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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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| MERCREDI 16 JUIN
2004 _ #281 |
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En
attendant Sonar
Un après-midi, je passais ma grand-mère
à la question sur nos ancêtres. Elle dessinait un arbre
généalogique avec quelques branches nues que sa mémoire
avait scié. L'envie de savoir de qui nous venons et si nous
épousons un destin familial commun (inévitable ?)
insère notre courte existence dans une saga romantique, bourgeoise,
tragique ou magnifique. Chez les Jacquet, ça sent plutôt
les bons terriens, dociles en société mais fouteurs
de merde tragi-comiques, dans le privé : palanquée
d'enfants adultérins dans les fossés, alcooliques,
mariages castrateurs et bêtes nerveuses increvables ou enterrées
par morts violentes. Aucun pédé ? Rien n'est signalé.
Clignez des paupières. Lundi,
à la Villa Gillet, Stéphane Olry fouille
les archives d'un grand-père qu'il n'a jamais connu. La représentation,
sur un mode archiviste froid et minutieux, fonctionne jusqu'à
ce que l'auteur commette des explications de texte "intermitteuses"
et gâche une narration pourtant bien amorcée. Clignez
des paupières pour une pièce suivante. Gilles Pastor
met couilles sur table dans Fermez les yeux, Monsieur Pastor.
De l'hilarité d'un barbotage homérique dans une piscine
gonflable (fantastique Jean-Philippe Salério) jusqu'au
patinage psychédélique avec électrodes fluo
sur le crâne, la pièce part dans tous les sens et ouvre
les tiroirs (à double fond) les plus intimes de Monsieur
Pastor. On rit. On ne sait plus s'il faut rire. On rit quand même.
Seul regret, au coeur de cette "travédie"
de malade, la scénographie n'est pas bien comprise : qu'est-ce
qui justifie le déplacement du public d'une salle à
l'autre si ce n'est uniquement répondre à des contraintes
d'espaces ? Clignez des paupières. "Ne bouge pas.
Tu vas voir, l'effet est immédiat", prétend
Pierre Le Magnifique, armé d'un stylo anti-cernes
Yves Saint-Laurent. Mardi,
en bordure du musée d'Art contemporain, Pierre et
Super Pénélope suraccentuent leur statut de
cosmétic victims. Dans les étages, l'exposition Le
Moine et le Démon se vernit en installations d'artistes
chinois très haut de gamme : le temps pour Caroline Alt
de croquer une pomme verte près d'un frigo de cervelles fraîches
(Gu Dexin) et nous tombons sous hypnose devant les clichés
de Wang Ningde ou ceux de Rong Rong et Inri qui élargissent
la splendeur d'une nature sauvage et immense face aux petitesses
et solitudes de nos amours nus. La licorne de Lin Yilin fracasse
le gris froid d'un mur de moellons. La vidéo de Yang Zhenzhong
encercle notre raison et la vrille dans une paranoïa oppressante
à perdre l'équilibre du corps. Clignez des paupières
dans une dernière salle, sous le titre Projet de la Longue
Marche, qui brille d'un foutoir intense et captivant. Je freinais
le déplacement au concert de Daniel Darc, mercredi,
au Ninkasi Kao. L'an dernier, je craignais d'assister à
celui donné par Christophe au théâtre de
la Croix-Rousse. Les vieux chanteurs "oubliés",
et que l'on ressort par la trappe d'une médiatisation culturellement
correcte, me paraissent la représentation ridée de
cette vacuité en symboles d'avenir qui marque les années
2000 ou, pire, la nullité grandissante de ces maisons de
disques stériles. Encore trompé. L'ex des Taxi Girl
démarre son récital sensible en queue de poisson handicapé
avant de se lancer dans un trip torturé et généreux.
Là sans l'être. Ailleurs sans l'être. "Touchant"
pourrait résumer ce concert. Mais il y a dans le rapport
entre le public (jeunes ou ex-rockeurs recyclés), la géométrie
de la salle (boîte carrée sans âme) et la voix
de "P.A.R.I.S" un décalage gênant. "Je
ferme les yeux et le vois en scène au milieu d'un odéon
avec moulures dorées un peu cracra et fauteuils en velours
rouge", imagine-je auprès de Cyrille Bonin. "Dans
le style lynchien ? totalement", synthétise le boss
de Kubik. Clignez des paupières. Vincent Carry s'échauffe
devant mes critiques sur Nuits Sonores et ma charge contre
Violaine Didier, programmatrice du festival et perdue dans
le papier glacial d'une mode "d'électro expérimental
pour blancs-becs" vantée par des journaux faussement
branchés. Barbara Prost et Z2 refusent d'effectuer
une virée dans les allées sportives de Gerland afin
que j'assouvisse une envie pressante de cul facile. Clignez des
paupières. Jeudi, l'apéritif
ding dang dong roupille à L'Escalier et, après
que Julien-Justin soit tombé de fascination pour Jean-René,
je dépoile un serial fucker dans une coursive du Trou, bordel
ludique. Le bien membré m'incite à s'enfermer dans
une cabine. Je refuse par fatigue de baiser à la verticale
dans une boîte en forme de cercueil. Clignez des paupières.
Il n'est pas excessif d'affirmer que le DV1 est LE nightclub
de la ville de la saison (un sosie du Gibus parisien, période
électro) et que sa soirée résidente, Clash,
culmine au firmament de l'ultravital. Pour vérification,
samedi, le New-Yorkais Larry
Tee sympathise avec nos corps en transpire d'un mix rocky et en
cisaille des styles. Un assaut classieux à faire sourire
A Jackin Phreak, les bras en l'air : "Il n'y a que la danse
dans la vie". Fermez les paupières sur ces heures
majeures.
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| MERCREDI 23 JUIN
2004 _ #282 |
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Better,
stronger, faster
Place Catalunya, mercredi,
une file d'attente déborde sur le trottoir de la Fnac Barcelone.
Smoothy court-circuite ce serpent humain prêt à mordre
des billets-à-danser puis tente de récupérer
son sésame pour trois jours de fêtes féroces.
Sonar affiche déjà complet sur plusieurs lieux. Le
festival de musiques électroniques, modèle mondial
de toutes les autres manifestations du genre et pèlerinage
annuel pour plus de 90 000 corps fous, débute dans quelques
heures. Clignez des paupières. "D'accord, nous commençons
les nuits doucement", acquiesce Spanky en table au Marguarita
Blue et déjà trempée dans l'alcool. Un trapèze
bascule un athlète sur les têtes des habitués.
Deux Américaines nécessiteraient une descente de la
Brigade d'Esthétisme au regard de leur tenue de "soeurs
jumelles pouffiasses". Clignez des paupières. Sur
La Rambla, je questionne un tapin pour retrouver le chemin de Salsitas,
bar hypeux où top models et expatriés sexy se languissent
sous des ventilateurs coloniaux. La transexuelle profite de son
explication pour me malaxer les couilles et inciter Switchy à
lancer : "Pas capable de t'en taper dix dans la foulée
?" Non. Au City Hall, des beats housy convenus arrosent
nos drinks et me jettent dans un Métro, club gay à
matage intensif entre minets et "gym queens" poilus. Essoufflé
et atteint d'une insomnie heureuse, je me perds dans le quartier
voisin avant de cligner des paupières. Jeudi,
au musée d'Art contemporain (CCCB/MACBA), les premiers festivaliers
s'aimantent devant des enceintes géantes et se bronzent de
body music sur une pelouse de synthèse verte. Au bar VIP,
je bataille idéologiquement avec le crew des Nuits Sonores
sur l'avant-garde pertinente de Sonar (trempée dans le hip
hop black) à l'opposé de la programmation du rejeton
rhônalpin (plus blanche, rocky et passéiste). Le futur
est ici, là et maintenant. Clignez des paupières.
Au Loft, pas un seul décimètre carré pour respirer
dans ce club gigantesque, fer de lance de l'électro local.
Sur le dancefloor mis en arène par des coursives circulaires
en étage, la foule hurle aux premières agressions
de Vitalic. Le live abrasif du Dijonnais souffle les tympans
et infecte les pores de peaux. Tous se débattent tels des
aliénés encamisolés dans un voyage sonore merveilleux.
"C'est génial", répète Vincent
Carry en boucle. Nous ouvrirons le jour sur The Hacker avant
de cligner des paupières un peu lourdes et ne brochants plus
que pour mon objectif ultime : "Je veux coucher avec Vitalic".
Torses suants, pantalons mi-fesses et crânes mouillés
se ventilent sous le cagnard, vendredi. Au MACBA, François
Kévorkian joue avec la drum'n bass, la house old school dans
un mix tribal pour une mise en jambes souriante. Un bref repos sur
le bruitisme ambient machinisé par Kim, Joakim & Charles
nous flashgorde sur le toit d'un immeuble pour un apéritif
soulful en compagnie de Lino et ses invités. Au milieu d'une
forêt d'antennes de télévision, la tombée
du jour élève une chaleur moite et lourde. Clignez
des paupières. Montjuic 2 ouvre déjà ses portes
à 30 000 danseurs. Les petits snobs prétendront que
cette masse humaine donne l'impression "d'une foire, d'une
usine à danser". Nous switcherons d'un Tim Wright
percutant dans la grande salle à un Buddy Peace, perfectionniste
du hip hop tordant et plein de grâce. En poussée de
"Youli !" sur le speed garage jumpant de So Solid
Crew, nous tendrons les bras à un mix sous-alimenté
en son mais toujours aussi adhésif de Mathiew Herbert
puis sur les shortcuts sous amphétamines imposés par
2 Many Dj. D'une sucette Chupa Chups, j'embouche le visage séduisant
de William, Américain qui "come from L.A. just for
the festival. Here is la crème de la crème in music".
Dans le Vip Area, Spanky se fait photoshooter au cou du chanteur
des Roots Manuera. Au grand jour, les corps usés, nous croisons
ces perchés de la party, ceux qui ne peuvent plus dormir.
Un homme se hisse au sommet d'un luminaire (photo) et refuse de
descendre. Karine B. ne bouge plus. Oliverto parle tout seul, titube
rempli de dopes. Xavier Guétat nous encastre dans sa BMW.
À six, coincés dans le coupé décapotable,
Switchy rigole de souffrances : "Là, je subis un
double choc : frontal et latéral". Clignez des paupières.
Vendredi, allongés sur
des coussins sous le hall gothique du Daf Restaurant, Violaine et
Reimé, D.A. de ce lieu chic, sirotent paisibles. Devant les
chiottes, un jeune Londonien questionne : "If the toilet's
doors are closed so much time that's mean people are taking drugs
in". Je lui souris un classique : "Lines inside
equal lines outside". Claqué de porte avant clignement
de paupières sur les joues de Perrine Lacroix. A Montjuic
2, je perds les amis en extase devant Kid Koala et soumets mon corps
à Richard X. William plaque ses mains sur la tête et
acquiesce "Yes, they are the hymns of this Sonar" aprés
l'hystérie collective provoquée par le Rocker d'Alter
Ego et Pleasure from the bass de Tiga. Au Vip Area, Spanky crâne
après visionnage de sa photo au bras d'Horace Andy, chanteur
de Massive Attack. J'entreprends un match de basket imaginaire avec
une bombas survitaminée et finis par gigoter dans une boîte
en plexi transparente, distributeur géant de sucettes. Mes
excès ne seront rien comparés à ceux offerts
par Aliberto et David, tous deux déjà junkés
à l'extrême. Smoothy sautille sur l'important dj-set
de Tiga. Switchy filme un trio piochant dans la coke avec les doigts.
Fermez les paupières sur tant de bonheur pur au milieu d'une
foule de 5 000 incouchables en transe dans un after sauvage.
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| MERCREDI 30 JUIN
2004 _ #283 |
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Donnez-moi
du sens
Je
suis un enfant de la Génération Mitterrand, de ceux
qui sont passés de l'école à la vie dite "active"
avec les victoires présidentielles de "Tonton",
ponctuant des âges charnières (onze puis dix- huit
ans). Ma mère, communiste avant de rejoindre les idées
d'une autre extrême, a dû me biberonner à la
"Tonton-mania". J'ai toujours voté "socialiste"
même quand rien ne m'y incitait. Tout le monde l'appelait
"Tonton". De droite, de gauche, Mitterrand s'était
incrusté dans chaque foyer comme un familier, l'oncle qui
fascine. Son successeur restera toujours "Chirac" sans
demande préalable d'adoption. Clignez des paupières.
Pourquoi parler ici de Mitterrand ? Par nostalgie d'une époque
qui a vu naître les radios libres, portes ouvertes sur la
musique dans ma chambre de solitaire. Par nostalgie des premières
rave parties, de la révolution musicale amorcée par
l'acid house, des premières luttes contre le sida et pour
la reconnaissance des homosexuel(les). Les années 00 ne me
donnent plus de sens. La gauche n'est hélas plus mitterrandienne.
Lorsque l'homme à l'écharpe rouge promouvait l'éducation
et la culture accessibles et gratuites pour tous, ses enfants politiques
vendent des "chèques-culture" ou des fêtes
foraines aussi divertissantes qu'une merde à la télévision.
Si la droite a toujours été complexée vis-à-vis
de la chose culturelle et se recroqueville encore sur le "patrimoine",
la gauche s'est vantée à profusion de détenir
le savoir jusqu'à en devenir puante de vieilles prétentions.
Clignez des paupières. Aujourd'hui, que font nos politiques
? Les socialistes ont remplacé les Grands Travaux du Père
par les Grands événements, ces festivals et réunions
de masse qui ont le goût d'un passé empirique et moyenâgeux
où la "populace" se défoulait dans l'arène
et sur la place publique, avant de retourner dans son quotidien
abrutissant et surveillé. Lyon excelle, sur beaucoup de points,
dans cette nouvelle ère du vide. En fin d'une nuit, Guillaume
Tanhia me traitait "d'idéologue chiant, de petit
branché jamais content" après lui avoir décrit
les 60 lions dispersés dans la ville comme "des mako-moulages
monstrueux et décoratifs dont le seul intérêt
est de pouvoir être chevauchés par les fêtards
drunky". Clignez des paupières. "Aujourd'hui,
il y a un monde entre les hommes politiques qui initient des manifestations
électoralement rémunératrices et les cultureux
égocentrés sur une certaine forme d'élitisme,
d'exclusion, où il ne faut surtout pas rire", synthétisait
une amie. Seuls véhicules d'enthousiasme, le Théâtre
de la Croix-Rousse manie le populaire avec intelligence, Serge
Dorny ouvre grand et gratuitement les portes de l'Opéra,
la Biennale de la danse touche la ville entière de ses merveilles
en scène, le Musée d'Art contemporain organise des
raves et les Subsistances accumulent des représentations
denses pour s'imposer, un jour prochain, comme un lieu au sens fort.
Clignez des paupières. Samedi,
dans ce même "laboratoire de la création",
Steven Cohen frotte une caméra le long de son corps nu. Il
pénètre tous ses orifices sensitifs jusqu'à
s'auto-sodomiser en doublon sur grand écran. Autour de lui,
la furie enrôleuse pour masse perdue du dictateur nazi, d'un
Pétain faussement sage ou de chants hitlériens. Toute
l'horreur des idées transmises par haut-parleurs bascule
ce que la décence bourgeoise qualifierait de pornographie
obscène (un travelo à poil s'enfonçant une
tige métallique dans le gland ou une caméra dans l'anus)
en une défense de la chair de chacun et de son droit à
la liberté de penser, de sentir et d'agir. De cette impudeur
crue, l'artiste s'est investi "non pas à travailler
sur la mémoire des atrocités commises par le régime
nazi, mais sur notre présent qui n'est toujours pas à
l'abri d'une nouvelle stigmatisation d'une majorité contre
une minorité". Clignez des paupières. En final,
une vidéo montre le Sud-Africain au milieu de la cour du
CHRD, une croix juive surdimensionnée sur la tête.
Nu sous un maquillage doux, il avance délicatement sur des
platform shoes celestes. Les passants sourient. Et puis, trois flics
viennent le pousser avant de le menotter. Cathy Bouvard : "La
directrice du lieu a appelé la police sans même aller
voir Steven. Elle a ensuite refusé de retirer la plainte
qu'elle avait déposée." Sans commentaire, fermez
les paupières.
Label rouge. Loin
du concept-archi du Centre de secours de Nanterre. L'endroit fleure
plutôt un air de pub savonnée à l'illusion de
France pacifiée. Intemporel dans nos hyper-urbanités.
Deux chapelles-sentinelles de part et d'autre du bâtiment.
Peur des retours de flammes infernales ?... On pénètre
par un porche, dans une large cour plantée d'arbres. La grotte
secrète est là. à suivre...
Grand
bal des pompiers de la Guillotière. Les 13 et 14 juillet
à partir de 21h. 3, rue de la Madeleine. Lyon 7e.
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| MERCREDI 07 JUILLET
2004 _ #284 |
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L'idylle
avait perdu toute crédibilité
Jeudi,
la chorale À voix et à vapeur prend estrade
au coeur de la chapelle de la Trinité. L'ensemble lesbien
et gay donne son premier concert soutenu par des spectateurs acquis
à la cause chantante. Nous organisons un casting de fantasmeurs
auprès des beaux gosses qui dégorgent avec force et
justesse du Bach, Gabriel Fauré ou, plus drôlement
folle, le Dancing Queen d'Abba. "Je réserve le pianiste",
impose Patrick P. "Le batteur sent le sexe", vise Mikael
lorsque le Melly L. Quartet vient plomber le concert d'une série
de morceaux jazzy-variéteux. Z2 textote sur l'écran
du portable : "Pj Harvey était très bien".
Clignez des paupières. "Tous ces clubbers qui pensent
uniquement à se défoncer, qui n'ont plus aucune conscience
politique ou ne rêvent plus à rien, c'est assez terrifiant",
se consterne Patrick P. accoudé à une table haute
de Lax Bar. Nous raccordons nos pratiques nocturnes sur cette violence
souterraine qui, du branché à l'étudiant straight
et petit bourgeois, s'invite à l'insu de la toute puissance
publique. À chaque matin gris, je croise des gens usés
et endormis contre un mur, là où leur corps lâche
d'ivresse. Certains portent le regard tendu et cerné vers
un sans lieu vague. Ici, une fille hurle que son mec ne l'aime pas
assez. Là, une bande s'épaule pour un retour au domicile
oublié. Depuis quelques mois, l'excès de tout active
la nightlife. L'impression palpable que l'ordre vendu et imposé
par nos têtes gouvernantes est défié non seulement
par les petits délinquants pointés du doigt mais également
par l'ensemble des jeunes adultes. Au discours étatique du
"Ne bougez-pas. Vous ne courez vers aucun avenir radieux
mais nous veillons sur vous et votre sécurité",
la masse, moins conne qu'elle n'est prise, semble rétorquer
: "D'accord, je fais semblant de vous obéir. Mais
dès que vous aurez le dos tourné, je vous niquerai
par le désordre et l'oubli que vous n'avez rien à
nous proposer". Clignez des paupières. Vendredi,
deux gogos passent les mains dans leur shorty en imprimé
camouflage lors de la Military Night imposée à Lax
Bar. Un Pierre, "hétéro curieux", tentera
de convaincre son monde que le clubbing massif vendu à Ibiza
demeure une expérience nécessaire et absolue. Nous
laisserons le beau gosse pour se précipiter dans la fournaise
du DV1. L'authentique et merveilleux nighclub de la rue Violi
fourmille de looks imprévisibles et gueules avenantes. Sous
un filet vert laserifié sur les torses nus de pimpos en action,
Chloé glace le dancefloor de sonorités dark et brutales
à en oublier le groove. Peu importe, tous lèvent le
doigt pour en redemander. Clignez des paupières. "C'était
prévisible, même nécessaire lorsque tu vois
tous ces sosies dans le Marais parisien. L'idylle avait perdu toute
crédibilité", sourit Super Pénélope,
samedi, en terrasse de l'Escalier.
à l'annonce faite par la maison Mattel de virer Ken et de
donner un nouvel amant, Blaine, à la poupée Barbie©,
nous sommes soulagés et inspirés : "Il faisait
trop tapette. Espérons que Blaine ait un peu de poil sur
la poitrine et soit un peu burné." Clignez des paupières.
Marc Œvavavoum' Cardonnel nous accueille pour ce qui devait être
une des plus belles Nuits de Fourvière. Toute la Nomenklatura
locale s'avance vers la scène du théâtre antique
: Seb Broquet promotionne son prochain dj-set à la Pointe
Lafayette, Paris. Les K & K boivent, reboivent et préviennent
: "Nous faisons le warm up du prochain Marsatac. Une vidéo
nous accompagnera et montrera une biche courir puis Britney Spears
foncer dans l'anus de la bête." Antoine S. se passionne
pour les supporters de rugby. Thierry Pilat et Greg, de Jarring
Effect, doivent duétiser "underground" au bar.
Sur scène, Télépopmusic mixe de la soupe froide
et indigeste avant de supporter un live de The Infadels. Clignez
des paupières. The Rapture joue un peu moins costaud qu'au
Ninkasi Kao mais toujours dans l'upperclass. Marie-Stéphane
Guy, en pleine déroute anti-regendering, déclare
forfait après avoir crâné : "Touche
mes cuisses. Tu as vu les muscles ? Chaque week-end, je suis entourée
de superbes surfers". Nous devrons, enfin, tenir nos oreilles
à l'écart des Glimmer Twins, ersatz peu inspirés
des 2 Many Djs, pour finir cette soirée passable sur un live
de Vitalic, méchante dose d'énergie vigoureuse
qui, d'Emma et Anne LS à Christelle Chambre (photo) et David
Cantéra, provoquera une sauterie générale
dans l'arène à en perdre souffle et faire perdurer
notre idolâtrie pour le Dijonnais. Fermez les paupières.
Label rouge.
Vécu la moitié de ma vie en face d'une caserne. Aucun
fantasme, je le jure. Mes compagnons de bal virent au rouge, s'échauffant
aux postures hiératiques des pompiers. String et tenue ultra-vulgaire,
charte vestimentaire des traqueuses de GL ou LGP. Brigade d'esthétique
sur d'autres frontsŠ Un examen des bars à thèmes s'engage...
Grand
bal des pompiers de la Guillotière. Les 13 et 14 juillet,
à partir de 21h, au 3, rue de la Madeleine, Lyon 7e.
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| MERCREDI 14 JUILLET
2004 _ #285 |
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Gros
plan sur le poil de Tony
Depuis
le printemps, tous les quinze jours, je retrouvais les "têtes
pensantes" de l'association Lesbian and Gay Pride de Lyon pour
la préparation de la marche arc-en-ciel. Je ne sais toujours
pas pourquoi j'ai mis les pieds dans cette organisation. Mardi,
lors d'une réunion de bilan post-manifestations, je trouve
quelques réponses face au conglomérat d'associatifs
homo. Avant de m'attarder, un jour prochain, sur le fonctionnement
de ces petites structures presque vides de tout, l'impression première
pour un novice qui s'investit là-dedans peut se résumer
en quelques lignes. Le "milieu" associatif gay ressemble,
encore plus que tout autre "réseau", à une
assemblée de royalistes sans couronne où la consanguinité
fait loi. Il n'est pas lieu de coucheries mais de rivalités
mesquines, prétentions à courtes vues, défiances
des énergies entrantes et égocentrismes pitoyables.
Il y a, dans ces machins, l'idée forte et paranoïaque
du "tous contre nous". Les hommes politiques, nouveaux
bénévoles ou commerçants gays sont perçus
comme des ennemis au génie des pédés associés.
Clignez des paupières. J'adhère à cette analyse
: le génie peut avancer seul et s'imposer naturellement à
tous. Le malin et pas trop con s'insère dans l'ensemble afin
de composer avec ceux qui peuvent servir sa cause ou son ambition.
Le crétin s'enferme dans son monde et martèle une
vérité qu'il croit hélas indiscutable. Clignez
des paupières. En sortie d'assemblée, Barth flashgorde
une descente alcoolisée à l'United Café.
Une belle bimbo le frotte au comptoir et, en cinq minutes de chaud
aux yeux, propose : "Tu as une voiture ? Tu habites où
?" Le goujat aimable fixe une autre proie. "Je sais que
tu veux m'aimer. Je t'attendrai ici toute la nuit pour que nous
partions ensemble", m'accroche un joli idiot et futur amant
facile à bâillonner. Fatigué, j'accepte la baise
proposée et cligne des paupières pour échapper
au bavardage de ce one-shot accidentel. Vendredi,
le quai du Rhône aligne ses guinguettes humidifiées
par les averses. Devant le réchaud du Soup Mix, Pierre le
Magnifique me promet : "J'ai un stylo anti-cernes à
t'offrir. Ce ne sera pas un Yves Saint Laurent mais un Jean-Paul
Gaultier avec un pinceau pour les cils". Sur un bol de
soupe au pistou, Patrice Béghain souffle : "Baptiste,
vous ne m'aimez plus ?" En opération spéciale,
The Firegirl (lire son dernier post scriptum) recrute de nouveaux
participants au prochain bal des pompiers de la Guillotière.
Clignez des paupières. Anne LS encourage le flux des badauds
qui longent le fleuve à danser avec Alain Turgeon.
L'écrivain s'ébouriffe en "no-mix-no-sense"
sur la guinguette de Là Hors De et provoque des poussées
de "youli !" amuseurs. Plus loin, Ty Von Dickxit soulève
sa djellaba, exhibe sa queue avant d'exposer un poil pubien sur
notre table. Cart 1 et Emma surjouent la régression scato
: "Prend une photo, en gros plan, du poil de Tony".
Fred Sicre annonce l'ouverture prochaine de son Vercoquin, hybride
d'un bar coolant et d'une cave à vin délicate. Sur
la Presqu'île trempée, Julien-Justin nous balade
d'un 10, surpeuplé de gays présumés importants
et de blondes laquées, vers l'United Café,
redéfini en plage pour pimpos overdrunky. Clignez des paupières,
face au lever du jour, sur les mollets tendus de deux serial fuckers
en éjaculation à La Jungle. Dans quelques années,
les berges du Rhône seront peut-être devenues une zone
de flânerie populaire. Le fleuve sera caution de bien-être
et valeur touristique. Le Quai des Guinguettes reflète cet
avenir probable : il ne s'y passe rien mais tout passant s'y sent
à l'aise, même si le commerce est l'accompagnateur
principal du parcours pédestre. Samedi,
en poste sur le green à danser de Lyon Capitale, Raphaël
Ruffier souffle ses bougies d'anniversaire tendues par Laconque.
Nous rions et chorégraphions du n'importe quoi sur Michael
Jackson puis Claude François. Clignez des paupières.
Sur la terrasse chinoise du trio Chavent-Stifter-Cantéra,
Super Pénélope et Marie-Stéphane
Guy défilent en show-girls ultra-féminines devant
Catherine A., Claudius et A Jackin Phreak. Les Twins K débutent
leurs excès. Z2 et Carla papillonnent près des lampions
rouges. Clignez des paupières. Tous laisseront notre dignité
au bar de La Tour Rose. Julien des Twins K (photo) voudra
lécher le sexe de Super Pénélope entre
deux déculottées. Z2 et Fabrice imposeront une mise
en boucle du rocker d'Alter Ego. Catherine A. prendra équilibre
joyeux dans les bras de Claudius avant de fermer les paupières.
Label rouge. Partenaire
particulier cherche... Rêvé toute une année
que revienne le 14 juillet. Bottes alignées devant les chambrées.
Odeur de cuir, rance. Moiteur. Sirènes bitonales. Attente.
Magie d'être au coeur du secret et de l'interdit. Cachée
dans une caserne. Dernier bastion de liberté absolue, tolérance.
Apprentissage du sens généreux. Pour de vrai et sans
cynisme.
Grand
Bal des pompiers de la Guillotière. Mercredi 14 juillet à
partir de 21h au 3, rue de la Madeleine, Lyon 7e.
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| MERCREDI 21 JUILLET
2004 _ #286 |
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Ils
mènent une vie normale
Il
se sent libre de ne plus être dans les "affaires".
Nous suivions ses migrations de L'Escalier à Mon
Manège à moi jusqu'au Comptoir Saint-Hélène
et, enfin, au Campbell. Ce mardi, Jean-René
est libre, en retrait de ses beaux bars bienfêteurs. Sur les
berges, Quai des Guinguettes, il me bise à toute gorgée
de bière et croit déceler une féminité
romanesque chez Marie-Stéphane Guy. Face aux danseurs
en ligne de l'espace fluvial Lyon Capitale, nous piochons
dans un sac à bonbons entre Laurent Radix se dandinant
au bras de sa maman, Petit Poucet en retour des plages cannoises
ou Paul Satis, toujours peu enclin à la déconne.
Clignez des paupières. Avant notre départ pour la
caserne de la Madeleine, les portables imitent des gyrophares fluorisés
et textotent nos départs pour le bal des pompiers attendu.
Robert V. inscrit : "Je passe par rue Pierre Corneille
(autre fête de camions rouges, ndlr) avant de vous
rejoindre". Assis sur le bar, Christian Johan Bégot
trinque à cette future quête du sacré mâle
au casque d'argent. L'homme délicat, qui fêtera à
la rentrée les 30 ans de sa boutique CJB en compagnie
de guest stars du stylisme, décline notre invitation à
danser. Craignait-il un trop-plein de filles faciles et mal fringuées
? Clignez des paupières. Dans la cour de la caserne, les
femmes se sont mises sur leur 18 soit une débauche de jupes
courtes, chemisiers à fanfreluches ignobles et regards surlignés
vers un unique et obsessionnel objectif : baiser un pompier. Ici,
le commun des mortels mâle n'existe plus. Super Pénélope
lance sa tournée des quatre bars à thèmes et
relève : "Le winter bar est le plus réussi
et fournit les plus beaux soldats". Frédéric
Sicre se sait plus où donner des yeux. Robert V.
nous conseille : "Pour réussir à tirer un
pompier, il suffit de lui faire oublier, l'instant de trente secondes,
que tu es un mec". Clignez des paupières. Dans la
chaleur du bar à champagne, loin du dancefloor en chant sur
une musique ancestrale, Jean-Pierre Flaconnèche siphonne
quelques coupes. Nous vidons les bouteilles en matages intensifs
de toute part. Jean-René se prend d'affection pour une "Michelle
Pfeiffer dans dix ans", blonde des champs décolorée,
permanentée à l'ultime et attablée avec son
pompier de mari. "Voilà un couple heureux. Ils mènent
une vie normale, contrairement à nos existences compliquées",
affirme le gentleman comme envieux d'une image du couple que nous
serons, à jamais, incapable de singer. Au winter bar, je
pagaie dans la neige synthétique. Un homme du feu me décore
de l'installation tandis que Marie-Stéphane se permet toutes
les poses photographiques en poigne à une planche de surf
et au cou d'un Tony, proie unanime de tous les vagins en flamme.
à la standing fixation de Fréderic sur un Damien vavavoum,
je m'attarde auprès de Yannou. The firegirl, "complètement
nympho ce soir", selon Primabella, peste : "Yannou
? Pour porter un surnom pareil, il doit être vraiment trop
brave... Moi, il me faut un mâle dur et direct qui me prenne
à quatre pattes." Drunky, nous applaudissons l'arrivée
aux fenêtres en étages d'une dizaine de pyromanes encasqués
qui brandissent des torches en feu et illuminent la cour d'un rouge
chaud. Clignez des paupières. Après une tentative
de dégrisement au Medley, un serial fucker brûle
mon sang par reniflement intense de poppers dans un box de La
Jungle. Clignez des paupières. La fête Nationale
marquera le début du relâchement d'attention et d'entrain.
Ma tête se vide, vagabonde dans le rien. Mon corps se détend,
demande le sommeil que mes nerfs lui refusent trop souvent. Les
jours de juillet commencent à exiger calme et tranquillité.
Je crois, encore, qu'à force de trop abuser et pousser mes
limites un peu loin, je finirai par claquer. Clignez des paupières.
Pourtant nous récidivons, samedi,
sur la Guinguette chinoise. Catherine A. est partie pour
Barcelone et Patrick P. en revient le teint sablé d'un soleil
catalan désirable. Christophe Boum et Primabella
nous convient à un souper en appartement sous des enceintes
pleurant un crachin du mix pourtant amourable des Twins K. Sur les
quais, nous ramassons un PV déplaisant sur le pare-brise.
Je pars râler au milieu d'un troupeau de CRS posté
sur le trottoir. "Oui, c'est un PV. Et alors ? Monsieur,
vous ne conduisez pas, j'espère. Votre haleine semble chargée
en alcool", me casse un bleu sarkozique. Je remballe mon
audace et promets vengeance sur le prochain flic que j'allongerai
dans mon lit. Clignez des paupières. Le spleen des nouvelles
chantées par Boris Vian accompagne notre repas nocturne.
Christophe chante. Stéphane Breyton nous rejoint pour le
dessert. Super Pénélope et Anne LS nous attendent
à l'after guinguette donné chez Philippe Chavent
en texto : "Prenons La Tour !" Devant l'hôtel,
certains tentent de reprendre leur souffle. à l'intérieur,
une ambiance pour aveugles nous fait descendre des Martini Dry à
ne plus pouvoir marcher droit. Un ressenti de non-partage nous ferme
les paupières noircies.
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| MERCREDI 28 JUILLET
2004 _ #287 |
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Les
mariés étaient en noir
Le
premier tend sa main vers mon entrejambe. Selon le rituel commun,
si le mec n'est pas repoussé et peut, dès lors, glisser
ses doigts sur le membre, le "one-shot" débute.
Vendredi, à La Jungle,
toujours ces mêmes signaux. Je suis dans la bétaillère
du fast sex et soupèse l'allure de la proie. Si elle
se fait craintive et balance un bon physique, j'attaque. Si elle
transpire le sexe avec des yeux affamés et renifle dans tous
les recoins un bout de chair alors, je patiente afin de la faire
monter d'un cran dans son urgence à consommer. Puis la harponne
crûment ou l'ignore lorsqu'elle se montre trop idiote. Si
elle ne bouge pas et me mate, je vérifie dans ses gestes
et sa posture qu'elle ne se révèle pas être
un prédateur. Je suis prédateur, comme tous, et décide
de mon envie et la soumets. La baise en bordel, lorsqu'elle devient
très courante, évite de se branler. Là est
une question. La masturbation n'est-elle pas accompagnée
d'un fantasme ou d'un chaud souvenir ? Clignez des paupières.
Mes ASSA (Amants Sans Suite Amoureuse) m'ont non seulement vidé
les couilles mais aussi la machinerie à créer du désir.
à trop considérer mon gibier comme un ensemble de
corps masturbant, je perds peut-être mes croyances. Clignez
des paupières. Alors le premier se colle à mon torse.
Le sien est à température ambiante, ferme et sans
électricité rotor. Il n'embrasse pas. Bien. Il déboutonne
mon pantalon. Standard. Il sort ma queue. Standard. Il ne me regarde
pas mais voudrait mimer des répliques kilométrées
dans les pornos gays. Je ne supporte pas ces animaux savants, candidats
au doublage d'un X américain. Je quitte le numéro
et avance vers un autre. Clignez des paupières. Le deuxième
n'est pas grand et confirme ce constat : les petits gabarits veulent
toujours bien faire comme s'il avait un complexe d'infériorité.
Sa peau frémit de petits spasmes nerveux. Crispé mais
gourmand, il soulève mon t-shirt pour sentir mon coeur. Nos
bras en tenaille nous compriment l'un, écrasé contre
l'autre. Comme une tentative de fusion. Clignez des paupières.
Samedi, en dîner chez Frédéric
Sicre, A Jackin Phreak réaffirme sa fascination
pour les cannibales. Selon le deejay producteur, il est intéressant
de voir "toutes les expressions couramment employées
qui appellent à plus s'intéresser à ces tueurs".
Le cannibale bouffe, goûte, mange ou boit comme un amoureux
passionné. Au "bouffer la chatte" exemplaire,
nous avançons vers l'idée de possession de l'autre,
de fusion, où l'on souhaite l'autre en soi. Michel édulcore
la discussion avant de prétendre que "le mariage
homo est un droit". Je m'échine à démonter
ce bonheur bourgeois : le mariage est un truc pour hétéros
avec toute la symbolique sociale et religieuse qui va avec. Pourquoi
les pédés devraient-ils, au nom du Droit, se fondre
dans une forme d'union dont on connaît tous les limites et abâtardises.
Les pédés ont bien "inventé"
le Pacs, même juridiquement imparfait. Les hétéros
l'utilisent, même imparfait. Pourquoi les gays ne peuvent-ils
pas réinventer une nouvelle conception de la vie en couple,
laquelle sera peut-être aussi modèle pour certains
hétéros ? Imaginons un mot comme "épousette"
(ou autre appellation un peu tapette) qui ouvrirait les mêmes
droits qu'un "mariage" mais porterait une nouvelle symbolique
plus ouverte et tolérante que tous les pièges moraux
et castrateurs tendus aux Adam et Eve. Comment ne peut-on pas sourire
en voyant les mariés en noir-homme et blanc-femme de Mamère
? Si certains veulent se fondre dans la normalité, pourquoi
pas. Mais quel gâchis médiatique que cette histoire
de Bègles. Tant d'encre alors que la communauté gay
pourrait poser sur la place publique des questions plus préoccupantes.
Quid de la prévention contre le sida et de la sérophobie
régnante ? Aujourd'hui, il n'y a plus d'Hervé Guibert
pour montrer son agonie en direct à la télé.
Il demeure des êtres silencieux et souffrants qui cachetonnent
leur trithérapie d'occidentaux favorisés et ne sont
pas prêts de dire, à une terrasse d'un café
: "J'ai le sida et mon traitement ne fonctionne pas"
ou "Merde, je suis séropositif." Vingt ans
que cette maladie existe et on ne peut toujours pas prononcer "un
sida" comme n'importe qui le ferait pour "un cancer".
Le pire est que certains exigent une loi contre l'homophobie. Bien,
utile. Ces mêmes défenseurs du "même
droit pour tous" (droits dans leurs platform-shoes) ne
s'inquiètent pas, de l'intérieur, sur cette tendance
lourde à se taire lorsque l'on est malade, à survendre
le jeunisme et le propret, à développer une certaine
forme d'intolérance raciale (sauf si le mec est un peu caillera
et sexy) et envers tout ce qui n'est pas dans le moule de l'anonymat
communautaire, de la normalité sans histoire. De cette respectabilité
fadasse, le mariage, et ne pas se faire traiter de "gros pd"
semblent, en effet, des revendications justifiées. Je ne
m'imaginais pas être homo assumé au milieu de ces semblables
aspirant à être "comme tout le monde".
Fermez les paupières.
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| MERCREDI 04 AOUT
2004 _ #288 |
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Goudrons
Dans l'inertie caractérisée
de la semaine précédente et la perspective de laisser
cette chronique en circulation pendant trois semaines sur papier,
je dois écrire un texte un peu solide au cas où un(e)
touriste de passage monterait en amour pour ces lignes à
longue durée. Or, rien à raconter de très conséquent.
Je pourrais aborder quelques sujets tenus en berne pendant la saison
pleine et speedée mais ce serait un flot de petites méchancetés
à destination des crétins et malpolis qui nous entourent.
Clignez des paupières. Quoique, avant de rejoindre Super
Pénélope dans une villa sudiste pour des journées
d'addiction à la lecture de Voici et autres activités
superficielles mais nécessaires, un vidage de sac peut être
possible. Quoique, avant de fumer au bord d'une piscine de luxe
chez Marie-Stéphane Guy qui, par crainte que je vomisse
devant tant d'espaces naturels, m'a promis de bâcher en bleu
ou goudron tout ce qui pourrait ressembler à de la végétation,
un tri d'idées ne fait pas de mal. Quoique, avant d'user
les culots de bouteilles dans un paradis "romain" avec
Christophe Boum et Primabella, les questions de trop
peuvent être évacuées. Clignez des paupières.
À chaque interlude estival, la question de savoir si j'ai
toujours envie d'écrire ici amène le doute. "T'es
trop vieux pour la nightlife" ou "On va faire sponsoriser
ta rubrique par un club du troisième âge",
me pique régulièrement Jean-Olivier Arfeuillère,
laisseur-aller de Nuits mobiles. -"Pour être honnête,
ta rubrique, je ne lis que les noms en gras", charge un
présumé fidèle. -"C'est abscons",
claque un autre. "C'est toujours la même chose" ou "Trop
de cul", voire, pour celles et ceux qui pensent encore que
mon avis pourrait (in)valider leur mince notoriété,
- "C'est dégueulasse ce que tu as écrit",
se conjugue avec -"Tu romances un peu là" et
- "Dans ton papier, tu ne m'as pas vu. Ok ?" Clignez
des paupières. Tous ces retours traités, je me défends
plutôt bien ici. Mon écrit demeure imparfait mais vif.
J'emploie des expressions souvent malheureuses, trop imagées
et produisant un triple sens incontrôlable. Mes phrases sont
trop longues. Je m'énerve avec les répétitions
faciles de transition du type "alors que" ou "lorsque".
Mais dans mon obsession pour l'engagé et le caractériel,
je sais éviter tous les gimmicks vulgaires du métier
ou perles du "je-n'en-sais-rien-mais-je-donne-quand-même-mon-avis",
telles les points d'exclamations (l'horreur rédactionnelle
absolue), de suspensions (circa "lecteur, finissez ma pensée
car je ne sais pas comment vous l'écrire") et autres
formules insipides : "un(e) des plus", "tendance",
"gageons que", "donc" ou le terrifiant "force
est de constater". En somme, sur la forme, je tente de
forcer le texte avec le peu de vocabulaire possédé.
Sur le fond, c'est l'incompréhension presque totale. Pédé,
les hétéros me trouvent rigolo et "sexe"
lorsque mes "semblables" me considèrent comme
salaud. Pour confondre ces jugements, ce qui m'intéresse
politiquement dans cette mise à nu hebdomadaire peut se résumer
ainsi : l'ombre, in extenso le nocturne, vaut mieux que la pleine
lumière. Répondre instinctivement à ses pulsions,
ses envies et intégrer que l'on va mourir, de façon
naturelle ou pas, sont les deux seuls bonheurs offerts par la vie
que l'on foule ou refoule dans l'obscurité. Clignez des paupières.
Globalement, je suis perçu comme un "alcoolique, mondain,
branchouille et drogué". Beau portrait. En chatting
sur Internet, un internaute chasseur questionne : "Au fait, qui
es-tu ?" Je réponds : "Un mec très bien
au regard des ami(e)s qui l'entourent mais avec un passé
assez lourd." Il est prétentieux, voire égocentrique,
de dire, écrire, "je, je, je". Encore plus de
concourir au titre du "Je suis un mec très bien".
Ce diagnostic flatteur résulte, par-delà toute ma
stupidité répétitive, du fait que mes référents
fondamentaux ne peuvent plus être familiaux (la vermine souterraine
s'est chargée d'effacer les traces parentales) mais amicaux.
Mon existence tient à mes relations amicales. Uniquement.
Dangereusement. Les parents, qu'ils soient cons ou pas, l'attache
est là. En leur liquidation, le choix obligé de proches
permet de mieux savoir qui l'on est, ce que l'on "vaut".
"Je suis un mec très bien" car mon entourage,
intime et marquant, est objectivement extraordinaire. Il me maintient
en vie et me rassure sur ma valeur. Clignez des paupières.
à l'approche du départ en vacances, je crains de ne
pouvoir supporter l'absence de la ville, ses vies, son béton
et goudron. Lyon est une prison pour quiconque veut bien en sentir
l'urbanité, certes très faible la première
quinzaine du mois d'août. Je dois vadrouiller extra-muros
pour m'aérer les neurones mais ne fais nullement légion
avec ces campagnards qui imaginent qu'ailleurs, c'est plus excitant
ou "branché" que là où ils vivent.
C'est idiot mais je dois partir en vacances. Fermez les paupières
en vue du retour à la source, ici.
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INSTINCT NOCTURNE
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Écrit
par Baptiste Jacquet |
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire
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