INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 16 JUIN 2004 _ #281
 

En attendant Sonar

Un après-midi, je passais ma grand-mère à la question sur nos ancêtres. Elle dessinait un arbre généalogique avec quelques branches nues que sa mémoire avait scié. L'envie de savoir de qui nous venons et si nous épousons un destin familial commun (inévitable ?) insère notre courte existence dans une saga romantique, bourgeoise, tragique ou magnifique. Chez les Jacquet, ça sent plutôt les bons terriens, dociles en société mais fouteurs de merde tragi-comiques, dans le privé : palanquée d'enfants adultérins dans les fossés, alcooliques, mariages castrateurs et bêtes nerveuses increvables ou enterrées par morts violentes. Aucun pédé ? Rien n'est signalé. Clignez des paupières. Lundi, à la Villa Gillet, Stéphane Olry fouille les archives d'un grand-père qu'il n'a jamais connu. La représentation, sur un mode archiviste froid et minutieux, fonctionne jusqu'à ce que l'auteur commette des explications de texte "intermitteuses" et gâche une narration pourtant bien amorcée. Clignez des paupières pour une pièce suivante. Gilles Pastor met couilles sur table dans Fermez les yeux, Monsieur Pastor. De l'hilarité d'un barbotage homérique dans une piscine gonflable (fantastique Jean-Philippe Salério) jusqu'au patinage psychédélique avec électrodes fluo sur le crâne, la pièce part dans tous les sens et ouvre les tiroirs (à double fond) les plus intimes de Monsieur Pastor. On rit. On ne sait plus s'il faut rire. On rit quand même. Seul regret, au coeur de cette "travédie" de malade, la scénographie n'est pas bien comprise : qu'est-ce qui justifie le déplacement du public d'une salle à l'autre si ce n'est uniquement répondre à des contraintes d'espaces ? Clignez des paupières. "Ne bouge pas. Tu vas voir, l'effet est immédiat", prétend Pierre Le Magnifique, armé d'un stylo anti-cernes Yves Saint-Laurent. Mardi, en bordure du musée d'Art contemporain, Pierre et Super Pénélope suraccentuent leur statut de cosmétic victims. Dans les étages, l'exposition Le Moine et le Démon se vernit en installations d'artistes chinois très haut de gamme : le temps pour Caroline Alt de croquer une pomme verte près d'un frigo de cervelles fraîches (Gu Dexin) et nous tombons sous hypnose devant les clichés de Wang Ningde ou ceux de Rong Rong et Inri qui élargissent la splendeur d'une nature sauvage et immense face aux petitesses et solitudes de nos amours nus. La licorne de Lin Yilin fracasse le gris froid d'un mur de moellons. La vidéo de Yang Zhenzhong encercle notre raison et la vrille dans une paranoïa oppressante à perdre l'équilibre du corps. Clignez des paupières dans une dernière salle, sous le titre Projet de la Longue Marche, qui brille d'un foutoir intense et captivant. Je freinais le déplacement au concert de Daniel Darc, mercredi, au Ninkasi Kao. L'an dernier, je craignais d'assister à celui donné par Christophe au théâtre de la Croix-Rousse. Les vieux chanteurs "oubliés", et que l'on ressort par la trappe d'une médiatisation culturellement correcte, me paraissent la représentation ridée de cette vacuité en symboles d'avenir qui marque les années 2000 ou, pire, la nullité grandissante de ces maisons de disques stériles. Encore trompé. L'ex des Taxi Girl démarre son récital sensible en queue de poisson handicapé avant de se lancer dans un trip torturé et généreux. Là sans l'être. Ailleurs sans l'être. "Touchant" pourrait résumer ce concert. Mais il y a dans le rapport entre le public (jeunes ou ex-rockeurs recyclés), la géométrie de la salle (boîte carrée sans âme) et la voix de "P.A.R.I.S" un décalage gênant. "Je ferme les yeux et le vois en scène au milieu d'un odéon avec moulures dorées un peu cracra et fauteuils en velours rouge", imagine-je auprès de Cyrille Bonin. "Dans le style lynchien ? totalement", synthétise le boss de Kubik. Clignez des paupières. Vincent Carry s'échauffe devant mes critiques sur Nuits Sonores et ma charge contre Violaine Didier, programmatrice du festival et perdue dans le papier glacial d'une mode "d'électro expérimental pour blancs-becs" vantée par des journaux faussement branchés. Barbara Prost et Z2 refusent d'effectuer une virée dans les allées sportives de Gerland afin que j'assouvisse une envie pressante de cul facile. Clignez des paupières. Jeudi, l'apéritif ding dang dong roupille à L'Escalier et, après que Julien-Justin soit tombé de fascination pour Jean-René, je dépoile un serial fucker dans une coursive du Trou, bordel ludique. Le bien membré m'incite à s'enfermer dans une cabine. Je refuse par fatigue de baiser à la verticale dans une boîte en forme de cercueil. Clignez des paupières. Il n'est pas excessif d'affirmer que le DV1 est LE nightclub de la ville de la saison (un sosie du Gibus parisien, période électro) et que sa soirée résidente, Clash, culmine au firmament de l'ultravital. Pour vérification, samedi, le New-Yorkais Larry Tee sympathise avec nos corps en transpire d'un mix rocky et en cisaille des styles. Un assaut classieux à faire sourire A Jackin Phreak, les bras en l'air : "Il n'y a que la danse dans la vie". Fermez les paupières sur ces heures majeures.

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MERCREDI 23 JUIN 2004 _ #282
 

Better, stronger, faster

Place Catalunya, mercredi, une file d'attente déborde sur le trottoir de la Fnac Barcelone. Smoothy court-circuite ce serpent humain prêt à mordre des billets-à-danser puis tente de récupérer son sésame pour trois jours de fêtes féroces. Sonar affiche déjà complet sur plusieurs lieux. Le festival de musiques électroniques, modèle mondial de toutes les autres manifestations du genre et pèlerinage annuel pour plus de 90 000 corps fous, débute dans quelques heures. Clignez des paupières. "D'accord, nous commençons les nuits doucement", acquiesce Spanky en table au Marguarita Blue et déjà trempée dans l'alcool. Un trapèze bascule un athlète sur les têtes des habitués. Deux Américaines nécessiteraient une descente de la Brigade d'Esthétisme au regard de leur tenue de "soeurs jumelles pouffiasses". Clignez des paupières. Sur La Rambla, je questionne un tapin pour retrouver le chemin de Salsitas, bar hypeux où top models et expatriés sexy se languissent sous des ventilateurs coloniaux. La transexuelle profite de son explication pour me malaxer les couilles et inciter Switchy à lancer : "Pas capable de t'en taper dix dans la foulée ?" Non. Au City Hall, des beats housy convenus arrosent nos drinks et me jettent dans un Métro, club gay à matage intensif entre minets et "gym queens" poilus. Essoufflé et atteint d'une insomnie heureuse, je me perds dans le quartier voisin avant de cligner des paupières. Jeudi, au musée d'Art contemporain (CCCB/MACBA), les premiers festivaliers s'aimantent devant des enceintes géantes et se bronzent de body music sur une pelouse de synthèse verte. Au bar VIP, je bataille idéologiquement avec le crew des Nuits Sonores sur l'avant-garde pertinente de Sonar (trempée dans le hip hop black) à l'opposé de la programmation du rejeton rhônalpin (plus blanche, rocky et passéiste). Le futur est ici, là et maintenant. Clignez des paupières. Au Loft, pas un seul décimètre carré pour respirer dans ce club gigantesque, fer de lance de l'électro local. Sur le dancefloor mis en arène par des coursives circulaires en étage, la foule hurle aux premières agressions de Vitalic. Le live abrasif du Dijonnais souffle les tympans et infecte les pores de peaux. Tous se débattent tels des aliénés encamisolés dans un voyage sonore merveilleux. "C'est génial", répète Vincent Carry en boucle. Nous ouvrirons le jour sur The Hacker avant de cligner des paupières un peu lourdes et ne brochants plus que pour mon objectif ultime : "Je veux coucher avec Vitalic". Torses suants, pantalons mi-fesses et crânes mouillés se ventilent sous le cagnard, vendredi. Au MACBA, François Kévorkian joue avec la drum'n bass, la house old school dans un mix tribal pour une mise en jambes souriante. Un bref repos sur le bruitisme ambient machinisé par Kim, Joakim & Charles nous flashgorde sur le toit d'un immeuble pour un apéritif soulful en compagnie de Lino et ses invités. Au milieu d'une forêt d'antennes de télévision, la tombée du jour élève une chaleur moite et lourde. Clignez des paupières. Montjuic 2 ouvre déjà ses portes à 30 000 danseurs. Les petits snobs prétendront que cette masse humaine donne l'impression "d'une foire, d'une usine à danser". Nous switcherons d'un Tim Wright percutant dans la grande salle à un Buddy Peace, perfectionniste du hip hop tordant et plein de grâce. En poussée de "Youli !" sur le speed garage jumpant de So Solid Crew, nous tendrons les bras à un mix sous-alimenté en son mais toujours aussi adhésif de Mathiew Herbert puis sur les shortcuts sous amphétamines imposés par 2 Many Dj. D'une sucette Chupa Chups, j'embouche le visage séduisant de William, Américain qui "come from L.A. just for the festival. Here is la crème de la crème in music". Dans le Vip Area, Spanky se fait photoshooter au cou du chanteur des Roots Manuera. Au grand jour, les corps usés, nous croisons ces perchés de la party, ceux qui ne peuvent plus dormir. Un homme se hisse au sommet d'un luminaire (photo) et refuse de descendre. Karine B. ne bouge plus. Oliverto parle tout seul, titube rempli de dopes. Xavier Guétat nous encastre dans sa BMW. À six, coincés dans le coupé décapotable, Switchy rigole de souffrances : "Là, je subis un double choc : frontal et latéral". Clignez des paupières. Vendredi, allongés sur des coussins sous le hall gothique du Daf Restaurant, Violaine et Reimé, D.A. de ce lieu chic, sirotent paisibles. Devant les chiottes, un jeune Londonien questionne : "If the toilet's doors are closed so much time that's mean people are taking drugs in". Je lui souris un classique : "Lines inside equal lines outside". Claqué de porte avant clignement de paupières sur les joues de Perrine Lacroix. A Montjuic 2, je perds les amis en extase devant Kid Koala et soumets mon corps à Richard X. William plaque ses mains sur la tête et acquiesce "Yes, they are the hymns of this Sonar" aprés l'hystérie collective provoquée par le Rocker d'Alter Ego et Pleasure from the bass de Tiga. Au Vip Area, Spanky crâne après visionnage de sa photo au bras d'Horace Andy, chanteur de Massive Attack. J'entreprends un match de basket imaginaire avec une bombas survitaminée et finis par gigoter dans une boîte en plexi transparente, distributeur géant de sucettes. Mes excès ne seront rien comparés à ceux offerts par Aliberto et David, tous deux déjà junkés à l'extrême. Smoothy sautille sur l'important dj-set de Tiga. Switchy filme un trio piochant dans la coke avec les doigts. Fermez les paupières sur tant de bonheur pur au milieu d'une foule de 5 000 incouchables en transe dans un after sauvage.

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MERCREDI 30 JUIN 2004 _ #283
 

Donnez-moi du sens

Je suis un enfant de la Génération Mitterrand, de ceux qui sont passés de l'école à la vie dite "active" avec les victoires présidentielles de "Tonton", ponctuant des âges charnières (onze puis dix- huit ans). Ma mère, communiste avant de rejoindre les idées d'une autre extrême, a dû me biberonner à la "Tonton-mania". J'ai toujours voté "socialiste" même quand rien ne m'y incitait. Tout le monde l'appelait "Tonton". De droite, de gauche, Mitterrand s'était incrusté dans chaque foyer comme un familier, l'oncle qui fascine. Son successeur restera toujours "Chirac" sans demande préalable d'adoption. Clignez des paupières. Pourquoi parler ici de Mitterrand ? Par nostalgie d'une époque qui a vu naître les radios libres, portes ouvertes sur la musique dans ma chambre de solitaire. Par nostalgie des premières rave parties, de la révolution musicale amorcée par l'acid house, des premières luttes contre le sida et pour la reconnaissance des homosexuel(les). Les années 00 ne me donnent plus de sens. La gauche n'est hélas plus mitterrandienne. Lorsque l'homme à l'écharpe rouge promouvait l'éducation et la culture accessibles et gratuites pour tous, ses enfants politiques vendent des "chèques-culture" ou des fêtes foraines aussi divertissantes qu'une merde à la télévision. Si la droite a toujours été complexée vis-à-vis de la chose culturelle et se recroqueville encore sur le "patrimoine", la gauche s'est vantée à profusion de détenir le savoir jusqu'à en devenir puante de vieilles prétentions. Clignez des paupières. Aujourd'hui, que font nos politiques ? Les socialistes ont remplacé les Grands Travaux du Père par les Grands événements, ces festivals et réunions de masse qui ont le goût d'un passé empirique et moyenâgeux où la "populace" se défoulait dans l'arène et sur la place publique, avant de retourner dans son quotidien abrutissant et surveillé. Lyon excelle, sur beaucoup de points, dans cette nouvelle ère du vide. En fin d'une nuit, Guillaume Tanhia me traitait "d'idéologue chiant, de petit branché jamais content" après lui avoir décrit les 60 lions dispersés dans la ville comme "des mako-moulages monstrueux et décoratifs dont le seul intérêt est de pouvoir être chevauchés par les fêtards drunky". Clignez des paupières. "Aujourd'hui, il y a un monde entre les hommes politiques qui initient des manifestations électoralement rémunératrices et les cultureux égocentrés sur une certaine forme d'élitisme, d'exclusion, où il ne faut surtout pas rire", synthétisait une amie. Seuls véhicules d'enthousiasme, le Théâtre de la Croix-Rousse manie le populaire avec intelligence, Serge Dorny ouvre grand et gratuitement les portes de l'Opéra, la Biennale de la danse touche la ville entière de ses merveilles en scène, le Musée d'Art contemporain organise des raves et les Subsistances accumulent des représentations denses pour s'imposer, un jour prochain, comme un lieu au sens fort. Clignez des paupières. Samedi, dans ce même "laboratoire de la création", Steven Cohen frotte une caméra le long de son corps nu. Il pénètre tous ses orifices sensitifs jusqu'à s'auto-sodomiser en doublon sur grand écran. Autour de lui, la furie enrôleuse pour masse perdue du dictateur nazi, d'un Pétain faussement sage ou de chants hitlériens. Toute l'horreur des idées transmises par haut-parleurs bascule ce que la décence bourgeoise qualifierait de pornographie obscène (un travelo à poil s'enfonçant une tige métallique dans le gland ou une caméra dans l'anus) en une défense de la chair de chacun et de son droit à la liberté de penser, de sentir et d'agir. De cette impudeur crue, l'artiste s'est investi "non pas à travailler sur la mémoire des atrocités commises par le régime nazi, mais sur notre présent qui n'est toujours pas à l'abri d'une nouvelle stigmatisation d'une majorité contre une minorité". Clignez des paupières. En final, une vidéo montre le Sud-Africain au milieu de la cour du CHRD, une croix juive surdimensionnée sur la tête. Nu sous un maquillage doux, il avance délicatement sur des platform shoes celestes. Les passants sourient. Et puis, trois flics viennent le pousser avant de le menotter. Cathy Bouvard : "La directrice du lieu a appelé la police sans même aller voir Steven. Elle a ensuite refusé de retirer la plainte qu'elle avait déposée." Sans commentaire, fermez les paupières.

Label rouge. Loin du concept-archi du Centre de secours de Nanterre. L'endroit fleure plutôt un air de pub savonnée à l'illusion de France pacifiée. Intemporel dans nos hyper-urbanités. Deux chapelles-sentinelles de part et d'autre du bâtiment. Peur des retours de flammes infernales ?... On pénètre par un porche, dans une large cour plantée d'arbres. La grotte secrète est là. à suivre...

Grand bal des pompiers de la Guillotière. Les 13 et 14 juillet à partir de 21h. 3, rue de la Madeleine. Lyon 7e.

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MERCREDI 07 JUILLET 2004 _ #284
 

L'idylle avait perdu toute crédibilité

Jeudi, la chorale À voix et à vapeur prend estrade au coeur de la chapelle de la Trinité. L'ensemble lesbien et gay donne son premier concert soutenu par des spectateurs acquis à la cause chantante. Nous organisons un casting de fantasmeurs auprès des beaux gosses qui dégorgent avec force et justesse du Bach, Gabriel Fauré ou, plus drôlement folle, le Dancing Queen d'Abba. "Je réserve le pianiste", impose Patrick P. "Le batteur sent le sexe", vise Mikael lorsque le Melly L. Quartet vient plomber le concert d'une série de morceaux jazzy-variéteux. Z2 textote sur l'écran du portable : "Pj Harvey était très bien". Clignez des paupières. "Tous ces clubbers qui pensent uniquement à se défoncer, qui n'ont plus aucune conscience politique ou ne rêvent plus à rien, c'est assez terrifiant", se consterne Patrick P. accoudé à une table haute de Lax Bar. Nous raccordons nos pratiques nocturnes sur cette violence souterraine qui, du branché à l'étudiant straight et petit bourgeois, s'invite à l'insu de la toute puissance publique. À chaque matin gris, je croise des gens usés et endormis contre un mur, là où leur corps lâche d'ivresse. Certains portent le regard tendu et cerné vers un sans lieu vague. Ici, une fille hurle que son mec ne l'aime pas assez. Là, une bande s'épaule pour un retour au domicile oublié. Depuis quelques mois, l'excès de tout active la nightlife. L'impression palpable que l'ordre vendu et imposé par nos têtes gouvernantes est défié non seulement par les petits délinquants pointés du doigt mais également par l'ensemble des jeunes adultes. Au discours étatique du "Ne bougez-pas. Vous ne courez vers aucun avenir radieux mais nous veillons sur vous et votre sécurité", la masse, moins conne qu'elle n'est prise, semble rétorquer : "D'accord, je fais semblant de vous obéir. Mais dès que vous aurez le dos tourné, je vous niquerai par le désordre et l'oubli que vous n'avez rien à nous proposer". Clignez des paupières. Vendredi, deux gogos passent les mains dans leur shorty en imprimé camouflage lors de la Military Night imposée à Lax Bar. Un Pierre, "hétéro curieux", tentera de convaincre son monde que le clubbing massif vendu à Ibiza demeure une expérience nécessaire et absolue. Nous laisserons le beau gosse pour se précipiter dans la fournaise du DV1. L'authentique et merveilleux nighclub de la rue Violi fourmille de looks imprévisibles et gueules avenantes. Sous un filet vert laserifié sur les torses nus de pimpos en action, Chloé glace le dancefloor de sonorités dark et brutales à en oublier le groove. Peu importe, tous lèvent le doigt pour en redemander. Clignez des paupières. "C'était prévisible, même nécessaire lorsque tu vois tous ces sosies dans le Marais parisien. L'idylle avait perdu toute crédibilité", sourit Super Pénélope, samedi, en terrasse de l'Escalier. à l'annonce faite par la maison Mattel de virer Ken et de donner un nouvel amant, Blaine, à la poupée Barbie©, nous sommes soulagés et inspirés : "Il faisait trop tapette. Espérons que Blaine ait un peu de poil sur la poitrine et soit un peu burné." Clignez des paupières. Marc Œvavavoum' Cardonnel nous accueille pour ce qui devait être une des plus belles Nuits de Fourvière. Toute la Nomenklatura locale s'avance vers la scène du théâtre antique : Seb Broquet promotionne son prochain dj-set à la Pointe Lafayette, Paris. Les K & K boivent, reboivent et préviennent : "Nous faisons le warm up du prochain Marsatac. Une vidéo nous accompagnera et montrera une biche courir puis Britney Spears foncer dans l'anus de la bête." Antoine S. se passionne pour les supporters de rugby. Thierry Pilat et Greg, de Jarring Effect, doivent duétiser "underground" au bar. Sur scène, Télépopmusic mixe de la soupe froide et indigeste avant de supporter un live de The Infadels. Clignez des paupières. The Rapture joue un peu moins costaud qu'au Ninkasi Kao mais toujours dans l'upperclass. Marie-Stéphane Guy, en pleine déroute anti-regendering, déclare forfait après avoir crâné : "Touche mes cuisses. Tu as vu les muscles ? Chaque week-end, je suis entourée de superbes surfers". Nous devrons, enfin, tenir nos oreilles à l'écart des Glimmer Twins, ersatz peu inspirés des 2 Many Djs, pour finir cette soirée passable sur un live de Vitalic, méchante dose d'énergie vigoureuse qui, d'Emma et Anne LS à Christelle Chambre (photo) et David Cantéra, provoquera une sauterie générale dans l'arène à en perdre souffle et faire perdurer notre idolâtrie pour le Dijonnais. Fermez les paupières.

Label rouge. Vécu la moitié de ma vie en face d'une caserne. Aucun fantasme, je le jure. Mes compagnons de bal virent au rouge, s'échauffant aux postures hiératiques des pompiers. String et tenue ultra-vulgaire, charte vestimentaire des traqueuses de GL ou LGP. Brigade d'esthétique sur d'autres frontsŠ Un examen des bars à thèmes s'engage...

Grand bal des pompiers de la Guillotière. Les 13 et 14 juillet, à partir de 21h, au 3, rue de la Madeleine, Lyon 7e.

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MERCREDI 14 JUILLET 2004 _ #285
 

Gros plan sur le poil de Tony

Depuis le printemps, tous les quinze jours, je retrouvais les "têtes pensantes" de l'association Lesbian and Gay Pride de Lyon pour la préparation de la marche arc-en-ciel. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai mis les pieds dans cette organisation. Mardi, lors d'une réunion de bilan post-manifestations, je trouve quelques réponses face au conglomérat d'associatifs homo. Avant de m'attarder, un jour prochain, sur le fonctionnement de ces petites structures presque vides de tout, l'impression première pour un novice qui s'investit là-dedans peut se résumer en quelques lignes. Le "milieu" associatif gay ressemble, encore plus que tout autre "réseau", à une assemblée de royalistes sans couronne où la consanguinité fait loi. Il n'est pas lieu de coucheries mais de rivalités mesquines, prétentions à courtes vues, défiances des énergies entrantes et égocentrismes pitoyables. Il y a, dans ces machins, l'idée forte et paranoïaque du "tous contre nous". Les hommes politiques, nouveaux bénévoles ou commerçants gays sont perçus comme des ennemis au génie des pédés associés. Clignez des paupières. J'adhère à cette analyse : le génie peut avancer seul et s'imposer naturellement à tous. Le malin et pas trop con s'insère dans l'ensemble afin de composer avec ceux qui peuvent servir sa cause ou son ambition. Le crétin s'enferme dans son monde et martèle une vérité qu'il croit hélas indiscutable. Clignez des paupières. En sortie d'assemblée, Barth flashgorde une descente alcoolisée à l'United Café. Une belle bimbo le frotte au comptoir et, en cinq minutes de chaud aux yeux, propose : "Tu as une voiture ? Tu habites où ?" Le goujat aimable fixe une autre proie. "Je sais que tu veux m'aimer. Je t'attendrai ici toute la nuit pour que nous partions ensemble", m'accroche un joli idiot et futur amant facile à bâillonner. Fatigué, j'accepte la baise proposée et cligne des paupières pour échapper au bavardage de ce one-shot accidentel. Vendredi, le quai du Rhône aligne ses guinguettes humidifiées par les averses. Devant le réchaud du Soup Mix, Pierre le Magnifique me promet : "J'ai un stylo anti-cernes à t'offrir. Ce ne sera pas un Yves Saint Laurent mais un Jean-Paul Gaultier avec un pinceau pour les cils". Sur un bol de soupe au pistou, Patrice Béghain souffle : "Baptiste, vous ne m'aimez plus ?" En opération spéciale, The Firegirl (lire son dernier post scriptum) recrute de nouveaux participants au prochain bal des pompiers de la Guillotière. Clignez des paupières. Anne LS encourage le flux des badauds qui longent le fleuve à danser avec Alain Turgeon. L'écrivain s'ébouriffe en "no-mix-no-sense" sur la guinguette de Là Hors De et provoque des poussées de "youli !" amuseurs. Plus loin, Ty Von Dickxit soulève sa djellaba, exhibe sa queue avant d'exposer un poil pubien sur notre table. Cart 1 et Emma surjouent la régression scato : "Prend une photo, en gros plan, du poil de Tony". Fred Sicre annonce l'ouverture prochaine de son Vercoquin, hybride d'un bar coolant et d'une cave à vin délicate. Sur la Presqu'île trempée, Julien-Justin nous balade d'un 10, surpeuplé de gays présumés importants et de blondes laquées, vers l'United Café, redéfini en plage pour pimpos overdrunky. Clignez des paupières, face au lever du jour, sur les mollets tendus de deux serial fuckers en éjaculation à La Jungle. Dans quelques années, les berges du Rhône seront peut-être devenues une zone de flânerie populaire. Le fleuve sera caution de bien-être et valeur touristique. Le Quai des Guinguettes reflète cet avenir probable : il ne s'y passe rien mais tout passant s'y sent à l'aise, même si le commerce est l'accompagnateur principal du parcours pédestre. Samedi, en poste sur le green à danser de Lyon Capitale, Raphaël Ruffier souffle ses bougies d'anniversaire tendues par Laconque. Nous rions et chorégraphions du n'importe quoi sur Michael Jackson puis Claude François. Clignez des paupières. Sur la terrasse chinoise du trio Chavent-Stifter-Cantéra, Super Pénélope et Marie-Stéphane Guy défilent en show-girls ultra-féminines devant Catherine A., Claudius et A Jackin Phreak. Les Twins K débutent leurs excès. Z2 et Carla papillonnent près des lampions rouges. Clignez des paupières. Tous laisseront notre dignité au bar de La Tour Rose. Julien des Twins K (photo) voudra lécher le sexe de Super Pénélope entre deux déculottées. Z2 et Fabrice imposeront une mise en boucle du rocker d'Alter Ego. Catherine A. prendra équilibre joyeux dans les bras de Claudius avant de fermer les paupières.

Label rouge. Partenaire particulier cherche... Rêvé toute une année que revienne le 14 juillet. Bottes alignées devant les chambrées. Odeur de cuir, rance. Moiteur. Sirènes bitonales. Attente. Magie d'être au coeur du secret et de l'interdit. Cachée dans une caserne. Dernier bastion de liberté absolue, tolérance. Apprentissage du sens généreux. Pour de vrai et sans cynisme.

Grand Bal des pompiers de la Guillotière. Mercredi 14 juillet à partir de 21h au 3, rue de la Madeleine, Lyon 7e.

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MERCREDI 21 JUILLET 2004 _ #286
 

Ils mènent une vie normale

Il se sent libre de ne plus être dans les "affaires". Nous suivions ses migrations de L'Escalier à Mon Manège à moi jusqu'au Comptoir Saint-Hélène et, enfin, au Campbell. Ce mardi, Jean-René est libre, en retrait de ses beaux bars bienfêteurs. Sur les berges, Quai des Guinguettes, il me bise à toute gorgée de bière et croit déceler une féminité romanesque chez Marie-Stéphane Guy. Face aux danseurs en ligne de l'espace fluvial Lyon Capitale, nous piochons dans un sac à bonbons entre Laurent Radix se dandinant au bras de sa maman, Petit Poucet en retour des plages cannoises ou Paul Satis, toujours peu enclin à la déconne. Clignez des paupières. Avant notre départ pour la caserne de la Madeleine, les portables imitent des gyrophares fluorisés et textotent nos départs pour le bal des pompiers attendu. Robert V. inscrit : "Je passe par rue Pierre Corneille (autre fête de camions rouges, ndlr) avant de vous rejoindre". Assis sur le bar, Christian Johan Bégot trinque à cette future quête du sacré mâle au casque d'argent. L'homme délicat, qui fêtera à la rentrée les 30 ans de sa boutique CJB en compagnie de guest stars du stylisme, décline notre invitation à danser. Craignait-il un trop-plein de filles faciles et mal fringuées ? Clignez des paupières. Dans la cour de la caserne, les femmes se sont mises sur leur 18 soit une débauche de jupes courtes, chemisiers à fanfreluches ignobles et regards surlignés vers un unique et obsessionnel objectif : baiser un pompier. Ici, le commun des mortels mâle n'existe plus. Super Pénélope lance sa tournée des quatre bars à thèmes et relève : "Le winter bar est le plus réussi et fournit les plus beaux soldats". Frédéric Sicre se sait plus où donner des yeux. Robert V. nous conseille : "Pour réussir à tirer un pompier, il suffit de lui faire oublier, l'instant de trente secondes, que tu es un mec". Clignez des paupières. Dans la chaleur du bar à champagne, loin du dancefloor en chant sur une musique ancestrale, Jean-Pierre Flaconnèche siphonne quelques coupes. Nous vidons les bouteilles en matages intensifs de toute part. Jean-René se prend d'affection pour une "Michelle Pfeiffer dans dix ans", blonde des champs décolorée, permanentée à l'ultime et attablée avec son pompier de mari. "Voilà un couple heureux. Ils mènent une vie normale, contrairement à nos existences compliquées", affirme le gentleman comme envieux d'une image du couple que nous serons, à jamais, incapable de singer. Au winter bar, je pagaie dans la neige synthétique. Un homme du feu me décore de l'installation tandis que Marie-Stéphane se permet toutes les poses photographiques en poigne à une planche de surf et au cou d'un Tony, proie unanime de tous les vagins en flamme. à la standing fixation de Fréderic sur un Damien vavavoum, je m'attarde auprès de Yannou. The firegirl, "complètement nympho ce soir", selon Primabella, peste : "Yannou ? Pour porter un surnom pareil, il doit être vraiment trop brave... Moi, il me faut un mâle dur et direct qui me prenne à quatre pattes." Drunky, nous applaudissons l'arrivée aux fenêtres en étages d'une dizaine de pyromanes encasqués qui brandissent des torches en feu et illuminent la cour d'un rouge chaud. Clignez des paupières. Après une tentative de dégrisement au Medley, un serial fucker brûle mon sang par reniflement intense de poppers dans un box de La Jungle. Clignez des paupières. La fête Nationale marquera le début du relâchement d'attention et d'entrain. Ma tête se vide, vagabonde dans le rien. Mon corps se détend, demande le sommeil que mes nerfs lui refusent trop souvent. Les jours de juillet commencent à exiger calme et tranquillité. Je crois, encore, qu'à force de trop abuser et pousser mes limites un peu loin, je finirai par claquer. Clignez des paupières. Pourtant nous récidivons, samedi, sur la Guinguette chinoise. Catherine A. est partie pour Barcelone et Patrick P. en revient le teint sablé d'un soleil catalan désirable. Christophe Boum et Primabella nous convient à un souper en appartement sous des enceintes pleurant un crachin du mix pourtant amourable des Twins K. Sur les quais, nous ramassons un PV déplaisant sur le pare-brise. Je pars râler au milieu d'un troupeau de CRS posté sur le trottoir. "Oui, c'est un PV. Et alors ? Monsieur, vous ne conduisez pas, j'espère. Votre haleine semble chargée en alcool", me casse un bleu sarkozique. Je remballe mon audace et promets vengeance sur le prochain flic que j'allongerai dans mon lit. Clignez des paupières. Le spleen des nouvelles chantées par Boris Vian accompagne notre repas nocturne. Christophe chante. Stéphane Breyton nous rejoint pour le dessert. Super Pénélope et Anne LS nous attendent à l'after guinguette donné chez Philippe Chavent en texto : "Prenons La Tour !" Devant l'hôtel, certains tentent de reprendre leur souffle. à l'intérieur, une ambiance pour aveugles nous fait descendre des Martini Dry à ne plus pouvoir marcher droit. Un ressenti de non-partage nous ferme les paupières noircies.

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MERCREDI 28 JUILLET 2004 _ #287
 

Les mariés étaient en noir

Le premier tend sa main vers mon entrejambe. Selon le rituel commun, si le mec n'est pas repoussé et peut, dès lors, glisser ses doigts sur le membre, le "one-shot" débute. Vendredi, à La Jungle, toujours ces mêmes signaux. Je suis dans la bétaillère du fast sex et soupèse l'allure de la proie. Si elle se fait craintive et balance un bon physique, j'attaque. Si elle transpire le sexe avec des yeux affamés et renifle dans tous les recoins un bout de chair alors, je patiente afin de la faire monter d'un cran dans son urgence à consommer. Puis la harponne crûment ou l'ignore lorsqu'elle se montre trop idiote. Si elle ne bouge pas et me mate, je vérifie dans ses gestes et sa posture qu'elle ne se révèle pas être un prédateur. Je suis prédateur, comme tous, et décide de mon envie et la soumets. La baise en bordel, lorsqu'elle devient très courante, évite de se branler. Là est une question. La masturbation n'est-elle pas accompagnée d'un fantasme ou d'un chaud souvenir ? Clignez des paupières. Mes ASSA (Amants Sans Suite Amoureuse) m'ont non seulement vidé les couilles mais aussi la machinerie à créer du désir. à trop considérer mon gibier comme un ensemble de corps masturbant, je perds peut-être mes croyances. Clignez des paupières. Alors le premier se colle à mon torse. Le sien est à température ambiante, ferme et sans électricité rotor. Il n'embrasse pas. Bien. Il déboutonne mon pantalon. Standard. Il sort ma queue. Standard. Il ne me regarde pas mais voudrait mimer des répliques kilométrées dans les pornos gays. Je ne supporte pas ces animaux savants, candidats au doublage d'un X américain. Je quitte le numéro et avance vers un autre. Clignez des paupières. Le deuxième n'est pas grand et confirme ce constat : les petits gabarits veulent toujours bien faire comme s'il avait un complexe d'infériorité. Sa peau frémit de petits spasmes nerveux. Crispé mais gourmand, il soulève mon t-shirt pour sentir mon coeur. Nos bras en tenaille nous compriment l'un, écrasé contre l'autre. Comme une tentative de fusion. Clignez des paupières. Samedi, en dîner chez Frédéric Sicre, A Jackin Phreak réaffirme sa fascination pour les cannibales. Selon le deejay producteur, il est intéressant de voir "toutes les expressions couramment employées qui appellent à plus s'intéresser à ces tueurs". Le cannibale bouffe, goûte, mange ou boit comme un amoureux passionné. Au "bouffer la chatte" exemplaire, nous avançons vers l'idée de possession de l'autre, de fusion, où l'on souhaite l'autre en soi. Michel édulcore la discussion avant de prétendre que "le mariage homo est un droit". Je m'échine à démonter ce bonheur bourgeois : le mariage est un truc pour hétéros avec toute la symbolique sociale et religieuse qui va avec. Pourquoi les pédés devraient-ils, au nom du Droit, se fondre dans une forme d'union dont on connaît tous les limites et abâtardises. Les pédés ont bien "inventé" le Pacs, même juridiquement imparfait. Les hétéros l'utilisent, même imparfait. Pourquoi les gays ne peuvent-ils pas réinventer une nouvelle conception de la vie en couple, laquelle sera peut-être aussi modèle pour certains hétéros ? Imaginons un mot comme "épousette" (ou autre appellation un peu tapette) qui ouvrirait les mêmes droits qu'un "mariage" mais porterait une nouvelle symbolique plus ouverte et tolérante que tous les pièges moraux et castrateurs tendus aux Adam et Eve. Comment ne peut-on pas sourire en voyant les mariés en noir-homme et blanc-femme de Mamère ? Si certains veulent se fondre dans la normalité, pourquoi pas. Mais quel gâchis médiatique que cette histoire de Bègles. Tant d'encre alors que la communauté gay pourrait poser sur la place publique des questions plus préoccupantes. Quid de la prévention contre le sida et de la sérophobie régnante ? Aujourd'hui, il n'y a plus d'Hervé Guibert pour montrer son agonie en direct à la télé. Il demeure des êtres silencieux et souffrants qui cachetonnent leur trithérapie d'occidentaux favorisés et ne sont pas prêts de dire, à une terrasse d'un café : "J'ai le sida et mon traitement ne fonctionne pas" ou "Merde, je suis séropositif." Vingt ans que cette maladie existe et on ne peut toujours pas prononcer "un sida" comme n'importe qui le ferait pour "un cancer". Le pire est que certains exigent une loi contre l'homophobie. Bien, utile. Ces mêmes défenseurs du "même droit pour tous" (droits dans leurs platform-shoes) ne s'inquiètent pas, de l'intérieur, sur cette tendance lourde à se taire lorsque l'on est malade, à survendre le jeunisme et le propret, à développer une certaine forme d'intolérance raciale (sauf si le mec est un peu caillera et sexy) et envers tout ce qui n'est pas dans le moule de l'anonymat communautaire, de la normalité sans histoire. De cette respectabilité fadasse, le mariage, et ne pas se faire traiter de "gros pd" semblent, en effet, des revendications justifiées. Je ne m'imaginais pas être homo assumé au milieu de ces semblables aspirant à être "comme tout le monde". Fermez les paupières.

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MERCREDI 04 AOUT 2004 _ #288
 

Goudrons

Dans l'inertie caractérisée de la semaine précédente et la perspective de laisser cette chronique en circulation pendant trois semaines sur papier, je dois écrire un texte un peu solide au cas où un(e) touriste de passage monterait en amour pour ces lignes à longue durée. Or, rien à raconter de très conséquent. Je pourrais aborder quelques sujets tenus en berne pendant la saison pleine et speedée mais ce serait un flot de petites méchancetés à destination des crétins et malpolis qui nous entourent. Clignez des paupières. Quoique, avant de rejoindre Super Pénélope dans une villa sudiste pour des journées d'addiction à la lecture de Voici et autres activités superficielles mais nécessaires, un vidage de sac peut être possible. Quoique, avant de fumer au bord d'une piscine de luxe chez Marie-Stéphane Guy qui, par crainte que je vomisse devant tant d'espaces naturels, m'a promis de bâcher en bleu ou goudron tout ce qui pourrait ressembler à de la végétation, un tri d'idées ne fait pas de mal. Quoique, avant d'user les culots de bouteilles dans un paradis "romain" avec Christophe Boum et Primabella, les questions de trop peuvent être évacuées. Clignez des paupières. À chaque interlude estival, la question de savoir si j'ai toujours envie d'écrire ici amène le doute. "T'es trop vieux pour la nightlife" ou "On va faire sponsoriser ta rubrique par un club du troisième âge", me pique régulièrement Jean-Olivier Arfeuillère, laisseur-aller de Nuits mobiles. -"Pour être honnête, ta rubrique, je ne lis que les noms en gras", charge un présumé fidèle. -"C'est abscons", claque un autre. "C'est toujours la même chose" ou "Trop de cul", voire, pour celles et ceux qui pensent encore que mon avis pourrait (in)valider leur mince notoriété, - "C'est dégueulasse ce que tu as écrit", se conjugue avec -"Tu romances un peu là" et - "Dans ton papier, tu ne m'as pas vu. Ok ?" Clignez des paupières. Tous ces retours traités, je me défends plutôt bien ici. Mon écrit demeure imparfait mais vif. J'emploie des expressions souvent malheureuses, trop imagées et produisant un triple sens incontrôlable. Mes phrases sont trop longues. Je m'énerve avec les répétitions faciles de transition du type "alors que" ou "lorsque". Mais dans mon obsession pour l'engagé et le caractériel, je sais éviter tous les gimmicks vulgaires du métier ou perles du "je-n'en-sais-rien-mais-je-donne-quand-même-mon-avis", telles les points d'exclamations (l'horreur rédactionnelle absolue), de suspensions (circa "lecteur, finissez ma pensée car je ne sais pas comment vous l'écrire") et autres formules insipides : "un(e) des plus", "tendance", "gageons que", "donc" ou le terrifiant "force est de constater". En somme, sur la forme, je tente de forcer le texte avec le peu de vocabulaire possédé. Sur le fond, c'est l'incompréhension presque totale. Pédé, les hétéros me trouvent rigolo et "sexe" lorsque mes "semblables" me considèrent comme salaud. Pour confondre ces jugements, ce qui m'intéresse politiquement dans cette mise à nu hebdomadaire peut se résumer ainsi : l'ombre, in extenso le nocturne, vaut mieux que la pleine lumière. Répondre instinctivement à ses pulsions, ses envies et intégrer que l'on va mourir, de façon naturelle ou pas, sont les deux seuls bonheurs offerts par la vie que l'on foule ou refoule dans l'obscurité. Clignez des paupières. Globalement, je suis perçu comme un "alcoolique, mondain, branchouille et drogué". Beau portrait. En chatting sur Internet, un internaute chasseur questionne : "Au fait, qui es-tu ?" Je réponds : "Un mec très bien au regard des ami(e)s qui l'entourent mais avec un passé assez lourd." Il est prétentieux, voire égocentrique, de dire, écrire, "je, je, je". Encore plus de concourir au titre du "Je suis un mec très bien". Ce diagnostic flatteur résulte, par-delà toute ma stupidité répétitive, du fait que mes référents fondamentaux ne peuvent plus être familiaux (la vermine souterraine s'est chargée d'effacer les traces parentales) mais amicaux. Mon existence tient à mes relations amicales. Uniquement. Dangereusement. Les parents, qu'ils soient cons ou pas, l'attache est là. En leur liquidation, le choix obligé de proches permet de mieux savoir qui l'on est, ce que l'on "vaut". "Je suis un mec très bien" car mon entourage, intime et marquant, est objectivement extraordinaire. Il me maintient en vie et me rassure sur ma valeur. Clignez des paupières. à l'approche du départ en vacances, je crains de ne pouvoir supporter l'absence de la ville, ses vies, son béton et goudron. Lyon est une prison pour quiconque veut bien en sentir l'urbanité, certes très faible la première quinzaine du mois d'août. Je dois vadrouiller extra-muros pour m'aérer les neurones mais ne fais nullement légion avec ces campagnards qui imaginent qu'ailleurs, c'est plus excitant ou "branché" que là où ils vivent. C'est idiot mais je dois partir en vacances. Fermez les paupières en vue du retour à la source, ici.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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