INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 24 DECEMBRE 2003 _ #257
 

Mars veille

Les vagues sentaient le sel chaud et les rochers brûlaient la peau. Nous sautions dans l'eau à plus de cinq mètres de haut. La serviette vichy du pique-nique se mouillait de nos gouttes de bain. C'est ainsi qu'à notre arrivée à Marseille, mercredi, je me souvenais de mon dernier séjour près du Vieux Port, dans des calanques protectrices et enlaçant Le Bimb d'amour. Je connais très peu la cité phocéenne intra-muros et me balade, tel un touriste curieux, dans les rues adjacentes à la Canebière. Une foule populaire nuage les trottoirs de pieds énervés, tranquilles ou hésitants. La ville m'accroche. Elle a ce goût un peu passéiste de la mégapole cosmopolite et riche de sa pauvreté. Rien à voir avec la presqu'île lyonnaise où les pigeons dandinent leur plumage lisse. Ici, vieux magasins familiaux et boutiques originales accrochent l'il tandis qu'à Lyon, et partout où l'argent coule, ce sont les mêmes devantures, toujours les mêmes. Je me perds dans les alentours du cours Julien, le quartier "bobo" comme me le vantait un pimpo de l'office du tourisme. Clignez des paupières. Christian R., après avoir testé trois chambres de l'hôtel ("Celle-ci sent le chaud. Celle-là est trop petite. Mais où est la vue sur la mer, telle qu'ils l'affichaient sur le site Internet ?") me lance dans une tournée des bars gays locaux. Au nombre de trois, la nuit tombante, tout est un peu morne, "provincial" comme disent les médiocres qui rêvent de Paris, la triste. à l'énigme, un prêt-à-tout nous propose : "On peut faire un truc à trois ? non ?" Non et clignez des paupières. Jeudi, nous prenons un dernier air marin sur la Corniche avant de tracer les hommes seuls en drague sur les aires de repos autoroutières. Amusant. Tout réaccélère, vendredi, au Palais Saint-Pierre où talentueux et moins fêtent la sortie de l'annuaire du Club de la Presse. Nathalie Cayuela m'offre son cur avant que nous flashgordions à La Marquise puis à l'Ambassade pour transpirer sur Alex Kid et Jovhon. Et finalement, se prendre une bûche dans le foie. Fermez les paupières.

Les clés de 2003 (1/2)

Tout, et le reste, de ce qui marqua cette année de night life.

Club : l'Ambassade. Le mythe n'est pas mort et mélange toujours, et en corps, les house-purists, fashion victims et b-boys de la ville.

Bar : le Péristyle de l'Opéra ou comment Philippe Chavent installe LA terrasse de l'été, douce, jazz et à farniente.

Soirée : Bal des Pompiers du 14 juillet à la caserne Saint-Louis. Show pyrotechnique kitchissime, lieu paradisiaque pour fantasmes, déconnes et consommations sexuelles pour certain(e)s.

Dj at work : Laurent Garnier à Sonar (Barcelone). Le godfather de la house française clôture la Mecque des musiques électroniques par un dj-set à se fusiller les vertèbres.

Couple : Marie et David Cantéra. Sexy et juste ce qu'il faut borderliners, les nouvellement fiancés forment le plus réussi des amours.

Cocktail : les 10 ans d'Euronews à l'Opéra. Si ce n'était pas le pince-fesse le plus fou, l'événement assurait une descente à puits perdu dans le champagne. Nous n'avions vu telle générosité alcoolisante depuis l'inauguration du casino Le Pharaon.

Mondains : Nadine Fageol, Guillaume Tanhia et Jean-Luc Very. La première est capable de sortir les pires saloperies sur les pique-assiettes invités. Les deux autres, un dandy adorablement surjoué et un communicant souvent critiqué, sont capables de décoincer n'importe quel jeté de petits fours.

Expo : Christian Boltanski et son Happy Hours dans les vestiaires de la piscine du Rhône. Sur sa fin, la Biennale d'art contemporain offre une installation troublante et funèbre.

Spectacles : Foi de Sidi Larbi Cherkaoui, interprétée par les Ballets C. de la B. au Tobbogan, et Frigos de Copi adaptée par Gilles Pastor, interprétée par Jean-Philippe Salério, à la Villa Gillet. Si vous avez loupé ces deux pièces, vous ne devriez plus pleurer des "La culture à Lyon, c'est vieillot et sans intérêt". Deux vrais chocs sensibles.

Hymne : Vitalic Poney EP. Quand le Lyonnais patauge dans la musique soft et presque "réfléchie" pour rouleurs de joints, un Dijonnais sort la bombe body-music planétaire de l'année à transporter nos corps remplis d'extase et en sueur dans une techno psychédélique que certains annoncent révolue.

Album : The Soft Pink Truth Do you party ? ou comment se sentir heureux et plein d'espoir dans la créativité des artistes électro. "House music still alive".

Objet : la lanière au cou. Ce lazy revival, inspiré des "enfants-à-la-clé", attache l'urbain à son portable, ses clés d'appartement et, nec plus ultra, sa carte mémoire USB. S'enquincaille au cou ou s'enfonce dans la poche du pantalon, prête à dégainer.

Soulagé : Trublyon inaugure une nouvelle presse lyonnaise, arty, légèrement "underground", carrément vigoureuse.

Le pire : la communication visuelle des Nuits Sonores. Ringarde, sans âme et triste seront les impressions offertes par l'affiche (et autres déclinaisons en flyers) du premier festival électro de Lyon qui réussira, malgré cette imagerie bouseuse, à faire danser 9 000 personnes sur trois jours. Félicitations.

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MERCREDI 07 JANVIER 2004 _ #258
 

Les clés de 2003 (2/2)
Tout, et le reste, de ce qui marqua mon existence cette année.

Dans l'édition précédente, je couronnais l'Ambassade (club de l'année), le Péristyle de l'Opéra (bar), le Bal des Pompiers (soirée), Laurent Garnier (dj-mix), Marie et David Cantéra (couple), les 10 ans d'Euronews (cocktail), Nadine Fageol, Guillaume Tanhia et Jean-Luc Very (mondains), Christian Boltanski (expo), Sidi Larbi Cherkaoui, Gilles Pastor et Jean-Philippe Salério (spectacle), Vitalic (hymne), The Soft Pink Truth (album) et Trublyon (média). l'exercice est idiot, définitif et prétentieux. En fin d'année, il se trouve pourtant être un bon marronnier pour tous journalistes et lecteurs plus préoccupés par l'actualité de leur dinde farcie que celle du monde qui les entoure. Sous ma plume, il est une échappatoire facile à la déprime provoquée par l'approche du 365e jour. Décerner des petits prix dont tout le monde se tape est plus simple que de démêler mon esprit. à chaque date symbolique (anniversaires ou nouvel an), je me crispe et regarde derrière. Ces jours décrétés "noirs" ne sont rien d'autre que d'inoffensifs chiffres imprimés sur un calendrier. Pourtant, je refuse d'avancer, de franchir la barrière chronométrique. Ma remise en question est globale. à tour de cogitations, je suis un inadapté, un cynique toujours pas aigri, un amoureux contrarié, un maladroit brutal, un alcoolique joyeux, un hésitant, un suicidaire sous camisole ou encore un journalier perpétuel du sans lendemain. La liste est longue et mon autodérision, très courte. Clignez des paupières. Et puis, il y a les déceptions, les jalousies sans fondement et les agacements. Rétrogradons dans cette année 2003 et ses ruptures. En janvier, je romps tout contact avec mes grand-parents. Je ne veux plus faire d'efforts face à leur manque de curiosité sur mon quotidien ou mon avenir incertain. Depuis le décès de mes parents, je n'étais que le "fils-de-ma-fille-morte" et le "fils-de-mon-fils-mort". Ma consistance n'est, à leurs yeux, que symbolique post-mortem. Mon grand-pater m'appelait parfois par le prénom de son enfant perdu. Troublant. Trop vexant. Alors, je préfère ne plus les voir ou entendre. Clignez des paupières. La deuxième cassure sera mon débarquement printanier de mon petit travail salarié. Certains pensent que mon gagne-soif est ici, là, dans ces colonnes. Avec toute l'affection que j'ai pour mon directeur de publication, Lyon Capitale est loin de se poser en bailleur de fonds principal face aux plongées abyssales et rouge vif de mon compte bancaire. Ainsi, je cumulais Nuits Mobiles et cet ailleurs de dessinateur industriel docile. Après douze années d'études électriques, je me trouve limogé. Soulagement puis questionnement. Que faire après ? Dessinateur tranquillisé ou journaliste précaire ? En cette nouvelle année, je m'en veux de ne toujours pas avoir choisi. Clignez des paupières. Au début de l'hiver, suite à un différend personnel avec une amie commune, Mon épouse me pousse au divorce. Je ne sais pas si elle le vit bien. J'en souffre toujours. J'ai du mal à comprendre comment ne plus partager avec quelqu'un d'aimé alors que l'on ne s'est même pas disputé. La seule affirmation positive procurée par cette rupture est l'assurance qu'une relation amicale ou amoureuse ne peut perdurer que si elle est vécue en binôme exclusif. La grande farandole amicale est dangereuse : "l'ami de mon ami est mon ami" peut vite se pervertir en "l'ennemi de mon ami est mon ennemi". Clignez des paupières. J'ai été jaloux du bonheur des autres. Ce grand classique pluriannuel m'a encore secoué en 2003. Fréquenter ou rencontrer des personnes qui baignent dans "amour, gloire et beauté" est vite agaçant lorsque vous pataugez dans "sexe, doutes et fauché". Je me raisonne souvent très vite : il m'est rassurant d'être entouré de proches stabilisés, souriants et tranquilles lorsque j'ai parfois l'impression de trop patauger avec des névrosés en errance qui ne m'inspirent aucune dynamique. Enfin, à côtoyer certains de ces présumés bienheureux, je ne suis pas sûr de vouloir leur place. Clignez des paupières. En relisant ce texte, je me rends compte que la joie et moi ne sommes pas très proches en ce début d'année. De toute façon, je n'aime pas les années paires et encore moins l'hiver. Demeurent toujours et encore ceux, ces chers et rares, qui m'éviteront d'avoir à passer d'un "Noël au bourdon à Pâques au crématorium" : Merveilleuse année et plus que deux mille mercis à Super Pénélope, Christophe Boum, Christian R et Frédéric Sicre, Stéphane Breyton, Pilou, dj Arnie, Marc Gassion. Très bonne année à ceux que je n'ai pas encore rencontrés que j'aimerai forcément, qui me feront bander, me surprendront, que je critiquerai, que je ne laisserai pas indifférent, qui m'aimeront ou me feront peut-être perdre la raison. Fermez les paupières.

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MERCREDI 14 JANVIER 2004 _ #259
 

Serial Acting

Je me souviens de l'inauguration des Subsistances, rendez-vous cloisonné par une "pipolisation" outrancière. La concentration de communicants, journalistes, personnalités culturelles et élus était telle que l'ego de chacun explosait en plein dîner sous la verrière. Tout l'art putassier des "public relations" consiste, pour un fourvoyeur de bricoles artistiques, à flatter le responsable d'une institution qui lui-même graisse la manche de l'homme politique, grand argentier de la chose. En petit comité, le manège n'étourdit pas : il amuse. Dans un attroupement général, la surcharge de fausses caresses provoque une overdose sucrée et dégoûtante. Clignez des paupières. Vendredi, rien de cela lors de la réouverture des nouvelles Subsistances. Catherine Bouvard et Guy Walter ont su diluer les "huiles" locales dans un parcours à curiosité artistique où l'orgie alimentaire ne se trouve pas sur un plateau de petits fours mais dans les salles du site, avec les artistes. Je ne tirerai pas sur l'ambulance en abordant l'ère Klaus Hershe ou la réfection luxueuse de ces vastes studios par Denis Trouxe : trop cassant et plus le temps. Clignez des paupières. Alain Turgeon et Z2 fêtent leur anniversaire. "C'est ici, lors de l'inauguration officielle, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois", swingue Z2, coiffé d'un volumineux chapka soviétique. "Pour cette nouvelle année, j'ai pris la résolution d'arrêter de manger du saumon d'élevage", décide l'écrivain dans la cour principale. Pierre David a redécoré le hall d'accueil tandis que le personnel laisse tomber la symbolique "caviar" perlé du graphiste René Walker pour le laboratoire "chimique" des blouses bleues et d'un "Su" brodé, estampe définitive et groupusculaire. Cathy confirme à Super Pénélope : "La blouse est très en vogue en ce moment". Juste même si je ne réussissais pas à obtenir un exemplaire de la jolie toison expérimentale. Clignez des paupières. Dans la Boulangerie, Mister Chocolate et le Kanardo duo s'assoient au pied d'un piano. Régine Chopinot et Bernard Lubat bataillent une lutte libre entre bruitisme cabotin, contorsions dansées, free jazz et partie de jeu sur une table sonorisée grinçante, souriante puis violente. Le spectacle rafraîchit par sa spontanéité maîtrisée. Nonobstant, certains y verront un mépris du public par Chopinot et d'autres, la présence physique trop écrasante du musicien par rapport aux petits pas bien convenus de la chorégraphe-danseuse. Clignez des paupières. l'acting fort de ce week-end arty s'impose sous la verrière. Steven Cohen avance sur les pavés obscurs. Surélevée de platform shoes vernies, sa démarche est fragile. Son corps file tel un funambule perché dans l'insécurité atmosphérique. La seule couverture qui le protège du froid, de la nudité crue et de l'obscurité encercle ses hanches : un chandelier de cristal éclairé de bougies électrifiées. l'attirail clique à chacun de ses pas hésitants. La créature illuminée se treuille au ciel, accompagnée par un chant classique. Le lustre est beau et chaud. Ses mouvements insecure incitent à l'envie de protéger cet être, de ne pas casser cette merveille. Puis le performer sud-africain clopine vers sa sortie au milieu des spectateurs. Une vidéo se projette alors sur le grand écran. l'artiste blanc et juif s'invite, dans la même tenue scintillante, au milieu d'un bidonville "black" en destruction à Johannesburg. Il est scruté, aguiché, moqué, risque la violence mais continue de poser, de poser les bonnes questions. Clignez des paupières. Au Cosmo, Perrine Lacroix sourit et me plaît. François OKanardo' Verdet espère son expo "Pano" pour la fin du printemps prochain. Perrine annonce sa prise en art de la galerie BF15. Sous la garden tent centrale, une drum'n bass ennuyeuse nous fait saluer Carla et Stéphanie, Hubert Julien-Lafèrrière ou Nassaboy. Emmanuel et Mister Chocolate s'échappent. Patrice Béghain tourne des talons. Clignez des paupières. Sous les néons bleus du Double Side, un pimpo m'enferme dans une cabine. Il m'aspire la queue. Je me plaque contre lui après éjaculation. Il me repousse : "Je ne suis pas un tendre. Je suce et c'est tout". Clignez des paupières. Samedi, Christian R. et Frédéric Sicre se plaignent, à raison, dans le centre d'art : "Il y a beaucoup de jeunes des Pentes, présumés rebelles". Nous arrivions pourtant à la grille d'entrée des Subs avec un salut chaleureux de Serge Dorny, homme vavavoum et pressenti empreint d'une humilité sincère. Clignez des paupières. Gilles Pastor teste son "Outing" auréolé d'une couronne lumineuse dans un atelier. d'une voix lactée, l'auteur-metteur en scène se déglingue rapidement en paranoïaque speedé qui voit des "épileptiques" partout. Jouissif à en perdre son lait. Clignez des paupières. Après avoir visé que "Vitalic deviendra le David Bowie français", en symbiose avec Cyrille de Kubik Distribution, j'ai du mal à fermer les paupières dans ma course à l'Ambassade, le Medley et un double sex-shot à La Jungle : "Tu aimes mon cul ?" approuve en question un serial fucker en équerre contre le mur du sex-club.

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MERCREDI 21 JANVIER 2004 _ #260
 

I love Acid

Je me rappelle ces premières fêtes où mon mental de post-ado dirigeait mes gestes au milieu de dancefloors improbables. Les premières "acid-house parties" s'organisaient à Lyon. Au Transbordeur, des punks sortis de leurs lofts pour acariâtres, des travelos à fortes choucroutes et de jeunes junkies biberonnés à la cold wave et autres body music allemandes buvaient des boissons bleues et cachetonnaient du pur MDMA. Le Summer of Love de 1988, periode anglaise fondamentale dans l'histoire de la musique électronique, était passé par là. En 1990, tous les originaux de la ville dansaient dans des tenues extravagantes et provocatrices. Ils sortaient avec cet esprit novateur, déjà vu lors de l'avènement du disco, d'un look pointu, self made et outrancier. l'acid-house ouvrait les ères suivantes, amoureusement synthétisées par des mises en gorge d'extacy "propre", de la house, techno, trance, goa et petits trips féroces en psychédélismes. Les clubs kids se goinfraient de beats au Zoo de la rue mercière ou côtoyaient l'intelligentsia de la mode à l'Opéra Mundi. Lorsqu'ils n'hallucinaient pas au mythique Hypnotik ou mimaient une secte religieuse au Factory, night-club décadent que remplacera un B'52 pour étudiants sous bière. Quinze années plus loin, tout est revenu dans l'ordre, dans le professionnalisme des "segments de clientèle". Clignez des paupières. Jeudi, au 10, Claudius vante à Super Pénélope sa passion pour "la musique de pouffiasses, soul, qui garde cet esprit groovy et black. Par exemple, je peux passer tout le trajet Montpellier-Lyon à écouter en boucle la compilation Respect mixée par Dj Deep". Fred D. maintient, à répétition, "une obsession pour les films dans lesquels il apparaît un ascenseur hydraulique à l'écran. J'adore les ascenseurs hydrauliques." Puis il se place hors du temps et insiste, coeur perdu, sur des passages de Madame Bovary à en faire tourner les flûtes champagnisées de Patrice Béghain et Guillaume Tanhia. Un quadra au nez crochu et poils duvetant ses avant-bras, prototype animalier du rustre sexy et facile, me laisse l'approcher. Jacques Haffner nous annonce le premier anniversaire de son club, ce vendredi 23, avant de cligner des paupières. "J'aime mon travail et baise avec lui pour le garder", claquera un gentilhomme aux yeux d'innocent au comptoir de l'UC. Vendredi, Patrick renommera cyniquement le lieu en un "UC pour Ultra Connasses" pendant que les voûtes explosent de jeunes éphèbes en dégoulis de crèmes cosmétiques sous la chaleur concentrationnaire. Dj Sophie n'a pas acheté de nouveaux disques et je m'échappe à La Jungle. Dans le bordel, un jeune pimpo blond se vante de s'être fait dépuceler le nez par quatre rails de coke lors d'une soirée privée. Son attitude surprend Coyote qui éclate de rire lorsque je gifle le prétentieux : "Vu ton Q.I. apparent, tu n'es pas monté très haut avec ta dope". Clignez des paupières. Samedi, en retour parisien pour l'enregistrement chez Translab de son premier vinyle à sortir sur le label Brique Rouge, Dj Arnie fait tourner le faramineux I love Acid de Luke Vibert (Warp Records) sur ses MK2 : "C'est assez downtempo mais le morceau possède une charge tripante extraordinaire". Le deejay producteur agoraphobe avance ses projets, ses collaborations avec Eric Borgo et Tiga puis ses analyses musicales pointues. Nous dissertons sur le buzz gigantesque autour du premier album prévu de Vitalic (Gigolo Records) avant de sortir dans le froid glacial de la nuit. Clignez des paupières. Un bref passage au Medley où Line tend ses lèvres à chaque visiteur dont un Julien-Justin primo-carrément-dépressif nous pousse dans le sas d'entrée du DV1. Des torses transpirants s'essuient sur les canapés de la première salle. Des corps essoufflés s'abandonnent dans les escaliers. Un son massif nous plaque sur le dancefloor du sous-sol. Les éclairs roses du stroboscope découpent les mouvements de kids en transe. Jon Pleased Wimmin hystérise nos jambes à coup de sonorités très rave et hackings electro-rocky. Les gym queens overbuildés se regroupent sous la climatisation alors que je m'amuse sur l'utravitaminé House Of Jealous Lovers de The Rapture. Clignez des paupières. Cette soirée Clash, masterisée par Lionel Maublanc, emballe son monde dans un manège tournant à toute vitesse et touche ainsi de près cet esprit festif trop perdu. Patrick de Tapiole.com protège Dan, Barcelonais sensible et fragile (photo). Il reproche mon "les gens fragiles, je les bouscule. Je n'aime pas la compassion pour ceux qui ont des problèmes existentiels. Il faut les bouger, les faire avancer. Je suis peut-être dans l'erreur en agissant de la sorte mais jouer au docteur ne m'intéresse plus". Clignez des paupières. Dimanche, au Café 203, Anne me rappelle à l'ordre de cette fin de semestre : "Il faut absolument prévoir une semaine entière à Barcelone pendant Sonar Festival (du 17 au 19 juin, ndlr). Je rentre de là-bas et n'ai pas envie de sortir à Lyon tellement la fête y est plus belle". Fermez les paupières, les pensées reconnectées sur le silence de Mon Épouse.

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MERCREDI 28 JANVIER 2004 _ #261
 

Cigarette neuve

Des avions en papier s'aiguillent dans le ciel du Virgin Mégastore avant d'atterrir dans les mains de jeunes filles sur le hall central. Jeudi, je participe à la flashmob du mois (infos sur www.beadoa.org) avant de liquider de l'alcool blanc sur la banquette d'Anne Le Scanff, Caroline Alt et Z2 à l'Escalier. Clignez des paupières. Lorsque l'orchestre bat le rythme du "Je suis malade, complètement maladeS", les jambes de Gérard Collomb trépignent d'envie. Quelques rocks bien frappés plus tard, le maire se lance dans une danse sûre avant de chantonner devant Philippe Faure, heureux meneur de la centième représentation de son Malade imaginaire. Sous les néons bleus et jaunes du théâtre de la Croix Rousse, le rouge colle au gosier et délie les langues. Cricri chasse "une belle meuf" avec cette attitude de dragueur lourdaud. Bruno Ansellem annonce son association avec Laurent Cérino dans la création imminente de leur agence locale de photographie. Super Pénélope tente de "pipoliser" Marc Renau, jeune premier à côté de la plaque mondaine. J'ai beau brieffer le bleu des cocktails aux règles de bases du savoir-frimer, rien à faire. Le gentilhomme aligne bourdes sur bourdes. Son "je reviens vers vous parce que je ne connais personne d'autre", consternera Patrice Béghain en plein diagnostic sur la faiblesse de son estomac : "Je me suis préparé une soupe de courge. Elle avait l'air suspecte". Clignez des paupières. Rue de Belfort, des intermittents ne se remettent toujours pas du coup de collier raffarineux et tiennent tables fumeuses au Cassoulet, Whisky et Ping Pong. à moins qu'ils ne soient juste pas amusants, par nature de leur grade d'artistes qui souffrent. Julien Micro P. souffle sur une assiette chaude de haricots lorsque je me bats avec le voisinage afin d'obtenir un siège. Entre deux saint-joseph à feu de lèvres et dans le sang, Bertrand de Dig Ding Dong se défend d'avoir acheté son bonnet péruvien "made in Korea" dans une boutique pour touristes au Grau du Roi. Clignez des paupières. "J'ai imprimé un plan d'accès parce que Venissieux, c'est un autre monde", sourit Z2, vendredi, en expédition dans la lointaine banlieue Est. Dans l'Espace Arts Plastiques, le noyau dur des spécialistes en vernissage découvre les wallpaintings de Stéphanie Morel et la poésie naïve mise à l'écran par Cédric Van Eenoo : La première présente deux fresques horizontales de voitures crashées curieuses mais commet un mur mat qui relieffe des marques monogrammées en glitter dans la pure tradition eighties et du trop-dèjà-vu-emmerdant. Le deuxième déconne dans le non-sens pertinent et l'attitude lumineuse d'un faux gamin qui rêve d'être "champion du monde pour être unique mais, en même temps, un peu comme tout le monde". Une vidéo inaboutie et fraîche. Clignez des paupières après baise-mains à Isabelle Laurent et Helena Roche. En veste imprimée écossaise beige ("Ne la regarde pas trop car je vais la mettre toute l'année"), Z2 flashgorde à Rue Royale Architecte pour la fête annuelle de l'agence. l'événement, organisé par Michel Essertier et ses associés, est tellement couru par les border liners et alcooliques définitifs de la ville que, cette année, l'entrée ne se fait que sur présentation du carton d'invitation. Dans la cour de l'immeuble, de longs serpentins blancs flottent sur un tapis fumant. d'autres mordent des pommes en sucre rouges. Ce "jardin secret", installation de l'Ensemble Noao, ouvre un bal incessant de gueulantes et rires à l'étage. Fred de B. ne pourra rien contre la liquidation totale des stocks de vins avant épuisement de tous. Christophe Boum et Primabella se montreront en costumes carrés et stricts. Sylvie Perret fuira les photoshots. Gilles Buna feindra l'homme invisible. Vincent Carry s'accrochera au comptoir. Marie-Pierre descendra une bouteille de vodka en cachette. Une fille montée dans l'ivresse tentera de me voler choux et poireau kidnappés sur une table. Nous redescendrons de cet Eden démoniaque pour se coffrer dans la voiture et rouler vers Le 126, cours Charlemagne. Dans ces entrepôts squattés par un quinzaine d'artistes, Carla s'impose maîtresse d'un grand loft éclairé à la bougie où les invités se prélassent sur des canapés et se racontent des histoires privées à l'oreille. Clignez des paupières pour un changement de numéro. Le 10 fête son premier anniversaire et mon escort bag (un poireau et un chou) ne résiste pas à la tyrannie potagère de Guillaume Tanhia et Patrick de tapiole.com qui explosent les végétaux alors que Dan tentait de faire du choux un orifice à branlette. Fred D. fantasme sur le nez bandé d'un poilu : "Je veux baiser avec la momie ! Je vendrai ensuite ses pansements à un fétichiste". Clignez des paupières après une cigarette neuve. Patrick me réveille de caresses à La Jungle. Le feu amour d'un bout de ma vie se laisse porter jusqu'à mon lit où nous croisons corps en douceur. Fermez les paupières sur cet instant, dimanche, où dans la cohue provoquée par l'anniversaire de Jacques Haffner, Reine Claude sort son sein et le presse afin d'en faire gicler du champagne. Brillant.

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MERCREDI 04 FEVRIER 2002 _ #262
 

Rien de droit

Pourtant rien de droit n'ouvre la semaine. Mardi, les yeux piqués par l'écran de l'iMac, un internaute planqué me balance ces lignes sur un site de rencontre : "Un ami a baisé avec toi et n'en garde pas un bon souvenir." Pourquoi ? "Tu as une hygiène qui laisse à désirer." Le lâche sans visage ne m'en écrira pas plus sur le forum à destination de gays ennuyés. l'inconnu doit peut-être décrypter mon allure de vieil adolescent qui tarde à devenir "adulte". Je me rase quand j'y pense. J'ai les dents pourries et en cours de déchaussement. Mes cheveux se grisent dans tous les sens. Ma fatigue nocturne dégouline dans mes yeux. Je porte des vêtements de trois ans d'âge. Cela n'aide pas pour rentrer dans le rang de pédés épilés et vulgairement en retard d'une mode. Le pire, pour ceux qui me jugent du regard, est que je ne corrige rien dans cette apparence "négligée" et susdite "non-hygiénique". Si on ajoute au portrait ce que je vis, puis écris ici, certains synthétisent rapidement ma personne en un concentrique "junky baiseur" ripoliné par "mec pas sérieux", voire "alcoolique fantasque". Beau tableau. Est-ce que j'en souffre ? Parfois. Clignez des paupières. Jeudi, Super Pénélope traîne du sac à main pour se rendre au concert de cocottes-minute donné par Mathieu Chauvin et Patrice Carré dans la galerie Georges Verney-Caron. l'artiste dresse le sol de bouilloires modernes, des canalisations en plastique en bouche sur les sifflets en tournis. l'ensemble est curieux et proche du jeu de Mikado à effet en chaîne. Or, tout finit par essouffler lorsque la vague musicale "ambient" accompagne ces soupapes à vapeur que le compositeur a promues comme instrument unique. Chiant, interminable et sans humour. J'essaie de convaincre Nathalie Cayuela de l'intérêt plus que réduit de l'affaire en lui narrant la performance, autrement plus ludique et in-sensée, offerte par Doctor Rockit, aka Matthew Herbert, à l'Usine de Dijon il y a quelques années. Le dj-compositeur se singeait cuisinier des sons et samplait l'eau en ébullition dans une casserole, un paquet de chips ou le cliquetis d'une canette de bière pour colorer une partition musicale gourmande et rythmée à point. Clignez des paupières. Je note que la jeune femme n'écoute que d'un oeil mon raisonnement comme si mon verbe n'était pas élevé pour la critique de cette présumée oeuvre d'art, mais pour le bas rôle du fou des pince-politesses. Depuis plusieurs rencontres, Nathalie me renvoie ma gueule d'ultra-sexué et frivole excessif dans le cerveau comme la marque de mes seuls traits d'intelligence. Blessant. Clignez des paupières. Une nouvelle mauvaise idée que d'aller visionner Anatomie de l'enfer en compagnie de Frédéric Sicre, vendredi. Même si, sur écran, elle déborde de ses veines, la bite de Rocco Siffredi n'est pas si énorme. Et le discours féministe vergeux de Catherine Breillat ne nous inspire aucune semi-érection idéaliste. Seuls les cinéphiles adeptes des critiques crypto-gay de vieux libérateurs sexuels dans Libération apprécieront l'oeuvre à sa juste et grande valeur. l'écrivaine-réalisatrice parle, parle, ennuie, parle, ennuie, force au pied de biche des portes-fenêtres déjà grande-ouvertes. "Et Rocco est un éjaculateur précoce", rigole Frédéric en sortie de salle pour oublier cette daube. Clignez des paupières. Nous accélérons l'apéritif à l'Escalier pour un dîner dans l'appartement de Christian R. et Frédéric. Dj Arnie s'accorde avec Super Pénélope pour railler "tous ces anciens soixante-huitards qui dirigent le pays aujourd'hui avec leurs idées de vieux maoïstes". Nous nous étripons sur le thème de la laïcité et de la future législation sur le port du voile. Je pose les quelques questions qui me dérangent dans ce débat populaire : "Pourquoi un gouvernement dont la tête est catholique pratiquante, titillée par des mesures liberticides, grande défenseuse de l'enseignement privé catholique, se fait-il le porte-étandard de la laïcité ? N'est-ce pas un peu simpliste que d'envoyer des mineurs en prison et d'exclure de l'enseignement public des jeunes filles voilées ?" Clignez des paupières. à l'Ambassade, Super Pénélope se tait au bout du bar afin d'éviter le concentré d'excités en uplifting sur le mix parfait de Dj Deep. Jacques Haffner transpire : "Cela fait du bien d'entendre de la bonne musique. Il y a qu'en même ici trois fois plus de son qu'au 10." Je drague un joli homme devant la porte des chiottes avant de cligner des paupières. Samedi, la dernière mauvaise sortie se vit à l'amphithéâtre de l'Opéra. La Carte Blanche de Dominique Lardenois et l'Arfi nous offre le spectacle consternant d'un quartet de bal musette pour papys et une Elisabeth Macocco qui, malgré tout son talent corporel et sa diction pointilleuse, ne sauvera pas la scène de couler dans l'emmerde. Et merde ! qu'ils croyaient présenter. Presque réussi. Pascale Laplace rattrape le naufrage dans des verres rouges au 10 à mater du beau mâle et rire de ces petits riens qui enjolivent la nuit. Fermez les paupières à la Jungle en marathon de baises sauvages.

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MERCREDI 11 FEVRIER 2004 _ #263
 

Tuer le Pacadis qui est en toi

"Pourquoi êtes-vous venus ce soir au Musée ?", questionne le guide au groupe de visiteurs qui soufflent le froid du soir et scannent le dôme haut perché de l'escalier central en poigne sur des lampes-torches. Mardi, en fête pour son bicentenaire, le Palais Saint-Pierre nous invite à nous reblottir dans nos chimères enfantines où le bandit de grand chemin et les courses sur les toits drapés d'une cape noire nous propulsaient dans le merveilleux. Nous traversons les salles obscures et pointons nos filets de lumière sur des tableaux historiques, des visages en croûtes fissurées et des ombres dans nos ombres. Le guide initie le curieux aux détails des oeuvres et le parcours se déchaîne avec grande intelligence. La tentation du vol à l'arraché ou de rejouer à cache-cache surflottent dans l'esprit de Super Pénélope mais nos garde-pitres intérieurs veillent. Clignez des paupières. Jeudi, Mathieu redescend de ses montagnes poudreuses et joue l'autiste au Seven 2 One de La Chapelle, soirée labellisée "afterworking" à mi-chemin entre la réunion d'un comité d'entreprise et un club de vacances castrateur. Les M&m's tournent leurs bulles de champagne et Mathieu boit l'ennui suscité par un troupeau de célibataires dont on apprécie fortement la décence à ne pas sortir après 1h du matin. Clignez des paupières. La Friterie Marti nous recadre dans une vie réelle et mixte. Nos assiettes se vident sans garde et les voisins rient, se couplent de mots calmes et vaporeux. Clignez des paupières. C'est peut-être pour épouser cette mauvaise mode à sortir de l'anonymat n'importe quel individu dans les pages magazines ou les real-TV shows qui inspire Isabelle et Wolfgang de Concept Food à nous coller au t-shirt une étiquette avec notre prénom arrondi au marqueur noir. "Je trouve ça plus que moyen. Un sale effet "club de rencontre" pour vieux cons", grogne Z2 lors du Soup'Mix en Scène Sur Saône. Julien Micro P. bonde l'épaule du sobriquet post-coïtal "cooky" et se prend la moquerie de la table dans la cuillère à bouillon chaud. La salle ondule d'une odeur de légumes frais. De vieux couples figurent les bancs patients d'un bal populaire alors que Marie Rigaud, entourée de son frère cadet et d'un escort boy transparent, entreprend la séduction de Clément. Des enfants courent. Une jeune femme se mate danser devant un mur en miroir. Carla me pousse à la drague d'un bel homme au fessier musclé, entreprise aléatoire qui amusera Nassaboy. Clignez des paupières. Je retrouve Marie et David Cantéra au Modern Art Café et sa PMP (Politic Music Party). Le lieu embaume le bois concassé au sol et se magnifie en une forêt d'animaux empaillés, d'un aquarium à jardin dans lequel s'attristent des poissons rouges, de plantes tropicales et de bouquets de gypsophile. Ma répulsion pour ces gonfle-bouquets immondes me fait charger un membre du collectif : "Le mauvais goût a ses limites et la gypsophile va beaucoup trop loin dans le vulgaire", rigolé-je avant de cligner des paupières. Près du Pont Bonaparte, Julien Micro P. crashe la Vespa. Z2 s'imagine défiguré. Il me textotera plus tard : "J'ai la gueule cassée. Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort." Au même moment, Anne et Dj Arnie s'imaginent en rave au DV1 lorsqu'Agoria réinvente la techno de Detroit avec plus ou moins de réussite. Le Sister Savour crispé de The Rapture en fond d'enceinte me rappelle le rendez-vous imposant de toute la hype lyonnaise au concert du groupe au Ninkasi koa, ce 19 février. Puis, je navigue entre la bouche d'un amant potentiel et un Espagnol vavavoum mais résistant. Clignez des paupières. Dimanche me balade dans tous mes affects. La fatigue et les doutes m'embarquent à l'anniversaire drunkisant de Christophe Boum qui nous téléporte dans le surréaliste de la thèse sur "la mécanique du sexe" rabâchée par Mireille en fin de table à la Friterie Marti. Dans la salle de bains du cours Gambetta, Primabella surjoue un "Passe-toi ça sous les yeux, c'est du sperme de kangourou. Demain, tu seras ultra-lifté." Cécile et Patrick de tapiole.com se frottent sur le True Faith de New-Order. Clignez des paupières. En chemin pour Tombé du Ciel, Kelly Star me déséquilibre : "Christophe t'aime. Tu es très important pour lui. En as-tu conscience ?" Le septième anniversaire du bar des faiseurs de bien, Dominique et Eric, dissèque tous mes états en une nuit : la joie de s'amuser et danser sur les chansons folk des Zébulons ; la perte d'altitude dans des échanges torturés avec Guy Walter ; l'excitation devant un Romain (photo) qui me souffle dans le dos le chaud de ses poumons ; la véracité d'un lecteur sensible : "Il faut que tu tues le Pacadis qui est en toi. Quand je te lis, tu me fais trop penser à lui. Tue-le." ; le rapprochement sexué de Mikael et un nouveau Christophe ; la philosophie touchante de Chatte Rouge ; ma confidence avec les yeux vitrés de larmes à Julien-Justin : "Mon épouse et Christophe Boum sont les deux êtres qui me font vivreS mes plus chers." Fermez les paupières sur une nuit d'une beauté plus qu'importante. Vitale.

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MERCREDI 18 FEVRIER 2004 _ #264
 

Une rose dans sa poche

Seul le coffrage blanc de la salle éclaire nos corps réduits à des formes obscures et anonymes. Un son lancinant se réverbère dans nos tripes. Une lumière céleste mouille les marches de l'escalier pour nous ouvrir la voie vers un écran vidéo lymphatique en étage. Ainsi, jeudi, Elizabeth Creseveur imagine son Trip à la Galerie La BF15. l'ultra minimalisme de l'ensemble, même s'il a largement été rabâché dans d'autres expositions, fonctionne comme une mise en sas d'internement où l'esprit s'échappe après avoir gommé la chair qui l'alourdit. Kanardo (Christel Chambre et François Verdet) annonce la mise en presse de leur livre sur le mouvement post-graffiti et la tenue, lors des prochaines Nuits sonores, de leur exposition "Pano". Clignez des paupières. Au milieu de la nuit, je tends la clé vers ma porte d'immeuble et lis sur l'interphone, taggé au feutre large : "Gros PD, Mr. Jacquet". Je frotte cette insulte-des-lâches en ayant un peu honte d'effacer une vérité (sauf que je ne suis pas "gros"). Le méfait ne réveille rien. Il confirme. Il confirme les apparences trompeuses de l'acceptation par tous de l'homosexualité. Il accentue mes inquiétudes face à cette société malade et en passion pour le sécuritaire, l'hygiénique et les supposées bienveillantes "laïcité et liberté du citoyen", vendues par de vieux Forrest UMP. Lorsqu'un gay se fait brûler vif par son voisinage dans le Pas-de-Calais, Monsieur Aillagon, "je suis moi-même homosexuel" (histoire de montrer que le gouvernement s'y connaît en pédés), monte au créneau pour dire qu'une loi contre l'homophobie devient urgente. La même semaine, un justiciable se prend un mois ferme pour avoir "insulté" le Petit Nicolas sarkotique. Il rejoint un autre condamné à la même peine, déjà derrière les barreaux. Les urgences sont variables. Clignez des paupières. Le débat sur le port du voile à l'école sous-tend une dérive nauséeuse : l'anti-communautarisme et les libertés de la femme comme porte d'entrée à une normalisation de tous au nom de l'unité républicaine et à une traque de toutes les minorités (voire une provocation de frictions entre elles pour mieux les effacer). Je cauchemarde certainement. Clignez des paupières. Vendredi, Frédéric Sicre et Christian R. s'accoudent au comptoir du Ninkasi Kao. Sur scène, M83 "joue du vieux Depeche Mode", selon Barbara en partage de champagne avec Thierry Pilat. "Ils répètent dans leur garage ?", demande Frédéric. Je suis plus indulgent avec le duo antibois, en composition cinématographique simili Boards Of Canada sur disque, mais qui, en live, frotte ses morceaux tellement vite qu'aucune ambiance planante ne s'installe. Clignez des paupières. Au premier rang, Z2 focalise sur les cuisses épaisses de la choriste d'I Monster, groupe suivant en prestation. La jeune femme suggère des chants typés Portishead lorsqu'un musicien pense réinventer l'Happy Mondays'attitude. Le public sourit et tapote du pied. Plaisant mais un peu dans le formol d'un Madchester mal assumé. Clignez des paupières. Au Motor Men Bar, Christophe Boum me prend par l'épaule comme un frère. Z2 craint pour ses fesses et Super Pénélope me textote : "Nous sommes à l'Ambassade". En pleine pose "blonde avec les cheveux qui poussent à l'intérieur du cerveau", ma complice partage avec Marie-Stéphane Guy les fantasmes sexuels de jeunes femmes en questionnements affectifs. De l'autre côté du mur, au Medley, Mathieu lustre ses pupilles sur un pimpo trop sophistiqué pour lui. Clignez des paupières. Sous le moniteur vidéo qui trame un porno seventies en sépia sale, deux hommes se déshabillent dans la cabine. Dans la Jungle, ils se branlent, tentent d'évaluer celui qui sera le dominant de l'instant. Ils se tordent puis éjaculent sans conviction. Je mate ce one-shot faiblard et cligne des paupières. Samedi, le vernissage de l'installation d'une Autoreverse à la Galerie Néon, soit une vieille voiture renversée contre un mur par Daniel Firman, n'a aucun autre intérêt que de pouvoir boire des boissons peinturées en bleu en compagnie de Carla, Anne, Laconque et Eric. Je m'échappe du milieu "underground" pour l'expérience réjouissante donnée aux Subsistances. Le chorégraphe Boris Charmatz place ses "disciples" dans un Bocal dont le verre est transparent et flexible. Si le discours des résidents sur l'apprentissage alternatif et son opposition à une pédagogie rigide et castratrice gonfle vite, l'expérimentation et la sensibilité domine tous les espaces de ce chantier artistique. Clignez des paupières. David est allongé au sol, un ordinateur portable posé sur son entre-jambe écarté. Y défile le film circulaire d'une pelleteuse qui nettoie la route enneigée. La machine lui gratte le sexe puis tasse la poudreuse ôtée avec la maladresse de ses crocs d'acier. Dans une autre salle, je m'exerce à la compréhension de mon corps sur un ring douillet. Nous rions et testons ce que l'on méconnaît trop : notre peau, nos muscles et les gravités terrestres. Clignez des paupières sur une soirée dansante et hautement charnelle. Je m'étends dans un bordel : un black longiligne déambule un diadème sur la tête et une rose dans la poche. Je ne rêve pas mais ferme les paupières ainsi.

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INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

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