INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 
MERCREDI 30 JUILLET 2003 _ #237
 

Images sans action (*)

Une pluie blanche s'égoutte en petits spaghettis translucides qui noircissent et s'agitent devant les hublots jaunes de l'auto. Sur les marches, Madame A pleure. Elle glisse ses doigts crispés sur son épaule gauche et caresse son corps sage en tristesse. Main en arrêt sur son cur, elle noie ses yeux dans le ciel lacéré par les rails pendulaires d'un trolley fantôme. Un vieil enfant court dans la nuit sur le trottoir ciré par l'averse. Il s'élance et patine sur la grille d'aération d'un parking souterrain. En sortie du nid d'abeille ferrailleux, il ouvre son visage de ce sourire d'enfant puéril et content du défi réussi. Ma poche arrière de pantalon est gonflée d'un rectangle épais. Je déculotte l'objet et me rapproche de la jeune femme dont on ne sait plus si son visage se lave de ses yeux débordés ou du nuage d'en haut. "Une étoile filante tombe dans votre regard. Qu'en faites-vous ?" lis-je à voix haute sur une page qui se gondole de petites cloques humides. "Si, dans la rue, un réverbère s'approche de vous et vous demande du feu, comment vous y prenez-vous pour ne pas paraître décontenancé ?" poursuis-je avant de refermer le petit livre de Jean Tardieu. "Je le gifle et lui reproche son impolitesse dans son approche d'une fille juste plaquée par celui qu'elle imaginait aimer à jamais", me fait écho une voix claire. Clignez des paupières. Les immeubles ne brillent plus que par intermittence. Une fenêtre se réveille sous la lumière orangée d'un globe suspendu. Dans la cuisine, Monsieur B goupille sa bouche sur la tuyauterie de l'évier et siphonne de l'eau chlorée. Dans le couloir en pénombre, des toiles équerrent un carrelage crasseux à un mur déjà clouté de formes nerveuses et abstraites, expulsions insomniaques de l'artiste sur grands formats. Le jeune homme compte ses jours. Son cerveau dégénérera jusqu'à ce que mort s'en suive bien avant la crise de la cinquantaine. Il s'assoit devant le chevalet et s'encourage d'un verre de cognac. Deux fenêtres plus loin, Monsieur C sort de la douche. Serviette en taille, il sent un vieux Guerlain rassurant. Ses cheveux trop courts lui modèlent un visage de cadavre pomponné pour un linceul de satin rose bonbon. Il est rentré se raffermir le corps après un service de vieux garçon dans une brasserie à la mode. Il dépense plus qu'il ne gagne dans des clubs faussement friqués et plus sûrement cheaps. Il cumule les chromes pour s'habiller chez L'Éclaireur à Paris et se vante d'être un aspirateur à coke. Il a du goût. Il a un goût amer dans l'âme. Son malheur est qu'il ne l'ignore pas. Clignez des paupières. Un scooter laboure une tranchée sèche et éphémère sur la chaussée. Mademoiselle D ne porte pas de casque. Elle aime le bruit, la vitesse et le danger. Elle a dompté l'idée qu'elle peut mourir et n'a plus peur de sa fin. Ses tympans enfilent le phrasé aérien et hors du temps de Lou Reed et John Cale sur A Dream. Elle rejoint Monsieur G pour un entre jambage léger et sans conséquence. Je discute cinq minutes avec Monsieur E sous un abribus. Avant que je ne sois ce quadra scaphandrier et rangé des excès d'ivresse, j'ai aimé cet homme au regard sombre et brillant d'innocence. À Prague, sous le pont Saint-Charles, nous jetions aux cygnes nos sandwichs bon marché et éclations de rire lorsqu'eux non plus ne voulaient pas manger de ce pain là. Je le désemplumais de ces pigeons stupides qui, sur la place Saint-Marc, le travestissaient en épouvantail ailé. Je dormais derrière lui mes lèvres en asphyxie sur le triangle sexy formé par ses cheveux sur sa nuque massive, mon torse en époux des courbures de son dos, ma main en lasso sur ses hanches et s'agrippant à son sexe reposé, mes cuisses en frottis de ses poils et mes pieds en nud avec ses orteils. Monsieur E m'embrasse et me dit devoir retrouver une amie, une certaine Madame A. Sur le quai, deux types se battent tels deux cannes à pêche mal rangées et dont on chercherait à démêler les fils pour partir chacun avec son hameçon solitaire. Il y a dans la bagarre d'étranges approches d'attraction-répulsion : "Je te tiens pour mieux te massacrer. Tu ne me lâches car c'est moi le plus fort". Clignez des paupières. Au-dessus du combat, Monsieur F occupe, avec femme et enfants, un clapier-couchoir sans caractère et meublé en noir et blanc, factice de l'intemporel sobre présumé chic. Monsieur F est un homme politique respectable. Enfin, c'est ce que ses amis journalistes et autres hommes politiques vantent. Le notable est allongé nu sur le canapé familial. Il textote sur son portable : "Demain, vers 8h30, je peux passer t'apporter des croissants ? Tu me manques. Ton Goomy." Même étage, même allée, Monsieur G termine son ménage nocturne en sifflotant le "I Can't Get No Sleep" de Masters At Work. La sonnerie de l'interphone le fait sursauter et se dévisager dans un miroir moulé rococo. Mademoiselle D est enfin là. Fermez les paupières.

*. À la demande de lecteurs, le texte ci-avant est une pure fiction, un exercice d'échappement hors du réel ou presque.

 Haut de page 
MERCREDI 6 AOUT 2003 _ #238
 

Poses aoûtiennes

Alors que les plus râleurs tenteront de perpétuer le dicton "À Lyon, la nuit, on s'emmerde et le mois d'août n'arrange rien", ou que d'autres chercheront déjà à renifler ce que les limonadiers vont nous servir de nouveau à la rentrée, un parcours aoûtien vital et alternatif s'impose, afin d'éviter les chaises vides des faux bars à la mode ou des discos trop climatisées suite à une clientèle évaporée.

Ouvre-boîtes. Fixer un rendez-vous en terrasse à des amis pour un apéritif à l'abri des vroum-vroum de l'automobiliste et du soleil qui cagnarde n'est pas chose facile en hyper centre-ville. On se concentrera dans la rue de L'Arbre-Sec pour un Café 203, toujours aussi bien et malin, ou à L'Étoile Opéra, nouveau spot gay apériteux beaucoup moins amusant que ne l'était le Cap Opéra à son heure de gloire. Pour le coup à rire et gay-friendly, il est préférable de se battre une des trois tables en plein air à La Ruche (rue Gentil). Plus aéré, et toujours dans le quartier Terreaux, Les Arcades de la place Louis-Pradel sert enfin ses clients correctement, c'est-à-dire avec sourire et attention. Sa terrasse surplombe l'angle du Péristyle, le salon d'été vital où les amoureux de jazz et de belles choses s'hydratent avec langueur. Déjà un classique et au sommet de la mode estivale. Clignez des paupières. La place Sathonay sent la campagne, mais son Café de la Mairie pue l'étudiant rebelle, rejeton de bobos pas rigolos. On se ruera en face, Aux Enfants Gâtés, pour descendre les pyramides en sorbets de l'excellente fabrique et aussi doux salon de thé. Pour le vrai calme, le Matchico (angle de la montée de la Grande-Côte et rue René-Leynaud) s'impose comme la véritable terrasse de quartier, avec enfants qui jouent au foot et gens peu sauvages en buveurs conviviaux. Dernières alternatives, le boulevard de la Croix-Rousse, avec le Modern Art Café et le Café du Gros caillou (de nouveau comestible), nous permettent de prendre hauteur et léger frais. Sur les quais, on fuira les Café du Pond, Bus Café et autres poudres aux yeux conceptuelles et grosses conserveries de la petite bourgeoisie locale pour des trinques à la Buvette du pont Wilson, à La Passagère et au Café Mug. Clignez des paupières.

Dans le ventre. Même si le dépaysement est garanti dans les restaurants en bord de Saône en sortie Nord de la ville, le must de saison reste encore Chez Francis, quai Rambaud. Un bonheur pour pas cher et cette agréable sensation lors du retour en cinq minutes sur les quais bouillants de la Presqu'île d'avoir fait trois heures de route pour s'isoler et farnienter. Pour ceux qui n'ont pas peur de sentir un peu le graillon, la Friterie Marty (grande rue de la Guillotière) assure toujours autant dans l'assiette que dans l'animation environnante. La fidélité aux tables qui ne déçoivent jamais sera encore renouvelée pour les lasagnes sur musique disco ritale servies Chez Carlo (rue Palais-Grillet), pour les meilleurs couscous de Lyon à Koutoubia (rue Hyppolyte-Flandrin) ou dans la perfection thaïlandaise des Chats Siamois (petite rue des Feuillants). Selon votre baromètre financier, tablées se formeront aux Terrasses de La Tour Rose (rue du Buf), au Nord (rue Neuve), Chez Albert (place Fernand-Rey), au Temps Perdu (rue des Fantasques), à Mon Manège à Moi (rue Neuve) ou en transpiration très tardive au Balmoral (rue Lanterne). Clignez des paupières.

In Da Club. Mis à part la constance dans la qualité isolément défendue par L'Ambassade (rue Stella) et la Marquise (quai Augagneur), mois d'été ou pas, l'ennui règne sur les dancefloors lyonnais : musiques cheesy, lounge d'ascenseurs qui maintient l'efficacité de votre déodorant à son maximum et service à la limite de l'impolitesse. "Les clients n'en ont rien à foutre de la qualité musicale d'un lieu. Plus tu leur mets une musique de merde, plus ils sont contents et tu fais du chiffre", avançait trop justement un chef d'établissement. L'United Café (quai de la Pêcherie) est l'antre de la nuit gay bas de gamme qui amuse presque tout le monde, hétéros compris. La climatisation du DV1 (rue Violi) ne peut plus que souffler fumée et transpiration sur les corps compactés et ravagés par la hardhouse fatigante qui grésille tous les week-ends dans sa salle "techno". En entrée du club, Richelieu s'invite pour ce petit supplément d'âme kitsch, rétro et sans conséquence, qui faisait et fait encore le succès du Medley (rue Childebert). Le 10 de Jacques Haffner (rue Mulet) passe l'été à la douce avec une fréquentation erratique et un deejay résident qui fait plaisir lorsqu'il part en vacances. Pour les plus conscients qu'ils sont le fer de lance de la mode et du chic, La Voile (quai Maréchal-Joffre) organise des séminaires d'hétéros bien bronzés en trance sur David Guetta ("C'est trop bien. J'adore tes tongs. Ce sont des Dior ? Non ! ?") et, en hauteur, La Chapelle (montée de Choulans) fait la même chose avec les homos ("C'est trop bien. J'adore ton t-shirt. C'est un Dior ? Non ! ?"). Clignez des paupières. Pour les aventuriers peu fanatiques de Pom'ka entre lunettes de soleil monogrammées, Le Soleil (rue René-Leynaud) offre le rooty sulfureux, et Le Gazomètre, l'esprit festif que l'on cherchait tant. Fermez les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 20 AOUT 2003 _ #239
 

Mon corps dans sa peau

Je sors d'un bain froid. Des gouttes d'eau se mirent dans la robinetterie en aluminium puis se loupent sur l'émail blanc. Au fond du salon, The Rapture guitarise à plein régime un Dumb Waiters, reprise freaky comme il faut pour suer plus fort que le soleil. Alain est assis sur le sofa et son torse poilu ruisselle au creux d'un sternum en cuvette, point sexy et excitant du corps masculin. Nous nous embrassons avant de tempérer nos sangs à plus de 40 degrés. Clignez des paupières. Je passe la quinzaine de jours qui encerclent le 15 août avec cette flemme caniculaire qui vous accélère le palpitant tout en vous couchant à l'ombre. Je ne sais pas si je déprime de mon inactivité estivale ou si je m'ennuie de trop utiliser le serial fucker, de perdre ce goût délicieux du sexe sans importance et de ne plus pratiquer que du baisage automatique. Il y a toujours ce désir obsessionnel de monter amoureux pour respirer autrement. Je ne cherche pas l'amour. Je chasse juste ce début de relation où chacun se dépouille de son "je" circulaire et clos pour satisfaire l'égoïsme passager et joyeux d'un "il" ou "elle". Clignez des paupières. Un déjeuner au Campbell où Jean-René sert une salade multicolore à Mon Épouse, belle et en rondeur de quatre mois. "Quand on écoute mon ventre, on a l'impression que c'est un aquarium avec des bulles" pointe la future mère de l'enfant qui ne sera pas le mien. Après un shopping pour une introuvable paire d'Adidas aquatiques et rouges, nous dévorons le guide prénatal de la Cote officielle des prénoms. "Marius. J'aime beaucoup" teste Mon Épouse. J'acquiesce pour un prénom se terminant par "us" après avoir définitivement renoncé à griller Cruz Poutre, le père officiel, pour la reconnaissance de l'enfant en mairie. Clignez des paupières. Des digestifs tardifs sur la terrasse du Café 203 accompagnent les aventures marocaines de Duchesse et Super Pénélope à Essaouira. Pénélope sourit : "Duchesse, c'était un peu la reine d'Angleterre là-bas : elle se baladait avec ses babouches à paillettes et l'éventail fucshia pour se faire inviter à boire du thé par une cohue d'autochtones dragueurs." Après trop de verres pour rester droit, nous listons nos amants actuels et à venir. Clignez des paupières. Un petit matin dans une cage à sexe de La Jungle étale mon short sur les chaussures. David lèche mon corps déjà salé par deux amants sans colorant vite consommés. L'excitation engage le jeune homme à m'inviter dans son lit pour "du sexe sous stupéfiant ultrasensible". Pas envie d'artifices en temps de petite forme. L'intérêt d'une drogue est l'amplification et non l'amnésie. Je rejoindrais néanmoins David, un soir de pleine lune, pour une partie de genoux pliés et baise sauvage. Clignez des paupières. Un pique-nique nocturne sur une plage à galets de Miribel agite les feuillages des bosquets lointains. Des ombres passent. Des hommes chassent. Christian vide une bouteille de rosé avant de plonger nu dans l'eau noire. Une collerette de petites vagues blanches menotte chaque morceau de sa peau émergée hors du bassin. Avant la nuit, Frédéric Sicre refusait toujours de feuilleter le dernier Voici, lecture de farniente succulente et indispensable pour un été de glande. "J'ai hésité à acheter le 20 Ans et là je regrette. C'est tout de même un must de l'été" en rajouté-je dans un état de plagiste écervelé. Clignez des paupières. "Strange dear but true deal. When I am close to you, dear, the stars feed the sky. So in love with you, am I. Even without you my arms thought about you. You know darling, so in love with you, am I" enveloppe mon cerveau, d'une voix cotonneuse et douillette, Ella Fitzgerald lorsque l'orage fait courir les passants effrayés. Un vent fort cogne ces citadins soulagés par la pluie promise et de gros lézards électrifiés descendent du ciel pour ramper sur les toits d'immeubles brûlants. L'averse gratte aux fenêtres et m'immerge dans ces pensées stériles : quel intérêt d'avoir au moins trois ASSA (amants sans suite amoureuse) par semaine si je n'en tire aucune satisfaction ? Est-ce afin de me prouver que je peux séduire et être attirant ? Est-ce que posséder l'autre sexuellement permet de croire que l'on possède l'autre en entier ? Non, et encore non. Pourquoi, lorsque l'on est en amour avec son désiré, la belle histoire à deux finit par lasser ? Pourquoi, lorsque l'on est heureux solitaire, arrive le temps où l'on ne veut plus de cette liberté égoïste ? Peut-être parce que tout a un début et une fin. Oui, peut-être. Fermez les paupières pour un rêve étrange : je croise un vieil homme au teint gris et baladant un regard vide dans un grand magasin. Je le suis dans les toilettes d'un café. Là, je le plaque contre un mur peint en rouge et mon corps entre dans sa peau dans un râle de soulagement.

 Haut de page 
MERCREDI 27 AOUT 2003 _ #240
 

Célibataire désarmé

Dans quelques jours, lorsque le creux des vagues se gonflera et m'entraînera dans un flot de mondanités et insanités nocturnes, j'oublierai la déshérence qui marque ce mois d'août neutralisant. J'oublierai cette solitude de célibataire qui, dans le faux-existant à haute température, me questionne trop. Clignez des paupières. Pour bientôt, je touche l'âge du Christ. Je suis rassuré car vu la gueule que le messie penchait sur sa croix, j'ai plutôt fière allure. "Oui, mais il n'était pas dans une position très confortable sur son morceau de bois. Et puis, il avait aussi pas mal bourlingué avant", blasphème Élodie Bouesnard. Vendredi, la voiture serpente le massif du Vercors et la ravissable potière ajoute : "Être trentaine célibataire n'est pas mortel". Non, mais quand même. Dans le rouleau compresseur social où mes congénères expérimentent et s'amusent de 20 à 30 ans, puis se couplent, se marient, enfantent et planifient une carrière professionnelle supposée solide avant de tranquilliser en pantoufles et décideurs au virage de la quarantaine, être un adolescent à 33 ans fait tâche. Certains prétendront que "chacun construit sa vie indépendamment des autres : il n'y a pas de règles imposées". D'autres tomberont dans le lieu commun d'un "mais rien ne dit que ceux qui sont en couple avec, ou sans, argent et enfants vivent heureux". Pourtant, je me sens évoluer dans un monde qui veut se rétrécir au fur et à mesure que mes cheveux prennent du gris. Tout se passe comme si d'un immense champ relationnel où je me cogne avec plaisir à des électrons libres, je tends à ne devoir traverser que de petits cercles renfermés et aux modes de vie très proches : les couples se restreignent à des binômes siamois ou n'inspirent pas le célibataire à tenir leur chandelle molle. Les parents échangent les soucis scolaires de leurs rejetons entre parents et ne montrent plus d'intérêt pour leurs vieux copains fêtards. Les post-ados considèrent les trentenaires (et plus) comme des "vieux cons". Les trentenaires (et plus) pestent contre ces "jeunes cons" de post-ados. Ce vieux et mauvais dicton "qui se ressemble, s'assemble" se vérifie indéfiniment. Ces associations d'affinités, toutes banales, me perturbent aujourd'hui. Clignez des paupières. Samedi, nous marions Céline et Franck dans la pure tradition de la robe à traîne et du jeté de riz à la sortie de l'église. Franck, frère de sang, est un de ces amis avec lesquels le temps et l'éloignement géographique commutent votre esprit dans la nostalgie débile. Nous n'avons plus grands instants à partager. Même son mariage ne me dit rien. Mais je l'aime encore et notre passé commun se recompose aussitôt en une amitié de survie. C'est le plaisir de ne pas perdre. Perdre semble parfois nécessaire. À défaut de quoi, j'ai souvent le goût de cette crade et épaisse salive à n'être plus qu'en réaction, et non en action, avec ces proches qui filent sur un chemin que je ne voudrais jamais emprunter. Combien sommes-nous à maintenir une relation sous perfusion de soirées ternes ou coups de téléphone silencieux dans l'unique but de croire que l'on Possède toujours ? On peut se dire que la relation n'est pas, à une période donnée, en phase et que le futur nous rapprochera de nouveau, différemment. Mais dans le présent, à quoi bon tenter de se convaincre que rien ne meurt ? Clignez des paupières. Dans la bâtisse pré-nuptiale, nous faisons un tour des tables des convives en cours de drunkization générale : Madame et Monsieur A, parents du nouvel époux, ne se parlent pas. Cela fait des années que Papa trompe publiquement Maman qui serre les dents pour faire tenir les apparences d'un mariage heureux. Mademoiselle A, leur fille maladive et le regard sombre et éteint, est maquée avec Monsieur B. qui inspire le bâillement automatique. C'est avec elle que j'échangeai mon premier baiser de gamin sexué dans le champ de maïs de mes grands parents. Elle fut mon premier amour. Elle sera ma première déception. Ce que semble être sa vie aujourd'hui m'attriste. Elle mérite mieux. "Il doit bien y avoir un pédé dans les invités. Tu as trouvé un mec avec lequel baiser dans le gîte cette nuit ?", interroge Élodie avant que je ne l'enlace pour danser en free-style La Carioca de Les Nuls. Clignez des paupières. Dimanche, les pieds dans la piscine avec Lolosodo, nous mettons un terme à ma perturbation de célibataire désarmé en buvant des sangrias. Des noceurs agités et à demi-nus se poussent à l'eau. Des gueules de bois sortent des chambres et s'accrochent à l'anse d'une tasse de café. En fin d'une journée si douce, la puanteur de l'entrée de Lyon nous ramène dans l'urbain quotidien. Demain, la rentrée. Fermez les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 3 SEPTEMBRE 2003 _ #241
 

Zee magnificient truth

Le pavé blanc sur l'écran de mon Imac attend que les touches du clavier le noircissent de signes. La semaine écoulée m'a grippé à soigner un coup de froid qui assomme. Si peu de sorties effectuées que je cale à cligner des paupières. Alors qu'écrire ? Régler quelques comptes avec mes ennemis ? Déclarer ma flamme à mes amours éternelles ? Inventer du faux ? Avant que nous attachions ensemble nos vies, Super Pénélope pensait que Nuits Mobiles était une pure invention d'un chroniqueur, frimeur bien propre sur lui et à l'imagination fertile. Ce n'est pas la première lectrice à m'avoir tordu un peu plus les dents dans cette interprétation de ce qu'elle aime pourtant lire. D'autres y sont allés(e)s en négations : "Je n'y comprends rien mais je lis quand même" ou "Tu enjolives la nuit : Lyon est une ville triste", voire "Tu détournes une réalité et utilises les gens que tu croises pour servir un texte littéraire". Ces "retours" en griefs et flatteries ne m'interrogent jamais sur la teneur de mon écrit. Je me fous du lecteur qui parcourt cette rubrique hebdomadaire. Je ne le connais pas et ne pense jamais à lui. Nonobstant, il me rappelle parfois à la réalité du rédacteur qui diffuse sa vie chaque semaine dans ce journal : une nuit, une certaine Valérie m'empoigne à La Marquise et me raconte la sienne et l'admiration qu'elle me voue. C'est forcément gênant. Un petit matin, un homme me brosse : "J'ai découpé et rangé ton dernier article tellement c'était beau". C'est gênant. "Écris un livre", relancent souvent de fidèles lecteurs. C'est toujours gênant. Il y a aussi ceux qui ont l'habitude d'être "droppés" dans cette colonne et pensent que dévoiler une partie infime de leur vie peut les faire basculer dans l'horreur. J'abuse. Mais ils abusent. Combien de lecteurs lisent ce texte à cet instant ? Impossible à savoir. Il y a aussi ceux qui me connaissent et s'évertuent aux excès nocturnes pour être "name-dropped". Clignez des paupières. Je me fous du lecteur. Parce qu'il n'y a pas un lecteur-recepteur qui ne ressemble à un autre. Parce que je n'ai pas envie de faire plaisir à quelques-uns. Parce que je n'ai pas de "cibles" comme les quincailleries médiatiques les définissent aujourd'hui. Alors, pourquoi déballer ma vie ici ? "Cela doit vous être d'une utilité thérapeutique un peu comme un journal intime", croyait savoir un confrère traînant ses névroses au comptoir du Medley. Je suis un peu malade des pensées comme tout un chacun mais fréquentais, chaque mardi soir, une psychiatre tout en écrivant ici. Pas de quoi encombrer ces colonnes pour me soigner. Clignez des paupières. Je suis fils d'ouvriers, petit-fils de paysans et originaire d'un de ces trous du cul du pays qu'affectionnent les Jean-Pierre (Pernaud et Raffarin) populistes. La ville est mon espace et le village, ma désolation. Voilà pourquoi j'écris. L'urbain me happe, me bouffe et j'en redemande. J'aime Lyon tel le campagnard de souche qui découvre l'existence d'un escalator à l'arrivée du train dans la "grande" gare. J'aime cette ville parce qu'elle m'apporte ce qui m'est vital : de la nourriture artistique et de la boisson humaine. Je vire rapidement à la moquerie ou la méchanceté lorsque je croise ces "notables" qui voudraient être "tendance" (sic pour ce sale mot qui tache les doigts) et s'imaginent "parisiens" (re-sic). Ils me paraissent avoir plutôt les pieds à l'étroit dans la bouse d'une basse-cour. Les quelques médias qui s'intéressent à la vie nocturne adorent les basses-cours. Ils s'engluent dedans avec délectation et prétendent faire ainsi du "people". Voilà pourquoi j'écris. Pour jouer le rôle d'un missionnaire prétentieux qui espère laisser, dans les archives du textuel, une trace autre que celle d'une bimbo accrochée à son sac bon marché et souriant pour un instant sans saveur devant l'objectif d'un photographe. J'ai l'arrogance d'être le seul rédacteur lyonnais à sortir la Nuit telle qu'elle peut se déchiffrer dans ces colonnes avec la bénédiction (d'indifférence ?) de mon directeur de publication adoré (l'homme sait se faire aimer et manipuler votre attache). Mais je suis pris, à répétitions, par les doutes du pigiste qui se sent un peu seul dans son entreprise de diffusion d'une nuit différente. À quoi sert une telle rubrique dans cette déferlante du "pipoul" sur papier glacé, du nivellement de l'esprit nocturne à hauteur de la bourgeoisie oisive ou du trash insensé et sensationnel ? Je ne sais. Peut-être, rêvé-je de finir journaliste maudit tel un Alain Pacadis assassiné. Je ne sais. Mais tout continue. Fermez les paupières sur une chronique poussive. Ce n'est pas la première et certainement pas la dernière.

 Haut de page 
MERCREDI 10 SEPTEMBRE 2003 _ #242
 

Startin season 2003-2004 (Part I)

On imagine toujours qu'un mois de septembre amène son lot de nouveautés fraîches et prêtes à inonder nos chemins nocturnes. Alors, on fouine. Puis, on questionne ses indics, les patrons de bars, les serveurs dans l'espoir d'une piste aux étoiles naissantes. Et puis, on déchante un peu. Cependant, la rentrée est bien là et se cabre drue, dès cette semaine, sous le signe de l'art contemporain et de sa Biennale.

Bars d'art et cie. Du 18 septembre au 4 janvier 2004, C'est arrivé demain prend ses quartiers au musée d'Art contemporain, au palais Saint-Pierre et à la Sucrière. En éclaireur, Résonance, édition "off" de la manifestation internationale, investit galeries et bars de la ville. De nombreux critiques prédisent une édition 2003 de la biennale exceptionnelle (ce qui n'est pas un pari risqué au regard de l'hyper-médiocrité qui plombait Connivence). En attendant l'appréciation in situ et visu des expos "officielles", Rendez-vous se vernira ce jeudi 11 à la galerie des Terreaux avec les jeunes art-stars européennes montantes. À quelques pas et le même soir, La BF15 risque d'épater la galerie avec l'aéroport à pigeons voyageurs de Yann Toma dès 18h. Au Modern Art Café, David Cantéra s'associe à cette Résonance avec Personne Ne Remplacera Mike Brandt de Frédéric Pénimon. Mélangeant sculptures crypto-spatiales et vidéos d'actualités 1900, le vernissage aura lieu ce mardi 16 dès 18h. La seule nouveauté drunkizante estampée "Biennale" sera l'abordage du Café Sur l'Eau de La Biennale de Philippe Chavent au pied de la Sucrière dès le 18 septembre. Ouverte tous les jours (sauf le lundi) et jusqu'à mourir de rire les nuits de week-end, la péniche devrait proposer non pas des événements arty mais "des soirées pas trop sérieuses, drôles", dixit le maître de lieu.

Gay pas friendly. Il fut une époque où sortir dans les bars "homos" était, en sus d'une ambiance de folie, un bon moyen pour se bourrer la gueule beaucoup moins cher que chez les confrères "hétéros". Depuis notre euro-conversion, ce n'est plus le cas. En tête du : "Il a une calculette qui déraille", La Chapelle, disco de la montée de Choulans pour boutiquiers et pintades engraissées du qualificatif "fashion", fait grimper l'addition au comptoir d'un 7 euros pour un verre de vin. Le 10, de Jacques Haffner, hausse également le jeton d'entrée dans le gosier avec une petite bière à 5 euros en semaine (pour 4 euros en week-end). Il faudra expliquer aux clients de ces lieux ce que ces disco-bars apportent de plus en services et animations.

Gay trop friendly. Quelques bars ont profité de l'été pour ripoliner leurs murs (l'Lax Bar et le 10). Nous attendons toujours que le DV1 (ex-Village-Club) s'équipe d'un système de ventilation décente tout comme Le Medley, d'enceintes qui ne nous anéantissent pas les tympans en dix minutes. Clignez des paupières. Le blockbuster gay de la rentrée, voué au succès obligé, se nomme River Boat. Amarrée au 2, quai Augagneur, la péniche ouvrira sa terrasse bar-déjeuner et sa cale à danser ce vendredi 19 septembre. Au programme, déjeuner au bord du Rhône, apéritifs avec tapas et nuits ouvertes jusqu'à 1h du matin afin de respecter la période "test" préfectorale. L'événement certifié et vital de la rentrée.

La revanche de la Rive gauche
Alors que les Pentes de la Croix Rousse se sclérosent dans un statu quo vaillamment défendu par la mairie et surveillé par un nouveau poste de Police (rue Coxevoy), les nouvelles de comptoir se font rares sur le territoire. Le Jardin Extraordinaire (4, rue du Jardin-des-Plantes) s'accoude tout près du Kiki Kaïkaï et La Note, nouvelle annexe du Matchico (montée de la Grande-Côte), invite les coupeurs de faim à souper pastas et pizzas jusqu'à minuit. Clignez des paupières. Le nouveau quartier nocturne de l'Opéra (rues du Garet et avoisinante) devrait, avant l'hiver, se voir grossir de l'Épicerie du Soir des frères Cédat (Café 203) et d'un changement de propriétaire au Funambule. À quelques rues parallèles, Jean-René devrait raffermir et rendre vital les stationnements au Campbell (rue Neuve). Clignez des paupières. C'est sur la Rive gauche de Lyon que tout devient Nouvel Eldorado pour noctambules : Cet automne, La Marquise devrait quitter les flots du Rhône pour un relifting général et un changement de gérant. La qualité de la programmation ne devrait pas en pâtir au regard du présumé repreneur (un deejay sensible et aimable) que les vents de couloir soufflent. Toujours sur le fleuve, Le Sirius décolle et prend du grade. Les pieds au sec, le collectif Dopebase invite, chaque premier vendredi du mois, les dilletants à ses Freedaes mensuels au 8, rue Chaponnay (quartier Guillotière). Le Carré Café vient d'ouvrir sur la rue de Marseille dans une ambiance de café-comptoir musicalisé par les mixes enregistrés de Manoo et deejays apparentés à L'Ambassade. Le 22 octobre, Poivre et Sel ralliera les amuseurs-amusés de la ville au 20, rue de la Rize (toujours quartier Guillotière). Fermez les paupières sur à cet Est de l'Eden.

 Haut de page 
MERCREDI 17 SEPTEMBRE 2003 _ #243
 

Night Fight

Mardi, Nathalie Cayuela défigure La Chapelle lors de la soirée de lancement de Francom. Presse. Aux habituels frimeurs du lieu succèdent, pour un soir, des convives amusantes, drôles et bavardes. Jacques Haffner introduit Claire Carthonnet comme nouvelle ambassadrice de son club qui attire sur son corsage nombrilien le verbe de Denis de Mongolfier. Robert V se moque du "vacherin" en coiffe sur Lady Wonder et la tacle en sourire : "Et tu trouves que Jean-Louis Tourraine est bien habillé ? Tu as vu son costume ! ?" Après deux bouchées et quelques salutations, Marie Charlotte me présente un publicitaire pour PMR (Personnes à Mobilité Réduite) et Édouard, jeune Forrest UMP, qui prétend "(avoir) une grosse queue, je vous assure". Clignez des paupières sur un cocktail de rentrée haut de gamme. Un comptoir d'aérogare, équipé de ses chariots et pèse-bagages, agglutine les faux voyageurs. Horaires et destinations défilent sur le flight board et deux agents de l'air filtrent les curieux derrière un portique d'embarquement pour l'étage de la galerie. Jeudi, La BF15 vernit son Airport avec pigeons voyageurs dans les starting blocks et piste de décollage en visée sur le palais Saint-Pierre. Je ne sais pas si l'initiateur du projet, Yann Toma, considère cette installation comme une uvre d'art mais le visiteur a plutôt l'impression de planer dans un jeu d'enfant basique : virtualiser un espace (cabinet de médecin, boulangerie) dans une seule pièce et "faire comme si tu étais". Cette madeleine régressive digérée, l'exposition ne présente aucun intérêt. Clignez des paupières. "Intéressant", voire "très intéressant", se répète à l'emporte-pièce exposée de tout vernissage d'art. L'expression sauve le "savant visiteur" d'une "mauvaise" interprétation de ce qu'il croit percevoir à travers l'uvre, ou l'objet, qu'on lui tend. Au vernissage de Rendez-Vous (Galerie des Terreaux), Cruz Poutre détecte "toute la jet set des Pentes" avant que Gérard Collomb et ses adjoints slaloment d'une salle à l'autre. À l'entonnoir pour bellâtres, nous repérons un bon filet de jeunes hommes "vavavoum" bien plus excitants que les artistes installés. Rodolphe, visage magnifique et déjà harponné à la BF15, se fait aligner par Robert V : "Ta tenue de plombier ? C'est la mode du moment ?". Julien (photo) m'éloigne : "Ce soir, je ne suis pas escorté par ma copine. Pour autant, évite de me draguer". Nous tournons dans Romance de Virginie Polanski, backroom blanche au plafond rose entêtée d'un sample de "Je t'aime moi non plus". L'installation aurait pu atteindre le septième ciel si elle s'était simplifiée : son côté bricolage fugitif, radiateur et petits déchets roses arrachés compliquent l'intention fast-sex du dédale. La Fake Bomb de Mark Bain explose comme la pièce la plus marquante de l'exposition : une bombe "hypersonic" à porter en sac-à-dos et à dégoupiller par appel téléphonique sur un mobile-déclencheur. L'idée tueuse de l'artiste est que l'on puisse s'entraîner à vivre au milieu de bombes humaines "factices". Malin et atomique. Clignez des paupières. À La Sucrière, le dîner donné en suite du vernissage attable ses invités alors que je joue le no-dj, passeur obligé d'une musique à faibles densités pour un lieu à l'acoustique infâme. Dans mon épreuve, Henri Parado viendra me soutenir d'une discussion de passionné en early hip hop et d'un verre de vin avant de cligner des paupières. "Tu veux un coup d'absinthe ?", se relève ASSA 48 après m'avoir tiré l'entrejambe jusqu'à soif dans l'ombre de La Jungle. Sexe tendu, je goulotte une pleine gorgée de l'alcool qui rend fou. Le joli et passablement junké replace la bouteille dans sa veste. Il ouvre un regard à part, très à l'écart de ces banalités sexuées. Un écorché qui se saigne. Je m'imagine vivre une histoire amoureuse commune en liaison directe avec la destruction par excès de tout et manipulation cynique de tous. Clignez des paupières. Samedi, Super Pénélope me convie à la présentation de la Battle Hip Hop, défis de danse à suivre en soirée sur la place des Terreaux. Dans l'Amphithéâtre de l'Opéra, nous dilatons nos pupilles sous l'effet des figures de breakdance résumées par les Pokémons. Clignez des paupières. Z2 s'échappe après quatre flûtes de "je ne sais pas ce qu'ils nous font boire mais, au quatrième, je suis presque bourré" et enfourche son vélo, "un Motobécane, 10 vitesses". Au 10, Reine Claude a sorti les bijoux de famille pour son cinquantième anniversaire. "Elles sont belles. N'est-ce pas Bébé ?", reclique-t-elle ses oreilles de sa rivière de faux diamants. Marie-Stéphane et Super Pénélope échangent sur le thème générique "amours et bébés" et je me tords les boyaux à la vue de Lynx et Patrick, deux amours impossibles en sérieux copinage. Au Medley, le "n'importe quoi" nous emporte : Marie Stéphane roule des bras sur Claude François. Super P. me frotte sur Beyoncé. Claudius lâche Catherine A dans l'arène sans inquiétude de dérive incontrôlée de la belle. Alain s'allongerait bien dans mon lit pour me buccoler mais se fatigue d'un "tu habites trop loin". Fermez les paupières.

 Haut de page 
MERCREDI 24 SEPTEMBRE 2003 _ #244
   

Adventures beyond the ultraworld

Sur un fronton brodouaisien, des ampoules blanches s'agencent et éclairent des "happy hours" pour happy fews. Mardi, la Biennale d'Art contemporain sert son dîner inaugural sur la terrasse de la piscine du Rhône. Artistes exposés barbotent au milieu d'institutionnels et abonnés mondains. On éprouve toujours un extrême bonheur à se pavaner au bord des bassins d'eau sous ce thorax bétonné splendide. Même si Vincent Carry devise avec justesse : "Cette soirée n'est pas partie pour être très festive". Quelques-uns débattent sur la venue ministérielle (antidatée d'un jour) de Jean-Jacques Aillagon et analysent l'événement microscopique : "Il craignait les manifestations d'intermittents lors de l'inauguration" se coagule avec : "Les caciques de l'UMP ont du le piloter pour faire chier Collomb". Un peu à croc, le maire confiera : "S'ils (Perben & Forrest UMP, ndlr) me mettent la pression à trois ans de l'élection municipale, qu'est-ce que cela va être pendant la campagne ?" Clignez des paupières. Patrice Béghain prétend qu'il n'est pas d'humeur exécrable lorsqu'il dirige sur moi un peu amical : "J'aime la connerie humaine et la beauté". Super Pénélope s'emballe pour l'organisation d'une soirée haute en fantasmes au Café sur l'eau de Philippe Chavent. "Régine a fait la même fête à Saint-Tropez. La preuve que c'est au sommet de la mode", argue-t-elle à pleine gorgée de bière lorsque Claudius (photo) se gargan-tue de saucisson aux lentilles. Plus je bois, plus je regarde les pieds de ces invités trop calmes. Puis fatalise : "Ils sont un peu ringards les arty. Entre ceux qui traînent toujours en Converse et ceux qui ambitionnent la Stan Smith, personne n'ose l'avant-garde de la basket à double velcro". Nous clignons des paupières au bar de la Tour rose où j'éteins une cigarette à côté d'un verre final de Martini dry. Mercredi, le Tout-Lyon s'empoussière les mocassins sur le quai Rambaud pour l'ouverture de la BAC à la Sucrière. Michel Noir surtaille la foule de sa silhouette de colosse et fait rire Jean-Paul 'forever young' Brunet : "Regardez, Guy Darmet paraît tout petit à côté de lui". Kanardo Family s'entretient d'un projet secret avec Guy Walter, intrigué par le velours épais écourté sur les chaussures gavroche de François Verdet. Clignez des paupières. Après l'entrée dans le silo d'accueil du site, Philippe Auchère pose pour un cliché dans les toilettes. Super P. s'amuse dans la vigne dansante de Piero Gilardi pendant que je me fais happer par le mur à pixels de Tim Head, particules infimes à synapser la contemplation et l'imaginaire infini. En étage, deux écrans forcent un sourire gêné par l'étrangeté de l'irréel : les avions d'Hiraki Sawa envahissent un appartement et une cage d'escalier pour favoriser notre paranoïa. Nous courons dans toutes les salles avant fermeture. Clignez des paupières au Café sur l'eau où Catherine A. drive avec poigne Frédéric Sicre, en serveur-pro ("Je suis sûre qu'il a trafiqué son CV", s'envenimera-t-elle sans sérieux), et Claire Carthonnet, en escort girl de charme. Jeudi, Françoise Rey et Olivier Angèle pénètrent dans un cabaret à putes, bas fonds coupe-gorge et realistic reconstitué à la Villa Gillet. De vieux téléphones tentent de se faire une place sur des tables encombrées de peluches, entrejambes en greffe avec des ballons capotes. Dans ce merdier qui suinte le malfamé (ou l'affamé sexuel) se font attendre les Frigos de Copi, mis en scène par Gilles Pastor. Ensuite, tout va très vite. Jean-Philippe Salério nous surprend par-derrière, par-devant, par la bouche, par les yeux lorsqu'il ne se fait pas sodomiser par un éléphant bleu sous stroboscope ou que, réincarné en chien qu'il (qu'elle) aurait pu être, il ne lève pas la patte sur un spectateur. Par son interprétation affolante et en veuf-empoigneur de personnages pluriels, le comédien nous allonge à nous faire demander qu'elle est notre réalité, notre définition sexuelle, notre identité. Le questionnement est soutenu par les séquences dansées par Kiki, travelo orientalisé fabuleux et habité d'une ambiguïté généreuse et paisible. Clignez des paupières sur une pièce trop sexuée pour en devenir obscène et négligeable. Vendredi ouvre le River Boat (2, quai Augagneur), nouveau disco-bar gay et petite merveille de décoration sobre et minutieuse soit une certaine idée du chic. Si les chefs à bord ne visent pas une clientèle "branchouille" (tant mieux), tous les embarqués du premier soir semblent plus qu'enjoués. Clignez des paupières au Motor Men Bar dans un clapier souterrain où deux saints se disputent une prière salivante à mes pieds. Samedi, Adventures Beyond the Ultraworld, album classique et vital de The Orb, se répète dans ma carcasse fatiguée avant de finir cette lourde semaine à la Maison de la Danse. Corps est graphique de la compagnie Käfig dévisse ses danseurs costumés en vis sans fin qui sursautent dans des figures hip hop rageuses avant de les amener à s'accomplir dans des élans gracieux, malins et amuseurs. Fermez les paupières.

 Haut de page 

MERCREDI 01 OCTOBRE 2003 _ #245

SPECIAL CINQUIEME ANNIVERSAIRE

 

Mercredi 30 septembre 1998 (n° 191), débutait l'édito Parcours de Nuit qui se renommera Nuits Mobiles dans l'édition n° 206 de Lyon Capitale datée du 20 janvier 1999. À l'occasion de ce cinquième anniversaire, les lectrices et lecteurs de cette rubrique ont été invités à répondre à la question suivante : Quel est, ou sera, votre plus bel instant nocturne ces cinq dernières années, ou les cinq prochaines ? À cette interrogation présente (et future), une galerie de réponses :

C'était une de ces soirées brumeuses et légères qui commencent n'importe quand et finissent n'importe comment. Nous avions échoué dans un Bec de jazz correctement enfumé et nous nous languissions en attendant l'instant. Un ange s'est posé à notre table. Drôle d'ange. On ne savait pas d'où il venait ni ce qu'il faisait là sauf qu'il avait besoin d'une cigarette et de quelques gorgées de bière. De quel sexe sont les anges ? Cette nuit-ci, lui avait choisi d'en avoir deux. Il nous a frôlé jusqu'au sommeil de l'aube avant de s'envoler en rougissant.
L'Ange par Lady W.

Le plus bel instant nocturne, je le garde pour moi et pour celui avec qui je l'ai amoureusement partagé. Nonobstant, il en fut un des plus intéressants. Ce fut de voir Baptiste Jacquet se faire turluter à la Jungle par un garçon goulu. Ainsi, les écrits du sieur si bien sucé s'accordaient à la réalité. Fellation s'entendait naguère d'autres manières : "tailler une plume", "tutoyer le pontife" (ou poncife dans le cas de l'imp(r)udent Jacquet(te)). On sait donc où le téméraire trouve son inspiration. Reste à l'observer se faire enculer afin que la réalité dépasse la fiction.
Guillaume Tanhia

19h42 ­ Sofitel : "Tu me fais penser à Pacadis". 21h31 ­ Chats Siamois : Z2 hurle "The President of the USA". Envie de l'étrangler. 22h22 ­ La Ruche : Baptiste s'expose. Son père, sa mère. Trou noir. 23h57 ­ Mi Mots Arts : Jean-Marc s'attaque à 10 kg de moules. Tartine raconte ses premiers émois de masturbation. 1h56 ­ Le 10 : Sara perque ti amo ? 3h18 ­ Caserne Saint-Louis : En extinction d'incendie, jeu de piste avec les pompiers, orchestré par Robert V, pour retrouver Théo. 4h55 ­ Medley : Beyoncé. 5h43-Portable en vert fluo. L'ange de mes nuits : "Good_nite my Super P".
Super Pénélope

La nuit s'ouvrira. Nous la verrons chacun d'une des deux extrêmités de la hype. Super P. dopée nous rejouera Born on the 13th of July. Vous deux parlerez, je théoriserai. Plus tard, vous remarquerez "qu'il est pas mal, ce mec, là" ; vous fondrez pour/sur lui. Moi, je serai ému par quelque pimpo qui n'aura pas votre faveur (aurai-je les siennes ?). À l'heure où tout est possible, la nuit est belle de ses promesses. Parfois, de plus, elle les tient.
Mathieu

Que vois-je dans cette rue sombre du Marais ? Un Libanais tout poilu avec un Malgache bien remonté(e). Cocktail explosif pour soirée explosive ? On s'invite à un énième apéro pour ensuite prendre la Mini toute polie avec Sheila à donf ! Ce "Medley" en espace réduit nous a tellement excités que l'intégration à l'ambiance du Village-Club nous est facile. Looks militaires, BCBGs, poilus pipelets et travelos bourrés se cherchent, rient et dansent dans cette cage gazée de poppers et cigarettes. Ma main tombe sur son torse compacte et doux.
Anonyme

J'aimerais ne plus rater tes anniversaires (3 ans de suite) et ceux de Primabella également. J'adore te servir d'appât même quand tes proies sont à la limite du "beauf". J'aimerais que tu ne rates pas mon anniversaire, le 27 octobre. J'ai adoré que tu m'embrasses avec fougue pour me sauver de plans drague hyper lourds. J'aimerais que mon Homme me vole la main pour de vrai. J'ai adoré que tu me présentes mon Homme.
Laconque

Le plus bel instant nocturne Mais c'est ce soir, forcément ce soir ! Ce p'tit brun webcamé tout à l'heure, trapu, poilu léger et son trip "visite des caves de la Presqu'île" hmmm ! Et si ce n'est pas ce soir, alors ce sera demain, ou samedi, ou dans un mois. Mais le prochain instant magique sera forcément encore mieux, encore plus house, plus friendly, plus sex ! Bon anniversaire !
Ab & Fab (tapiole.com)
addicted for life aux beaux instants nocturnes

Ce n'est pas la plus belle photo que j'ai d'elle. C'était la nuit de mes trente ans, sous la voûte du Since. Je ne me souviens pas de la musique sur laquelle elle dansait. Ses mains sont frêles, son petit blouson est presque encore trop grand pour elle. Son bras est levé, elle passe sa main dans ses cheveux, se recoiffant dans un geste qui lui donne toute sa féminité. Elle va déjà mieux. Son sourire en dit long. Je la connais depuis dix-neuf jours. Je sais que je vais l'adorer. Elle s'appelle Charlotte.
Petit Poucet

Un de mes plus beaux souvenirs nocturnes musicaux restera ce petit mix improbable et aventureux, avec 3 Mai et le saxophoniste Jacques Helmus, à la Marquise lors d'une soirée organisée par tes bons soins (bon, je sais on va dire, y fait d'la lèche, enfin j'me comprends...), merci donc à toi ! Bises et à Tobien !
Jac Perrichon (3 Mai)

Remerciements aux rédacteurs de ces instants nocturnes ainsi qu'à Claire, Super Pénélope, Mon Épouse, Christophe Boum, Z2 et Le Bimb (photo) pour m'avoir ouvertes grandes les paupières et surpris, appris et tant donné.

 Haut de page 
MERCREDI 8 OCTOBRE 2003 _ #246
 

Si les intermittents de l'amour faisaient grève

Un damier de curs rouges lumineux presse une vapeur rouge vivante et chaude sur de larges canapés, un lit encoussiné et des fauteuils crapauds en plastique rose translucide. Le 10 inaugure, mercredi, sa nouvelle salle sexy et enivrée d'une atmosphère hédoniste. Claire Carthonnet reçoit ses invités dans une tenue de lionne vavavoum et crêpe sa crinière de mèches châtain clair dans l'air du temps capillicole. Elle trinque en compagnie de Victor Bosch, Jean Flachet, Fred D. ou Guillaume Tanhia. Super Pénélope baille. Jean Paul Brunet nous réveille de ces instants où le show off, et son posing raide, nous pousserait volontiers à des écarts impolis. Voilà le désagréable du lieu : ce côté "branché" forcé et rigide qui casse tout le sexy, très mid-90's, réinventé par Jacques Haffner. Clignez des paupières. Le mari, le visage cisaillé des premières rides, tient les doigts bagués de sa vieille mère. La femme, belle et en bleu traditionnel, endimanchée, roule sa plus jeune fille dans une poussette 4x4. La plus grande enfant porte un bijou de famille trop lourd pour l'âge de ses os. Jeudi, les bonnes familles et cathos poussiéreux se prennent les pieds dans le Tapis Rouge de la rue Auguste-Comte. Je longe rapidement la rue des antiquaires avant de regagner le Campbells pour le cinquième anniversaire de Nuits mobiles. Gilles Pastor sourit au présent de star offert par Jean-René : Un Chanel N° 5 "de circonstance" qui amusera également Vincent Carry et Jean-Alain Fonlupt en navette entre le petit bar et la fête du Grand Café des Négociants. Clignez des paupières. Delphine et Nassaboy, Estelle Desplaces et Raph, Marie et Jacques Perrichon, Valérie et Raphaël Ruffier, les M & Ms, Mon Épouse et Cruz Poutre défilent en amoureux pour me faire monter dans le surdosage éthylique. Z2 branche son rétroprojecteur et hurle : "Qui veut faire une soirée diapo de mes vacances en Bulgarie ?" Le Carré d'Or part s'éponger au Balmoral lorsque Dj Arnie réconcilie Marie Rigaud avec le psychédélisme de l'acid-house, revival musical actuel : "L'Acid joue avec la modularité des sonorités. Des graves, très sombres, aux aigus, joyeux, vous voyagez dans les sentiments et l'imagination". François Kanardo Verdet nous donne rendez-vous à l'exposition de Thomas Canto, au Buldo, ce jeudi 9, tandis que Philippe Moncorgé insiste pour que l'on tombe dans l'ennui de l'espace VIP du Grand Prix de tennis de Lyon où "j'ai accroché des toiles de Terres Battues". En fin de nuit, Marie-Charlotte et Julien-Justin nous présentent à un cheptel de jolis bourgeois, folles des pieds, avant de cligner des paupières. Tout commence drôlement sur la terrasse du River Boat, vendredi. La péniche du 2, quai Augagneur gonfle d'une aura ascensionnelle et se profile lieu en vogue. Mathieu s'embrume dans des considérations complexes et nous flashgordons à La Ruche où il s'agitera : "Si les intermittents de l'amour faisaient grève, vous imaginez dans quel bordel enfin, non dans quel néant nous serions." Clignez des paupières. À Luc (United Café), le mathématicien court après un pimpo lunaire. Je me fais serrer par un amour impossible qui joue au tourniquet aimanté. Un pôle attractif : "Je t'aime beaucoup. Je peux te serrer dans mes bras ?" Un pôle révulsif : "Ce que tu écris me fais peur. Je suis amoureux (mais pas de toi, ndlr)". Plus tard, une name-dropped de cette rubrique m'accuse de toutes les manipulations textuelles et de susciter des clashs privés. Time Has Changed de Codec And Flexor me courbe le corps dans une danse échappatoire à ces tentatives massacrantes : L'un ne peut m'aimer parce que mes écrits vont trop loin sur ma vie sexuelle. L'autre pourrait me détester parce que je dévoile des angles de vies "publiques" qui ne dérangent qu'eux-et-eux-mêmes et si peu le lecteur dégagé de ces historiettes nocturnes codées. Envie de me couper les poignets. Clignez des paupières, allongé dans le souterrain obscur de la Jungle, un serial fucker en songe sur mon torse : "Dans un monde où l'on veut éliminer notre odorat, j'aime cet endroit pour ses senteurs de culs, poppers et transpiration". Samedi me relève. Les Enfants Gâtés retrouvent Super Pénélope et Christian au River Boat. Nous discutons parfums et cosmétiques avant de souper sous le grand plafond de la Brasserie Georges et convoquer la direction à l'heure du dessert : "Comment ? une maison de tradition comme la vôtre ne sert plus sa fameuse omelette norvégienne à minuit ?" Clignez des paupières. Au Medley, tout se simplifie en pur amusement. Mathieu se fait courtiser par un Placingo fabuleux "qui parle cinq langues" avant de le repousser froidement. Alain me ferme dans les toilettes et me promet de "faire des efforts" lors de notre prochaine aventure sexuée. Super P. danse jusqu'à épuisement et nous aide à faire un tas dans les escaliers du club. Je questionne les partants : "Vous voulez bien me sucer, là, maintenant ?" Denis corrige : "Vous ne voulez pas le prendre en bouche ?" Fermez les paupières sur des yeux de dessins animés féeriques.

 Haut de page 

INSTINCT NOCTURNE

Écrit par Baptiste Jacquet
a été publié sous l'appellation
"Nuits Mobiles" jusqu'au
22 nov. 06 dans l'hebdomadaire

 

 

 

 Avant   Après 

 

style 1 style 2 print share --


 Home | Netexpress | Netexdirect | Do the B.party | Instinct Nocturne | Beadorama | Spinaround | Flashmob | B.Connections | Netevision | B.guide 
 Rush | Plan du site | Aide | Contact | Partenariats | Haut de page 

© Copyright WWW.BEADOA.ORG 2001-2008| Site emballé par  Au Bon Design