par le trimestriel Trublyon au Modern Art Café. Il sera, toute la soirée, question de la taille de nos bites. Un jeune dessinateur est menacé des pires supplices s'il ne se défroque pas devant l'objectif du photojet. David Cantéra voudrait faire croire que le tableau d'Olivier Auguste le mettant à nu sur un fauteuil crapaud "respecte mes mensurations. C'est l'angle de vue, en contre plongée, qui grossit mon sexe". Entre quelques tentatives de séduction inutiles sur pimpos insensibles, je bise Prousty et l'équipe des Nuits Sonores, à peine remis de leur nuit parisienne à la soirée du magazine Trax. "Nous étions tous comprimés à sauter comme des fous sur le dj-set de Vitalic", fiérace Prousty. Sans jalousie, nous attendrons, le pas excité, le dijonnais star en tête d'affiche de la prochaine édition du festival électro avec, selon des bruits de couloirs hasardeux, Laurent Garnier, le terrific James Holden et quelques trucs comme une soirée No Wave ou un concert de The Fall. Clignez des paupières. Vendredi, des pleins cartons de flyers sur la moquette, Super Pénélope et La Drôlesse revisitent toutes les époques de la House Nation par prises en main de ces centaines d'annonces de soirées sur papier glacé. "Moi, mes préférés sont ceux du Rex Club. Trop beaux", bataille avec "Ceux de La Shampouineuse sont extraordinaires." Le regard saturé d'images et styles graphiques, je monte dans la mélancolie positive. Clignez des paupières. Je n'aurais jamais pu imaginer à quinze ans, en 1985, ce qui me construit aujourd'hui. Adolescent, je restais enfermé dans ma chambre à écouter, enregistrer, la révolution radiophonique sur la bande FM. Les mégahertz, largement libérés par Mitterrand, me transmettaient la culture musicale que mes parents ne m'avaient jamais donnée. à l'école, je fuyais ces amitiés tissées sans hasard avec mes camarades de classe. J'aimais être seul. J'aime encore être seul. L'envie de danser m'a sociabilisé. La nuit et la musique m'ont fait choisir amis et amours. Jamais le jour, poseur de codes et fabricant d'affections organisées, ne m'a dirigé vers quelqu'un. Mes proches sont souhaités, repérés et choisis dans la bousculade des êtres nocturnes. Le dancefloor d'une disco est mon unique pays de libertés, celles du corps et des rencontres importantes. Alors, assis au milieu de l'appartement d'A Jackin Phreak, tous ces flyers étalés se jouent de mes âges passés et remarquent beaux ou petits moments jamais vides ou superficiels. Clignez des paupières. Thomas Charrondière presse les bières au DV1. Le très vavavoum journaliste étouffe sur la piste compactée par des danseurs turbulents puis frôle mon oreille : "Je sais que c'est ta bite qui est en photo dans Trublyon." Puis il lève les bras vers le rayon vert striant le ciel enfumé du club lorsqu'il croit entendre un titre de Joy Division technoïsé par Agoria. Au bar, le dj trinque avec une certaine Pauline, écrivaine de "romans à caractère social". Nous buvons encore de sérieux drinks. Agoria prétend m'avoir vu danser sur son mix "au moins un quart d'heure : entre autres sur LFO." Je confirme tout en lui répétant que, même si je trouve sa musique chiante, je le sens humainement aimable. Pauline refuse d'être mon nègre dans l'écriture de mon impossible roman sur le cannibalisme rural sous prétexte que "le thème a été tellement traité." Et Thomas cligne des paupières. Dimanche matin, je cours les afters comme tous ces nuiteux incapables de chuter sur l'oreiller. Dès cinq heures, un monde freaky et sleaze renifle les cabines à baiser de La Jungle. Je m'amuse avec deux ou trois bouches sans vraiment y croire. Juste envie d'observer les hommes en fuite, névrosés du cul ou "grosses salopes" comme les qualifiera Yves dans le foutoir feutré de L'Apothèose. Ce dernier, boss du nouveau spot de l'après-nuit, invite, depuis plusieurs semaines, les insomniaques tarés ou bizarres à s'étaler sur canapé. Mélange de party people étrange et proche de celui qui fit de la Divine Comédie un club d'after mythique. Eulöt, touriste hongrois bien peigné, sourit face à ce manège de petites caillera en survêtements satinés qui chassent le bon pédé prêt à les sucer ou cette fille, pardon, "je t'assure, c'est un mec." Les couples se perdent en embrassades féroces. Les braguettes descendent à l'étage. L'alcool devient petit-déjeuner excessif. Je tombe dans le sommeil complètement indigne. Me réveille la gorge pleine de tabac sec et des visages abîmés qui boivent encore. Dehors, les gens se pressent sous le soleil de midi. Je marche droit et fier de sortir d'un ailleurs que ces actifs du jour ne connaîtront hélas jamais. Fermez les paupières.

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MERCREDI 16 FEVRIER 2005 _ #312
 

Théorie de la nuit

Le Gang de Strasbourg a encore frappé. On ne m'a pas encore confié pourquoi la mairie centrale employait tous ces sociologues et autres conseillers d'origine alsacienne alors qu'elle se vend comme proche de villes comme Barcelone ou Milan. Gérard Collomb n'est pas à une incompréhension près. Excuses, la géographie est tellement flexible en notre époque de surcommunications. Ainsi, jeudi, un débat sur la nuit se tient dans une salle moquettée du Grand Lyon avec Luc Gwiazdzinski, directeur de la Maison du temps et de la mobilité de Belfort, et Thérèse Rabatel, vice-présidente du Grand Lyon et chargée de L'Espace du temps local. Naïf, je pense que l'annoncé débat attirera, autour des jolies tables institutionnelles, une flopée de pratiquants nocturnes, qu'ils soient consommateurs ou vendeurs. Rien. Avaient-ils été conviés ? Cela ne semble pas important au regard des découvertes merveilleuses de notre géographe du Nord et de l'élue, trop surprise "qu'à minuit, dans le métro, l'ambiance est super sympa et rassurante". En résumé, soixante noctambules, certainement bien encadrés, ont passé une nuit avec les observateurs mandatés. Les cobayes ont dû juger la ville sur un calepin. "Ville splendide, bien illuminée, des bus modernes (mais hors de prix, ndlr) malgré sa segmentation sociale notable", synthétise l'étude. "La question du déplacement arrive en première problématique", argue Madame Rabatel. "Nous allons expérimenter un ligne nocturne de bus entre Terreaux et la Doua. Et puis, dans quelques jours, nous mettrons en place le Ticket Nuit à deux euros, valable de 19h jusqu'à la fin de service", répond un missionné du Sytral. J'appuie sur le micro et demande ce que feront les nuiteux d'Oullins, Gerland, Vaise ou du huitième arrondissement. "C'est une opération test avant extension dans d'autres quartiers de la ville", défend Monsieur TCL. On acquiesce devant tant d'efforts en direction unique. Je charge sur le projet de supermarché des loisirs au Gégé Confluent Dance Machine puis les horaires de fermetures des bars. L'élue, innocente, découvre que "contre les nuisances sonores, les boîtes de nuits sont bien agencées aujourd'hui : lorsque vous quittez le lieu, le portier vous fait passer par un sas insonorisé avant d'être dans la rue". Évidemment, Madame, la loi l'impose depuis deux ans. Clignez des paupières sur ce temps bien perdu au milieu de décideurs contents de leur audace nocturne sans lendemain. Le week-end passera dans une occupation du dancefloor au DV1. Emmanuel B. m'entorse et embrasse pour chuchoter une relance sur "Qu'est-ce que l'amour ? Comment le vivre ?" La Drôlesse boit des drinks avec Cart One en dansant minimal house hypnotique lors de la soirée Divine, en route pour devenir un spot régulier à hurler des "youli" rageurs. Un joli gendarme sexy cherche de la drogue. Je fume mes dernières Merit. Le Petit Poucet, le corps en sourire et plaqué contre une girlfriend brune, danse sous les stroboscopes. Sévèrement fatigué, je ferme les paupières en écoute à faible volume du troublant "The day we met" de Skat (photo).

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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